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LE TRAITÉ DU SUBLIME

des parties négligées. Mais prenons garde que les natures basses ou moyennes ne restent sans reproche et sans péril que pour ne risquer jamais rien et ne tendre jamais à la suprême hauteur, tandis que la grandeur se compromet par ses ambitions mêmes.

« Je n'ignore pas, en second lieu, que les qualités humaines ressortent surtout par comparaison avec les défauts, et que, si le souvenir des fautes reste ineffaçable, celui des belles choses est bien vite emporté. Et moi aussi, quoique j'aie cité bien des exemples de fautes chez Homère et chez, d'autres écrivains, et cela sans me complaire à noter leurs chutes,, pourtant je les appelle moins des fautes volontaires que des méprises échappées, par un effet du hasard, à la négligence et à l'inattention de ces esprits généreux, et je pense toujours que les grandes qualités, même quand elles ne se soutiendraient pas sur tout point,i méritent d'emporter nos suffrages au titre seul du génie qui les a produites. Car enfin Apollonius est un poète irréprochable en ses Argonautiques, Théocrite est le plus heureux du monde en ses Bucoliques, sauf quelques traits qui ne tiennent pas au fond de l'œuvre. Et néanmoins n'aimeriez-vous pas mieux être Homère qu'Apollonius ? Et quoi ? Eratoslhène, par son Erîgoné (qui est un petit poèaie absolument irréprochable), est-il un poète plus grand qu'Archiloque, parce que celui-ci, emporté par le souffle d'un génie impétueux et difficile à ranger sous la loi, entraîne avec soi bien des scories impures? Et en fait de poésie lyrique, aimeriez-vous mieux être Bacchylide que Pindare? pour la tragédie, être Ion de Chios plutôt que Sophocle? parce que Bacchylide et Ion ne font jamais un Wx pas, parce qu'ils ont partout une exquise et. pure

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élégance de langage, tandis qtie Pindare et Sophocle, quelquefois, embrasent tout en leur élan poétique, nàais souvent aussi nous surprennent par des traits de froideur et des chutes misérables. Y a-t-il homme sensé qui ne mît volontiers dans la balance le seul drame d^ÔËdipe contre le bagage d*Ion ? *

« S'il fant juger les mérites par le nombre et non par hi grandeur, à ce compte, Hypéride l'emporterait absolument sur Démosthène, car il a plus dé variété, plus de qualités en chacune desquelles il est presque excellent, comme l'athlète qui réussit aux cinq exercices, supérieur en tous au premier venu; mais inférieur en chacun d'eux à ses rivaux^ Hypéride, heiipeux imitateur de Démosthène, sauf l'arrangement des mots, «'est donné en surcroît les qualités et lagr&ce de Lysias. Il disserte avec naturel, quand il le faut, et ne débite pas toutes chose» sur le môme ton comme Démosthène ; il peint les mœurs avec un agrément discret.. Il a un charmé de malice indicible, une finesse de bon goût et sentant sonbomme de bonne maison ; il a l'ironie souple, la plaisanterie mesurée, non pas grossière àla façon des vieux attiques, mais qui se respecte ; il aie persiflage habile, beaucoup de comique, et le trait qui touche en se Jouant, et, sur tout cela, un charme, faut-il dire,. inimitable ; mieux que personne, il sait apitoyer, et encore raconter avec abondance, avec un tour singulièrement aisé- dans. les digressions. C'est ainsi qu'il touche à la poésie dans son récit sur Latone, et qu-^ nul n'a mieux réussi dans l'oraison funèbre. Démds^ tbène, jau contraire, ne sait ni peindre les caractères,

