QUINTILIEN S
tilien, comme Cicéron et comme Horace, est tout plein de Tesprit grec, et que, dans Fétat actuel de nos connaissances, après tant de ravages exercés parle temps, ces trois écrivains représentent pour nous une grande partie de Thellénisme antique, dont ils s'étaient faits les disciples et ]es fidèles imitateurs. On ne peut donc les négliger : nous avons dû les citer bien des fois, et peut-être regrettons-nous de ne les avoir pas interrogés plus souvent pour nous guider à travers les détours d'une recherche difficile.
D'autres pages de Quintilien nous montrent mieux encore l'esprit d'un critique tout pénétré du sentiment de l'art grec. Tel est, par exemple, le dixième chapitre de son douzième livre, où il expose très sommairement, mais avec la plus heureuse précision, le progrès des arts plastiques en Grèce depuis leurs premiers essais jusqu'au règne d'Alexandre-le-Grand. C'est là, entre autres faits, que Quintilien nous signale l'habileté particulière de Théon de Samos * pour produire par la peinture une espèce d'illusion probablement analogue à celle que dans nos ateliers on désigne par le nom vulgaire de trompe-l'œil. Théon même y avait, une fois du moins, allié la musique, et le récit d'Elien sur ce sujet nous aide à mieux comprendre le témoignage du rhéteur latin. Les Grecs appelaient
« Quintilien, XII, x, 6.
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(pavTaejia ce genre d'illusions, et Quintilien, à qui le latin visio n'en paraît pas un juste équivalent, croit devoir ajouter le mot lui-même dans son texte, oh y faute d'un rapprochement avec le témoignage d'Ëlien, il n'a pas été compris par un de nos critiques les plus savants ^ ces matières*.
Malheureusement, ces studieux Romains n'ont pas toujours saisi avec précision les doctrines de leurs maîtres grecs. Le temps leur a souvent manqué, souvent aussi la patience pour suffire à l'exactitude des traductions et des analyses. Par exemple, l'opuscule de Cicéron sur les Topiques n'est qu'un résumé inexact du livre qui, sous le même titre, fait partie de YOrganon d'Aristote, et la théorie des lieux communs a, chez le Stagirite, une bien autre portée que la théorie esquissée par Cicéron' avec une facilité trompeuse dans les loisirs d'un voyage sur les côtes de la Méditerranée ; elle se rattache étroitement à cette profonde théorie
* A. Bougot : Philostrate TAncien, une galerie antique de soixante-quatre tableaux, Paris, 1881, 80, p. 151. Cf. Elien, Hist. var., liv. II, <îh. XLIV. M. Bougot n'a pas remarqué que Quintilien emploie yavrao-taç, à Taccusatif pluriel, non pas yavrao-tov au singulier, et que, par conséquent, il n'exprime pas l'imagination en général, comme qualité de Partiste; cela soit dit sans méconnaître la justesse ingénieuse des observations de l'auteur sur l'illusion que peuvent produire les arts plastiques.
' Cicéron, Lettre à Trebatius, en tête des Topiques : Itaque haec, cum mecum libros non haberem, memoria repetita, inipsa navigatione conscripsi, tibiqueex itinere misi.
ERREURS ROMAINES SUR l' HELLÉNISME 547
du raisonnement exposée dans les deux livres des Analytiques, le plus solide chef-d'œuvre *, en même temps que le plus original peut-être de son auteur. Il était réservé à un autre Romain, Boëce, de faire passer en latin et de propager jusque dans les écoles du Moyen-Age, toute cette abstruse doctrine du syllogisme avec ses corollaires *. Pline, dans son Histoire de la nature, s'appuie le plus souvent sur le savoir des naturalistes et des érudits grecs ; mais, soit par sa faute, soit par celle de compilateurs et de traducteurs négligents, il commet bien des fautes, et nous expose à maintes méprises sur les idées des écrivains dont il cite les ouvrages avec une parfaite honnêteté. Les livres oh il traite des beaux-arts laissent même voir tantôt la puérilité d'un compilateur d'anecdotes, tantôt la simplicité d'un bourgeois acquéreur de statues et de tableaux qu'il n'est guère en état d'apprécier, quelquefois l'inexpérience des principes et des procédés de la statuaire et de la peinture. Un célèbre artiste français, qui a fait une traduction particulière de ces livres auxvni'' siècle, Falconet, n'a pas manqué d'y relever, et peut-être avec trop de
* A consulter: L. Delcasso, De tbpicis, sive de Aristotelica locorum disciplina, Paris, 1827 ; E. Thionville, De la théorie des lieux communs dans les Topiques d'Aristote, Paris,
' Voyez Stahr, Aristote chez les Romains (en ail.), Leipzig, 1834.
rigueur, ces défauts d^une érudition superficielle *. Un autre ouvrage où les idées grecques reparaissent à chaque page, et dont le titre même est aussi grec que romain, le Satiricon de Pétrone*, nous dépeint les mœurs, et particulièrement la vie littéraire de lltalie méridionale, contrée à moitié grecque par les origines de sa population comme par le langage. Les personnages y portent presque tous des noms helléniques. Trimalcion, le riche sottement curieux de littérature, Eumolpus, le poète improvisateur, Agamemnon, le rhéteur, et tant d'autres, semblent des héros de quelque roman à la manière du roman de Lucius de Patras. Mais un trait singulier caractérise cette composition étrange où se mêlent, sous une forme latine, toutes les délicatesses du goût attique avec toutes les impuretés du libertinage familier à la cour de Néron et de ses amis : c'est que la littérature latine y est franchement rapprochée de la littérature grecque, franchement appréciée pour les qualités sérieuses qui en font une digne rivale des maîtres ses modèles. Le Satiricon^ en son état actuel de
t Traduction des XXXIV% XXXV et XXXVI« livres de Pline avec des notes, par Et. Falconet, Amsterdam, 1772.
* A vrai dire, ce titre rattache Touvrage à la Satira ou Satura d'Ennius, de Lucilius et de Varron ; mais le mot Satiricon, mot latin avec terminaison grecque, rappelle en môme temps le drame satyrique de l'ancien théâtre grec et la licence de langage qui caractérisait ce genre de drame.