LE TRAITÉ DU SUBLIME
çaisede quelques pages qui suffiront, je respère,à montrer avec quel art heureux Tauteur sait associer la subtilité d'un hellène fin connaisseur en sa propre langue et l'élévation singulière des jugements sur les plus hautes vertus de l'éloquence et de la poésie.
On sait par maint chapitre des traités de Cicéron, de Denys d'Halicarnasse et de Quintilien quelle importance les rhéteurs grecs et leurs disciples attachaient au nombre oratoire. Voici comment l'auteur du traité Du Sublime explique cette importance même, et la relève par des aperçus qui sont d'un vrai philosophe ; seulement, dans la page qu'on va lire, j'ai cru pouvoir émonder un peu le luxe des métaphores et la surabondance des mots, deux défauts trop fréquents dans la prose de l'auteur :
« L'harmonie a, de sa nature, une merveilleuse puissance, non-seulement pour charmer et persuader, mais encore pour agrandir l'âme et l'émouvoir. En effet, ne voit-on pas les sons de la flûte jeter la passion, le trouble et Tenthousiasme au fond des cœurs, et. imposant h Toreille do l'auditeur, quelque ignorant qu'il soit, une cadence régulière, le forcer d'ohéir à la mesure et d'y conformer les mouvements de son
corps ? Pourtant, ce ne jsont là que de pâles et
indignes imitations de l'art de persuader ; ce ne sont pas là les vraies armes que l'homme apporte en naissant. Mais le nombre, qui est l'harmonie du langage
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naturel à rhonime, qui ne va pas simplement à Toreille, mais àrâmè^ pour y remuer par une sympathie de nature tant de mots, de pensée^, d'actions, lant d^, beauté et de mélodie, toutes. ch^sejs communes aux êtres de même nature que nous, et, par Theureux mélange des soiis, faire passer dé Tâme de roi^ateui* dans Tâme de ceux qui Tentourent, 1 emolion doïit il est touché..* ô M ^et qui proportionne 1-édifice de la phrase h la grçindeur despensée^^^de manière à nou», charmer, nous grandir, nous ennoblir, nous mettre à l'unisson de tout ce qu!il renferipe en lui-même, le nombre, n'est-il. pas le plus puissant arbitre des âmes?' »
Voyez enisuite comment il fait ressortir les heureux effets d'une figutre de grammaire, en les rattachant du moliveoient naturel, d'un esprit ému par la flassion : !
« L'hyperbate est le changement de l'ordre régulier des mots et des pensées, ce qui est comme le caractère expressif de la lutte et de la passion. En effets de même que là' colère, la terreur, l'indignation, la Jalousie, et toute autre passion (car il y en a plus qu'on n'en saurait énutoérer) jettent l'esprit hors des voies> et qu'alors, après avoir mis éh avant une idée, on va souvent cbtnme d'un bond à d'autres idées> on insère d'autres choses au milieu^' pour retourner ensuite à la piremière, et, bruscjuemçni tiré en sens divers par l'émotion, on change en raiillfe lôurs divers Tordre et. l'enchaînetiient^ naturel dos mots et des pensées ;
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* Ch. XXXIX.
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de même, chez les meilleurs écrivains, le langage sait imiter par les hyperbates Foeuvre de la nature. L'art est parfait lorsqu'il se confond avec la nature, et la nature, à son tour, ne réussit jamais mieux que quand elle renferme un art. caché. Ainsi, daiïs. Hérodote, le Phocéen Dionysius dit : « Nos affairedtouchent au tranchant du rasoir, citoyens d'Ioaie ; il s'agit pour nous d'être libres ou esclaves, et qui: plus est esclaves réfraclaireis. Maintfenant dooc,- si vous voulez supporter qiielque^ peines, vous remporterez sur vos ennemis. »
« L'ordre était dans cetle phrase : « Citoyens d'Ionie,le moment est venu d'affronter des travaux ; car nos affaires touchent au tranchant du raspir. » Au lieu de cela, il a transposé les mots Cttoyens ct/onie, et il a brusquement commencé par l'idée du péril, comme n'ayant pas le temps de les saluer de leur nom devant les terreurs présentes. Puis il a renversé Tordre des idées. Car, avant de dire qu'il fauclra se' donner du naal (ce qui est l'objet même de son exhortation) il leur dit d'abord la cause pourquoi il le faut : c'est que « nos affaires touchent au trahchant du 'rasoir », de façon qu'il ne semble pas parier après ré»' flexion, mais sous le coup de la nécessité. Thucydide* plus encore qu'Hérodote est habile h séparer par des^ transpositions les choses les plus naturellement unieis' et indivisibles. Démosthène, moihs hardi que cet his-' torien, abonde pourtant en ce genre de figures plus qu'aucun autre orateur, et montre souvent par ce" moyen l'image mênàe de Jà parole et, en vérité, jusqu'à celle de l'improvisation, au point d^entrâîiieti avec lui ses auditeurs à travers lepéril de ses longues' hyperbates. Souvent, en effet, l'idée par q\iA débu-
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tait, il la suspend, et, dans Tintervalle, comme en une place étrangère et peu convenable, il appelle du dehors et de tous côtés une foule d'idées qu'il introduit de manière à faire craindre à son auditeur que tout le discours ne s'arrête, et à l'associer violemment aux émotions de la lutte ; puis, contre son attente, et après un long détour, ramenant à propos l'idée longtemps attendue, il nous frappe d'autant plus vivement par l'étrange brusquerie de ses hyperbates. Les exemples en sont si nombreux que je m'abstiendrai d'en fournira »
Enfin, il faut voir comment Fauteur apprécie dans leur ensemble les caractères des maîtres dans Fart de parler et d'écrire :
« Mais voyons, prenons quelque écrivain vraiment pur et sans reproche. N'est-il pas juste, à son propos, de se demander, en général, si la grandeur ne vaut pas mieux, soit en vers, soit en prose, à la condition de quelques défauts, que l'exacte mesure dans les qualités et qu'une pureté partout irréprochable, et encore, par Zeus, si dans les ouvrages de l'esprit, c'est le nombre ou la grandeur des vertus qui doivent emporter nos suffrages? C'est là, en effet, une question qui intéresse l'étude du sublime et qui veut absolument être résolue. Pour moi, je sais que les natures supérieures sont les moins parfaites, car ce qui est absolument irréprochable court grand risque de ne pas s'élever bien haut; et, dans la grandeur comme dans l'opulence d'un vaste domaine, il y a toujours
' Ch. XXII.