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ni développer avec ais^ce 0t ayocéclifti; ; il rnàniiu© h peu près de toutes les qualités que nous vençns dç dire ; quand il s^efforce d'exciter le rire par quelque plaisanterie, c'est sur lùi-n^ôme qu'illo fait.retombéf. Quant à la grâce^ il n'en est jamais plus ' loin que quand il veut s'en rapprocher. 8*il avait essayé d'écrire le petit plaidoyer sur Phryné pu sur Atbénogône, il n'eût que mieux tait ressortir le taient d'Hypéride, MaiSf selon moi, tandis que les beautés de Fun^ si nombreuses qu'elles soient, manquent de grandeur et de plénitude, tandis qu*'elles laissent Tauditeur fort tranquille (personne a:u moins ne tremble en lisant Hypéride),rautre, amassant et portant au comble toutes les perfections du sublime, le top noble, 1^ pajs^ sion vivante, la largeur, la force et la rapidité du trait, enfin et surtout cette inimitable. puissance or^.toire, s'étant, dis-je, approprié à la fois et comme en un faisceau tous ces dbns divins (car dire humains serait trop peu dice), est sûr de l'emporter toujours par les vertus qu'il possède et de faire oublier celles qui lui manquent^ en écrasant^ en éclipsant de sa foudre tous les orateurs du monde : on regarderait plutôt d'un œil ferme l'éClair qui sillonne le ciel qu'on ne résisterait à Téclat continu de son pathétique '. » *

Après Plutarque et l'auteur du traité Du Sublime, nous rencontrans une série de rhéteurs et de sophistes, souvent spirituals et habiles, mais qui semblent toujours écrire pour l'école ou pour les concours d'éloquence annuellement ouverts dans

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les principales villes de la Grèce. A leur tête est Dion Chrysostome, l'aventureux orateur qui fit entendre sa parole aux deux extrémités du monde civilisé. Parmi les discours qui nous restent de Dion, bien peu se rapportent à notre sujet. Parmi ceux qui s'y rapportent, les deux dissertations Sur Homère et la dissertation Sur le Beau^ ses conseils à un ami Sur fÉloquence, n'offrent guère que des banalités exprimées sous une forme assez ingénieuse, et quelques, traits intéressants pour l'histoire littéraire. Le cinquante-deuxième discours qui est une comparaison du Philoctète de Sophocle avec celui d'Euripide et celui d'Eschyle, serait d'un prix inestimable, si l'auteur ne s'était pas borné à une rapide esquisse et à l'analyse de quelques scènes de ces trois tragédies.

Pourtant, même en ces limites étroites, elle contient des observations précieuses sur Tart particulier à chacun des trois poètes, et cette pièce qui, je le crois, n'a pas encore été traduite intégralement dans notre langue mérite d'être citée ici, car c'est un morceau unique en son genre dans toute la littérature grecque. Je n'en retrancherai pas même le début, bien qu'il soit sans rapport étroit avec le sujet même ; il nous présente en effet, en quelques lignes, Timage naïve de la vie d'un bel esprit auquel semblent n'avoir pas manqué les loisirs ni les richesses d'une bibliothè-

que ouverte à sa curiosité de savant et de critique. Ce petit tableau rapproche assez naturellement Dion Chrysostome de Plutarque par un des traits les plus saillants qui caractérisent le philosophe de Chéronée, je veux dire par le mélange de la. philosophie avec les incidents de la vie journalière. On retrouve encore quelques peintures du même genre chez un contemporain de ces deux auteurs, chez Aulu-Gelle\ bibliophile dont les goûts d'érudition se partagent entre les lettres grecques et les lettres latines, et qui, dans ses [Nuits Attiques, nous a conservé tant de scènes de la société lettrée de son temps :

c II était environ la première heure du jour, écrit Dion Chrysostome, lorsque je me levai; j'étais indisposé, et Tair était si frais dans la matinée, que Ton eût pu se croire dans Tautomno, quoiqu'on fût au cœur de l'été. Je m'occupai d'abord de ma toilette, et je fis ma prière. Puis, je montai sur mon char, et j'allai dans l'hippodrome faire quelques tours aussi doucement, et aussi tranquillement que possible. Après cela, je me promenai, et puis je me reposai quelques instants. Ensuite, après m'ètre lavé et parfumé, je mangeai un peu, et je me mis à lire quelques tragédies. Elles étaient des trois grands maîtres, Eschyle, Sophocle

* Entre autres chapitres que Ton pourrait citer, voyez le 23« du 1. 11^ où le Plocion de Ménandre est comparé avec rimitation latine qu'en avait faite Q. Cœcilius, et le ch. IV du 1. XVII, où Tauteur nous atteste, que dans les concours Dionysiaques Euripide avait été souvent vaincu par d'indignes rivau}^,

et Euripidfi, et toutes sur le même sujet : je ne sais si je dois dire le vol ou renlèvement des flèches de Pbiloctète ; oiais enfin, c'est Philoctète dépouillé de ses armes par Ulysse, et emmené lui-même à Trôiè. Il cède d'abord à la force, et ensuite h la puissance de lu raison-, car on lui a ravi les armes qui lui procuraient sa subsistaaoe dans ri]o, qui soutenaient son courage contre la Bouffrance, et en même temps qui faisaient sa gloire.

