LIBANIUS
Je m'écarterais trop démon sujet, si je m'attardais, au milieu des ouvrages si divers et si nombreux de Libanius, à signaler les rares pages vraiment utiles pour apprendre Tétat de la critique littéraire au tjuatrième et au cinquième siècle de l'ère chrétienne. Mais dans cette volumineuse collection, et parmi tant d'exercices puérils du talent d'écrire, il faut s'arrêter devant quelques pièces qui nous conduisent par une transition naturelle à ce qu'on est convenu d'appeler aujourd'hui la critique d'art : je veux parler de ce que les rhéteurs appelaient l'IîtçpacK, c'est-à-dire la description des scènes de la nature ou des œuvres d'art. Libanius nous offre sept morceaux de ce genre, où il décrit un combat de fantassins, puis deux tableaux qui ornaient le palais du Sénat à Antioche, puis l'ivresse, le printemps, la fête des calendes, et enfin une course entre les héros devant la ville de Troie *. Mais il n'est pas l'inventeur de l'à'/topaat; considérée comme exercice spécial du talent d'écrire : cet usage remonte même au delà d'Hermogène ; car, au dixième chapitre de ses Progymnasmata, ce rhéteur déclare qu'en faisant de l's/tçpaciçune espèce particulière parmi les exercices du style oratoire, il suit simplement une tradition déjà établie dans les écoles, et la tradition dont il s'agit se prolonge à travers toutes les éco-
* Voir le tome IV de l'édition de Reiske, p. 1046 et suiv.
Mo HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. IV, § III
lés byzantines. Les Progymnasmata d'Aphtonîus et d'autres maîtres (dans le premier volume des Rhéteurs grecs de Walz) reproduisent la définition d'Hermogène avec des variantes insignifiantes et dé nombreux exemples à l'appui des préceptes. En dehors même de l'école, Elien, si tant est qu'il ne faille pas le ranger parmi les Sophistes, nous offre dans ses Histoires variées * une fort agréable description de la vallée de Tempe en Thessalie. En fait, rien n^est plus naturel que d'apprendre à de jeunes écoliers l'art de mettre pour ainsi dire sous les yeux par la parole les divers aspects de la nature au printemps, en été, en hiver, les beautés d'un paysage, le spectacle d'une bataille, la figure d'un grand personnage historique et même d'un personnage fabuleux. Mais là, comme en toutes choses, les rhéteurs ne connaissent pas démesure : ils vont toujours divisant et subdivisant, passant d'un sujet à un autre, pour le vain plaisir de varier les sujets et de prodiguer les couleurs de la palette sophistique. En peignant un personnage historique, on arrive bien vite avec eux à en développer l'éloge ; bientôt l'éloge appelle son contraire, c'est-à-dire le blâme ; et, dans ce travail, on oublie peu à peu les idées et les faits pour les artifices d'une phrase élégante. L'exercice devient son objet à lui même ; ce n'est plus une prépara-
* Livre IIl, ch. 4.
CHÔRIGIUS. «-^ PHILOSTBATÉ L*AfiClÉH §lï
tion à l'éloquence judiciaire ou politique, à Fart d'écrire Thistoire; c'est seulement un objet de montre pour les représentations sophistiques.
Dans cette galerie de portraits et de petits tableaux, peu intéressante pour nous en général, il y a pourtant un certain nombre de pièces auxquelles on s'arrête volontiers, je veux dire celles qui décrivent une localitéremarquable comme l'Acropole d'Alexandrie, un temple, non pas le premier venu, mais celui de telle ou telle' divinité, dans telle ou telle ville, une merveille de l'industrie ou de la mécanique, comme cette horloge que nous a fait connaître lé sophiste Choricius de Gaza, et qui représentait les douze heures du jour par autant d^apparitions d'une petite statue d'Hercule, portant chaque fois les insignes d'un de ses douze travaux *. Là du moins, la réalité historique excuse et même recommande le minutieux détail de la description. Mais que doit-on penser des soixantequatre tableaux décrits par Philostrate? C'est une question délicate sur laquelle il faut nous arrêter, car elle n'intéresse pas seulement l'histoire des arts plastiques, mais aussi celle dé la critique d'art, sur laquelle la littérature grecque nous ' a laissé si peu de pages.
De tout temps on a formé dans les édifices
* Voir rédition des œuvres de Choricius par Boî^soDade (Paris, 1846), p. 149).
publics de la Grèce et de Rome des collections de statues, de bas-reliefs, et de peintures. On croît même que les anciens sont allés jusqu'à ouvrir quelquefois de véritables expositions à la manière de nos expositions modernes *. De telles galeries devaient appeler naturellement la rédaction de catalogues. En réalité, c'est une sorte de catalogue en vers assez médiocres que le morceau par lequel s'ouvre V Anthologie grecque: on y trouve décrits par Christodore, versificateur grec originaire d'Egypte, une centaine de statues, œuvres des meilleurs artistes, qui décoraient à Constantinople l'édifice appelé le Zeuxippe. C'est au même genre de composition qu'appartiennent les distiques attribués, sous le nom de Peplos, au philosophe Aristote. L'anthologie palatine est pleine de ces petites pièces où, des versificateurs plus ou moins ingénieux s'exerçaient à caractériser en quelques vers les chefs-d'œuvre d'un statuaire ou d'un peintre illustre. Toutes ces épigrammes descriptives, si on prend la peine de les réunir et de les classer, forment une espèce de livret illustré non par le dessin, mais au moins par les grâces d'une poésie raffinée. Dans tous les objets ainsi décrits on ne peut méconnaître des œuvres bien
* E. Beulé : Sur les expositions d'objets d'art dans l'antiquité (Revue des Cours publics, 20 janvier 4856). Cf. ma note lue à la séance du ler juillet 1863 de la Société des Antiquaires.