tf Je savourais cette lecture,.et je songeais que, môme si j'avais été à Athènes à cette époque, je n'aurais pu voir la lutte dé des grands hommes. A la rigueur, cependant, on a pu voir Sophocle aux prises avec Eschyle, et ïnême avec Euripide, lutte du jeune homme contre le vieillard, et du vieillard contre le jeune homme. Mais Euripide vint longtemps après Eschyle, et bien rarement peut-être, ou jamais, il ne s'essaya sur le même, sujet que ce dernier. Pour moi, je continuais ma lecture avec délices, et j'y trouvais un nou* veau remède contre mon indisposition. Je me donnais à moi-même une représentation brillante, et je tâchais de la suivre en juge qui doit nommer le vainqueur. Malgré toute l'impartialité que je jurais d'observer, il me fut impossible de trouver un morceau qui décidât de la défaite de l'un ou de l'autre d'entre eux.

a Eschyle, avec sa grandeur, sa simplicité antique, la hardiesse de sa pensée et de son expression, rend parfaitement, ce me semble, la tragédie et les mœurs des anciens héros : ni honteux artifice, ni bavardage, ni bassesse. Son personnage d'Ulysse a la finesse et la ruse des hommes de ce temps, sans avoir la malignité d'aujourd'hui: aussi n'est-il pas étonnant qu'il paraisse antique, m^iqteaaat qu» la cazid^ur et les gr^ids aea-

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iimenls ne sont plus qu'afiectaiion. Au moins, il ne deioando pas à Minerve, comme dans Homère, et dans Euripide qui Ta imité,, un déguisement qui Tem» pêche d*ôtre reconnu par Philoctèté. Aussi les ennemis d* Eschyle pourraient lui reprocher de n'avoir pas as-, sez cherché à donner qiielqu^ vraisemblance à cette supposition d^Ulysse méconnu par Philoclète. Mais lui, il pourrait, je crois, se défendre de ce reproche : dix ans écoulés sont un espace assez long pour avoir apporté quelque changement aux traits d'Ulysse, De plus, la blessure et les malheurs de Philoctèté, son long séjour dans la solitude, iegoutent à la vraisemblance de cette supposition* En effet, c'est là une chose qui arrive très sauvent à la suite d'une maladie oude quelque chagrin. Le chœur d'Eschyle n'a pas besoin, comme celui d'Euripide, d'être défendu. Tous deux sont composés de Lemniens; mais celui d'Euripide commence par se justifier lui-même de sa négligence' passée ; car dix années se sont écoulées, sans qu'il soit jamais allé trouver Philoctèté, sans qu'il lui ait jamais apporté le moindre secours. Eschyle introduit simplement son chœur; il y a chez lui plus de tragique et, en même Xemps, plus de Naturel, tandis que chez Euripide, il y a plus d'art et de précision.

« Du reste, s*il était permis de retrancher dans la tragédie tout ce qui est contre la raison, on ferait peut-être bien de supprimer le chœur. Ainsi, on faH souvent faire en un jour à des hérauts un chemin qui en exige plusieurs. Ici il était absolument impossible qu'aucun Lemnien n'eût abordé Philoctèté et ne lui eût porté secours. Pour moi, je crois qu'il n'aurait pu subsister pendant dix ans dans ce complet abandon ; il est plus probable q.u!il reçut des .secours, mais ra^

pcs et de peu d'importance : il refusait d'admettre personne dans sa demeure, aigri qu'il était par les souffrances de sa blessure.

« Euripide, du moins, fait paraître un Lemnien, nommé Hector, qu'il suppose déjà connu do Philoctète, pour avoir eu plusieurs fois des relations avec lui. Il n'est pas juste non plus, je crois, de lui reprocher le récit que fait Philoctète au chœur, comme si ce dernier ignorait le départ des Grecs, et, en général, toute son histoire. Les hommes malheureux aiment ordinairement à raconter leurs chagrins, môme à ceux qui les connaissent déjà, et qui ne le leur demandent point, et ils importunent tout le monde de leurs récits. Cependant, la ruse d'Ulysse contre Philoctète,les discours qu'il emploie pour arriver à l'emmener avec lui, sont non seulement plus nobles et plus convenables dans la bouche d'un héros que dans celle d'un Eurybate ou d'un Patécion, mais encore ils me semblent plus propres à persuader. Qu*est-il donc besoin de tant d'artifice et de ruse pour tromper un homme blessé, qui n'a d'autres armes que ses flèches, et dont toute l'adresse devient inutile aussitôt qu'il se laisse approcher ? Et ce récit des malheurs des Grecs, de la mort d'Agamemnon, de l'accusai ion honteuse qui pèse sur Ulysse, enfin de l'affaiblissement de l'armée, sert d'abord à bien disposer Philoctète, et à préparer l'accueil qu'il va faire à Ulysse. De plus, tout cela ne manque pas de vraisemblance, si l'on considère la longueur de la guerre, les derniers événements causés par la colère d'Achille, lorsque la flotte faillit être incendiée par Hector. Enfin, le soin intelligent qu'Euripide met dans tous ses détails pour n'y rien laisser d'invraisemblable, pour ne rien négliger, pourne pas

exposer les choses avec trop de sécheresse mais en les ornant de toutes les ressources du style forme une sorte do contraste avec le talent d'Eschyle : il est plein d'art, d'éloquence et d'utiles leçons pour ses lecteurs. Il fait ouvrir la scène par Ulysse, qui récite le prologue, et qui, au milieu des profondes pensées qu'il médile, commence par se demander si on le regarde ou non comme un homme plus sage et plus prudent que les autres. En effet, il pourrait vivre à l'abri des soucis et des chagrins, et c'est lui-môme qui vient toujours se mêler volontairement à toutes les entreprises, à tous les dangers. Mais la cause de son ardeur, dit-il, c'est l'amour de la gloire, naturel chez les hommes dont le cœur est noble et bien né. Ils veulent de la gloire ; ils veulent que tout le monde célèbre leur nom; et, dans cette pensée, ils entreprennent volontiers les travaux les plus grands et les plus difBciles, car le courage est naturel à une âme bien née. Puis, il explique avec clarté et précision le sujet du drame et le motif de son voyage à Lemnos. Il dit que Minerve l'a déguisé, pour que Philoctèle ne puisse le reconnaître lorsqu'il se présentera à lui. C'est une imitation d'Homère; car, dans TOdyssée, le héros se présente à Eumée et à Pénélope après avoir été transformé par Minerve. Il dit que les Troyens doivent envoyer une dépulation à Philoctète pourle prier de venir avec ses armes défendre le royaume de Troie. Il met ainsi plus de variété dans l'action, et il trouve des occasions de développement oratoire, en défendant tour à tour chaque partie. Il prouve aux yeux de tous sa fécondité et son talent. Il ne se contente pas môme de faire venir Ulysse. Diomède l'accompagne : encore une imitation d'Homère. Enfin,

comme je Tai dit^ Tenscmble de la pièce montre un grand génie dramatique, une étonnante habileté ora* toire. Le dialogue est plein de clarté, de naturel et de sévère éloquence. Les chœurs réunissent le plus grand charme aux exhortations les plus salutaires. « Sophocle tient le milieu entre ces deux tragiques; il n'a iii la fierté, ni la simplicité d'Eschyle, ni la précision, ni la finesse, ni le ton oratoire d'Euripide ; sa composition noble et élevée, à la fois tragique et harmonieuse, troirve moyen d'unir le charme aii sublime et à lia noblesse ; son action se déroule iavec habileté et avec vérité : Ulysse arrivé avec Néoptolème, car l'oracle a prédit que Troie ne isiera prise qu'avec l'aidé dé Néo^tolëme et fié Philoctète armé dés flèches d*Hercule. Ulysse se cache et envoie Néoptolème auprès de Philoctète, en lui prescrivant ce qu'il doit faire. Le chœur n'est pas, comme ceux d'Eschyle et d'Euripide, composé des habitants de Lemnos, mais dés Grecs qui ont accompagné Ulysse et Néoptolème. Les caractères sont empreints de grandeur et de noblesse : celui d'Ulysse a plus d'humanité et moins de dissimulation que dans Euripide ; celui de Néoptolème a plus de franchise et de générosité : il refuse d'abord d'employer la ruse et l'artifice envers Philoctète ; il veut agir à force ouverte. Gëdant ensuite aux insinuations d'Ulysse, il trompe Philoctète^ il se rend maître de ses armes ^ mais (Juand Celui-ci s'en aperçoit, quand il se plaint amèrement de cette tromperie, et qu'il redemande ses fléchée, alors Néoptolème ùe se contient plus, il est sur le point dé les lui rendre ; et malgré l'arrivée d'Ulysse, qui ^cherche à l'en empêcher, il les lui rend en eflîèt. Puis il tâche de persuader à Philoctète de

les accompagner au siège de Troie. Philoctète refu^ d'y consentir en aucune manière ; il résiste, et il rappelle à Néoptolôme la promesse qu'il lui a> faite de, le conduire eh Grèce. .Néoptolème la renouvelle, et il est sur le point de la reriiplir, quand Hercule apparaît tout-à*coup, qui persuade à Philoctète dé se rendre â* Troie. Les cbteurs ne renferment ^oinl etutahtde sentences et d'exhortations à la vertu, que ceUXd'Earipide. Ils sont pleins de charme et de 'grandeur^ Aussi cesi avec raison qp'Ari&tophane a dit : /< Il savourait les paroles de Sophocle, comme on lèche les bordsd'un vase édduit de miel.» . •

^ On pourrait assurément désirer dan» ce morceau des viles plus pénétrantes sur le génie des' trois grands^ tragiques, des datés précises de leurs biographies et de leurs diverses rivalités' dans les concours dramatiques d'Athènes, surtout quelques rapprochements avec d'autres tragédies sur la légende de Philoctète, celles d'Antipihon, de Philoclès, de Théodccte et d'Achasus ; mais uiie observation bien précieuse à noter est celle que fait Dion sur Tinutililé trop'fréquèilte àiï chœur dans les tragédies, sur là difficulté de Tecc^mmoder sans invraisemblance à la marche du dràrhe. C'est la première fois qu'un tel scrupule parait s'être produit sur les œuvres de la scène tragique dans l'antiquité. Nulle trace n'en apparaît encore dans TArt poétique d'Horace, qui avait, dit-on, suivi la doctrine du 0ree Néoptolènfie de- Parium ;

el pourtant, il paraît certain que. de bonne heure, les imitateurs romains du théâtre grec renoncèrent à insérer des chœurs dans leurs tragédies. Combien on aurait aimé qu'un Grec, qui devait connaître la littérature romaine, nous eût, à propos des trois Philoctète d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, dit quelques mots du Philoctète latin d'Attius ! «

Le discours Isthmique dirigé contre les Athlètes, le discours Aux Alexandrins contre la passion désordonnée du théâtre, touchent aux idées morales que Plutarque développait dans son parallèle d'Aristophane et de Ménandre, et que traitèrent plus tard Aristide dans son discours aux Smyrnéens Contre les représentations comiques^ Lucien dans son Anacharsis^ et Galien dans son Exhortation à Fétude des beaux-arts^ ainsi que dans un livre, aujourd'hui perdu, sur cette question : Si r ancienne Comédie est une lecture utile pour la jeunesse. Mais le meilleur morceau de critique que nous offre Dion Chrysostome, est le discours Olympique, ainsi intitulé, sans doute, parce que Phidias y paraît. expliquant devant la Grèce assemblée la composition de son Jupiter Olympien ^

* Voir 0. Ribbeck, Tragicorum latinorum fragmenta, 1852, p. 308.

- Geel, p. 46 de l'édition spéciale qu'il a donnée de ce discours (Leyde, 1840), pense qu'il a été composé peu de

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Valère Maxime nous raconte que, Phidias venant cUachever ce chef-d'œuvre, un de ses amis lui demanda d'après quel modèle il avait travaillé ; le sculpteur répondit en citant trois vers sublimes où Homère représente TOlympe tout entier ébranlé par un sifne de la tète du dieu *. Cette anecdote semble avoir fourni au rhéteyr grec Toccasion de son discours. Quoi qu'il en soit, le premier artiste de la Grèce, appelé devant ses concitoyens pour y rendre compte des procédés de son art, comparant la poésie avec les arts plastiques, et montrant leur heureuse alliance dans l'expression des plus hautes vérités de la religion nationale, voilà certes une pensée belle et féconde. Dion a lui-même blâmé quelque part Tusage de traiter des sujets fictifs pour s'exercer à Téloquencc ' ; mais si le plaidoyer de Phidias devant l'auditoire d'Olympie est une fiction, du moins cette fiction se fait pardonner, parce que la philosophie à laquelle elle sert de cadre est pleine de grandeur, je dirais presque d'inspiration. Malgré toute sa beauté, V Olympique est peu connu, et comme il n'a pas encore été traduit en français, je ne saurais mieux

temps après que Dion fut revenu de l'exil. Comparez de Bréquigny, Vies des anciens orateurs, t. II, où, du reste, l'éloquence de Dion est un peu plus louée qu'elle ne mérite.

* Dicta factaque raemor., III, 7. ext. 4.

' Discours xviii.

faire ici que dVn extraire quelques pages qui en caractérisent le mérite original et vrai.

Ecoutons d'abord le sophiste parler en son propre nom ' :

« La conception des choses divines et l'opinion que Ton s'en fait a sa première source dans une idée innée chez tous les hommes, idée produite parlavérilé et la réalité même, idée qui n'est pas une impression légère telle que Taurait pu faire le hasard^ mais qui est profondément enracinée et aussi vieille que le temps, idée qui prend naissance et subsiste chez toutes les nations, et qui est comme la propriété commune de l'espèce raisonnable. La seconde source est une idée acquise et venue du dehors,qui entre dans l'Âme par les paroles, les récits et l'exemple des mœurs^ soit que cette tradition soit écrite et s'autorise de noms puissants, soit qu'elle n'ait ni corps ni auteur. Selon qu'elle provient de l'une ou de l'autre source, la conception s'insinue librement ou s'impose comme une nécessité. Le mode libre et volontaire est en usage chez les poètes ; les législateurs agissent par lapuissanceetpar l'autorité. Mais, de ces deux moyens, aucun ne peut être efficace sans cette disposition première qui nous fait pressentir et nous prépare à accepter les conseils ou les ordres des poètes et des législateurs, soit qu'ils se trouvent en harmonie avec la vérité et les idées premières, soit qu'ils s'en écartent, etc. »

* Discours xii, § 39 et suiv., éd. d'Eirperius (Brunswick, 1844).

Voici maintenant Phidias discutant lui-même sur les rapports de l'art avec Tidée de Dieu * :

« Songez que je ne suis pas votre premier guide et votre premier maître dans la recherche de la vérité. Je ne suis pas né dans l'enfance de la Grèce, quand elle n'avait encore que des dogmes incohérents et confus ; elle était vieille déjà, et avait sur les dieux des idées et des convictions arrêtées. Je ne rappellerai pas les essais tentés avant moi par la sculpture et la peinture, qui tous marchaient au même but avec un succès inégal. Je me suis contenté de recueillir vos vieilles et invariables croyances qu'il n'était pas possible de combattre. Je n'ai fait que suivre d'autres artistes qui longtemps avant nous se sont attachés aux choses divines et se vantent d^êlre plus sages que les autres, je veux dire les poètes, qui peuvent à l'aide des vers nous jeter dans toutes les sortes de pensées, tandis que notre art se borne à l'unique procédé qui lui appartient. Les figures célestes, c'est-àdire les figures de la lune, du soleil, des astres et du ciel entier, lorsqu'elles nous apparaissent elles-mêmes, ravissent notre admiration; or on obtiendra facilement une simple copie, si l'on veut reproduire la forme extérieure de la lune ou le disque du soleil ; mais ces astres sont pleins encore d'intelligence et de sentiment, et rien de cela ne passe dans leurs images. Aussi est-ce là un usage établi de tout temps chez les Grecs : comme il n'y a pas de sculpteur ni de peintre qui puisse reproduire l'intelligence et le sentiment en eux-mêmes, parce que jamais ils n'ont été

1 Ibid., §56etsuiv.

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admis à rien voir de semblable, et qu'ils ne sauraient en témoigner, nous avons recours à ces corps dans lesquels nous reconnaissons avec toute certitude la présence d'un esprit. Nous plaçons l'intelligence divine sous une forme humaine comme en un vase d'intelligence et de raison; faute de modèle, nous cherchons à exprimer par une matière visible et sensible l'être invisible et insaisissable. C'est là un symbole, mais un symbole plus élevé que celui par lequel des peuplades barbares, se laissant aller à des préventions misérables et insensées, voient dans les animaux l'image des dieux. Au contraire, c'est à l'artiste qui l'emporte sur tous les autres en beauté, en dignité, en grandeur, que revient le droit de créer par sa puissance l'image de la divinité. »

Puis vient une comparaison de la poésie et de la statuaire, comparaison tout à fait neuve et empreinte d'une éloquente admiration pour les œuvres de Tart * :

« L'art des poètes est indépendant et au-dessus de toutes les censures. Cela est vrai surtout d'Homère, qui s'est donné toute liberté et ne s'en est pas tenu à un seul dialecte, mais a fondu ensemble tous les élé-

* Ibid., § 66 et suiv. — Un sophiste bien inférieur à Dion Ghrysostome, Philostrate l'ancien, en tête de sa description de tableaux dont nous aurons occasion de reparler plus bas, compare aussi le travail de la plastique et de la peinture avec les procédés de la parole pour l'expression des passions et des caractères. Mais il nous suffît ici de noter par une simple mention cette page d'un écrivain fort médiocre qui effleure un si beau sujet sans paraître même en comprendre la grandeur.

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mentsde la langue grecque séparés jusqu'à lui, allant des Doriens aux Ioniens, et même aux Attiques *, et mélangeant toutes les variétés avec plus de soin qu'on ne fait les couleurs dans la teinture ; ne s'en tenant pas aux dialectes de son temps, mais remontant dans le passé, et s'il trouvait quelque mot hors d'usage, le recueillant avec amour* comme une médaille antique trouvée dans un trésor sans maître ; ne dédaignant pas même la langue ^ des barbares, et Défaisant grâce à aucun mot qui fût agréable ou énergique. Ses métaphores n'étaient pas seulement tirées des objets analogues et voisins : il allait chercher les objets les plus éloignés, afin que l'auditeur fût à la fois étonné et ravi, ne laissant pas même subsister les mots tels qu'ils étaient, mais allongeant les uns, diminuant les autres ou les détournant [de leur forme première]. Enfin, il

* Denys d'Halicarnasse, dans son Mémoire critique sur Téloquence de Démosthene, eh. 41, exprime au sujet d'Homère quelques idées semblables à celles-ci.

- Atà yt/opjQvjaartKv, mot qui me semble très heureux, mais qui n'est, je le crains, qu'une conjecture de Geel. Les manuscrits paraissent donner tous (pùo/^omaaTiav, sans doute parce que les copistes, après la mention d'un trésor^ d'une cachette, ont pensé naturellement à l'avare (f>t).oxo;o/AaTo;), qui enfouit son argent. Mais on n'enfouit pas des mots par avarice comme on enfouit de l'or. L'idée de Dion doit être simplement ici celle d'une monnaie sans maître retrouvée sous la terre qui la cachait. Cette monnaie, il la compare à un mot depuis longtemps oublié, et dont un écrivain habile fait sa propriété, du droit de sa passion pour le beau langage. Je regrette bien que les lexiques ne fournissent pas un autre exemple, un exemple authentique, du mot ^t).oopvju«Tt«.

^ Voir, sur ce sujet des emprunts aux langues étrangères et même barbares, les chapitres XXI et XXII de la Poétique d'Aristote, qui offrent plus d'un rapprochement intéressant à faire avec la présente page de Dion.

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s'est montré poète créateur dans le choix des exprèssions qu'il inventait lui-même, autant que dans la mesure des vers, tantôt donnant simplement des noms aux choses, tantôt aux mots propres en joignant d'autres, et appliquant pour ainsi dire à la pensée une seconde et plus brillante empreinte après la première ; reproduisant tous les sons, imitant en un seul mot la voix des fleuves, des forêts, du vent, du feu, de la mer, et aussi celle de la pierre et de Fairain, de tous les animaux et de tous les instruments, des bêtes féroces et des oiseaux, des flûtes et des syringes; enfin, tous les bruits de la nature, bruits secs, sourds ou aigus, légers ou éclatants ; c'est à lui que Ton doit les fleuves qui murmurent^ lés trails qui vibrent^ les flots qui retentissent y\QS vents qmgrondenty et tant d'autres images effrayantes, et, il faut le dire aussi, bizarres et propres à jeter dans Tesprit le trouble et la confusion. Ainsi, il n'était jamais à court de mots terribles ou gracieux, harmonieux ou rudes, exprimant toutes les nuances de la pensée ; et, grâce à cette invention féconde, il pouvait jeter dans l'âme telle émotion qu'il voulait. Mais nous, pauvres artistes, nous sommes loin de cette liberté ; il nous faut une matière solide et durable, difBcile à trouver, difficile à travailler; il nous faut aussi de nombreux auxiliaires. En outre nous ne pouvons donnera chaque image qu'une forme unique et constante, (|ui doit embrasser toute la nature et la puissance de la divinité. Au contraire, il est facile aux poètes de comprendre dans leurs vers des beautés diverses et des formes variées, de donner à leur image le calme ou le mouvement selon qu'ils le croient à propos ; ils peuvent peindre les actions, reproduire les paroles et observer tous les changements

que le temps amène. Une seule inspiration, un seul élan de son âme suffit au poète pour faire jaillir, comme d'une source qui déborde, un nombre infini de paroles, avant que l'image et la pensée qu'il a saisies ne lui échappent. Notre art au contraire est pénible et difficile ; s'exerçant sur la pierre brute et dure, il ne peut avancer que lentement. Mais le plus grand obstacle, c'est que Tartisteest forcé de conserver ioiyours la même image dans son cœur jusqu'à ce qu'il ait achevé son œuvre, et souvent pendant plusieurs années. On a dit que les yeux méritent plus de confiance que les oreilles, et cela peut être vrai ; mais surtout ils sont plus difficiles à persuader, et demandent une plus grande évidence. Les yeux restent fixés sur les objets qu'ils regardent^ tandis que des paroles relevées par le charme du rythme et de l'harmonie peuvent, en tombant dans les oreilles, les séduire et les égarer. »

N'a-t-on pas reconnu dans ces dernières pages le germe d'un livre justement célèbre, le Laocoon deLessing*?

Si les grandes idées manquent, en général, à la littérature de ce temps, du moins une foule de noms célèbres témoignent d'une activité qui ne se ralentit pas dans les recherches d'érudition et dans la critique. Nous ne pouvons que citer rapidement les principaux de ces écrivains, dont les ouvrages sont presque tous perdus. A leur tète est le Démé-»

* Voir, pour plus de détails, la thèse de L. Etienne intitulée : Dio philosophas (Paris, i849).

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trius, auteur du traité Sur le Langage^ qu'on a longtemps attribué à Démétrius de Phalère, parce qu'il offre, en effet, quelques-unes des qualités dont les anciens font honneur à ce fameux rhéteur*; c'est un manuel simple, instructif et clair de Tari d'écrire en prose, avec beaucoup d exemples empruntés aux meilleurs modèles. Même après Aristoté et Denys d'Halicamassé, il mérite d'être lu par ceux qui veulent bien connaître la période grecque dans tous les secrets de son harmonie si savante et si variée. On y remarque surtout quelques pages d'observations intéressantes sur le style épistolaire *, que nous traduirons ici, et pour faire mieux apprécier un livre qui mériterait de devenir classique ^, et parce que ce morceau est le plus ancien qui nous reste sur un sujet tant de fois traité par les rhéteurs grecs * :

1 Voyez la Préface de Walz dans le ÏX" volume de ses Rhetores grœci.

' §227-235. Cf. le chap. xxvii de la Rhétorique de Julius Victor, publiée par A. Mai en 1823, et réimprimée par Orelli avec les schoiiastes de Cicéron.

3 II commence à le devenir depuis qu'il a trouvé un traducteur français, M. Diirassier (Paris, 1875, S®).

* Voyez Fabricius, Bibl. gr., I, p. 681, éd. Harles. Cf. sur le style épistolaire : !<> quatre lettres de Grégoire de Nazianze à Nicobule sur TArt épistolaire (Delectus de Sinner, p. 439) ; 2o un court chapitre de Joseph Rhacendytas, SOvoi/tç Pïjroptx-içç, 2, t. III, p. 558 des Rhéteurs grecs de Walz ; 3° l'opuscule attribué à Proclus le Platonicien et publié à part en 1856 par Ant. Weslermann, à Leipzig ; 4® la Lettre d'introduction au Recueil épistolaire de Philostrate ; 5* Topuscule anonyme sur

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