‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 149 sur 180 · LE SATIRICON DE PÉTRONE · texte numérisé non relu

LE SATIRICON DE PÉTRONE

mutilation, débute par une incomparable page sur la corruption du goût dans les écoles des sophistes de Tune et de Tautre langue. Cette pétulante invective rappelle les plus sévères pages de Cicéron et de Quintilien : elle signale, avec autant de vérité que de mordante ironie, la différence qu'il y a entre les vains exercices de parole où s'épuisait la subtilité des sophistes et de leurs élèves, et la pratique d'une éloquence virile applicable aux véritables intérêts d'une société libre ; elle montre combien le génie poétique estélranger et supérieur aux vanités de renseignement sophistique.

« La jeunesse, s'écrie Pétrone, n'était pas enfermée dans les déclamations, au temps où Sophocle et Euripide ont trouvé le langage qui convenait à leur art; un maître n'avait pas, dans l'ombre de son école, éteint les rayons du génie, au temps où Pindare et les neuf lyriques n'osaient pas se mesurer avec le mètre d'Homère...; je ne vois pas que ni Platon, ni Démosthène, aient abordé de tels exercices....; c'est récemment que de l'Asie a soufflé, comme un astre malfaisant, cet esprit de bavardage vide et sans mesure.... Qui, depuis ce temps s'est élevé à la gloire d'un Thucydide ou d'un Hypéride? etc. » A lire ces lignes qui semblent inspirées par un patriotisme tout hellénique, on croirait entendre un Denys d'Halicarnasse,mais un Denys éloquent, au lieu du médiocre rhéteur

que nous avons jugé plus haut. Mais voici que bientôt le sophiste Agamemnon, que Pétrone vient de nous faire entendre, s'autorise expressément de la sévérité de Cicéron, contre renseignement corrupteur de ses confrères ; voici qu'il emprunte à Lucilius le fouet de la satire, et qu'en beaux vers il peint la mâle éducation qui seule peut préparer le poète et l'orateur à devenir un digne rival d'Homère et de Démosthène. Nous étions tout à l'heure en plein monde hellénique ; maintenant nous sommes en plein monde romain, et nous nous rappelons que, vers le temps du Satiricon^ Tacite assistait aux graves entretiens qu'il a si noblement résumés dans le dialogue Des Orateurs illustres. On ne peut donner un meilleur exemple de l'alliance des cœurs et des esprits chez tous les critiques sérieux des deux nations sous les Césars.

Après cela, nous pourrions glaner encore chez les contemporains et les successeurs de Tacite mainte preuve de cette alliance : Suétone, Pline le Jeune, les médiocres biographes réunis dans le recueil des Scriptores historiâs Atigustœ, nous fourniraient maint trait pour compléter le tableau dont nous n'avons voulu esquisser que les figures principales. Mais il faut s'arrêter, et nous avons, je crois, fait assez bien voir que la critique chez les Romains est toute pénétrée d'hellénisme, en même temps qu'elle a pris chez eux je ne sais quel accent de

COMMENTATEURS DE PLATON ET d'aRISTOTE 551

force, je dirais presque de majesté, inconnu aux maîtres grecs, si ce n'est peut-être à Tauteur du traité Du Sublime.

1 6. — L'érudition et la critique littéraire durant les derniers siècles de l'Hellénisme : l'école des commentateurs de Platon et d'Aristote, le compilateur Stobée, la Poétique d'Aristote pendant le moyen-âge et particulièrement chez les Arabes.

Les considérations et les souvenirs que nous avons résumés dans les pages précédentes ouvriraient bien des horizons devant lesquels un historien des lettres grecques aimerait à s'arrêter. A peine, en effet, avons-nous pu signaler les nombreux commentateurs de Platon et d'Aristote qui se sont succédé depuis ces maîtres jusqu'à la chute des écoles de philosophie grecque. Après Longin, nous n'avons pas même cité le platonicien Atticus, dont Eusèbe nous a conservé des extraits intéressants dans sa Préparation évangélique^. Après Atticus, qui sait si l'on ne rencontrerait pas quelques pages utiles à recueillir dans la collection si volumineuse des commentaires et des écrits originaux du péripatéticien Alexandre d'Aphrodisias ? Même dans les écrits de Proclus et d'Olympiodore, surtout en tète de leurs commentaires spéciaux sur des dialogues de Platon, on serait curieux de

* Livres XI, 2; XV, 3 à 13 (pages 509, 804 et suiv. de réd. Vigier).

recueillir et de discuter les questions qu'ils se posent et les règles qu'ils suivent pour déterminer si chaque dialogue est ou n'est pas authentique. Toute cette critique, qu'on peut appeler aujourd'hui la critique d'attribution, remonte bien haut dans les annales des écoles et des bibliothèques grecques ; elle remonte au moins jusqu'au savant Callimaque*. Dès les premiers siècles chrétiens, elle va prendre un surcroît d'importance chez les défenseurs et les adversaires du christianisme et chez les docteurs chrétiens au sujet de mainte production légendaire et des écrits dogmatiques de maint hérésiarque. Chercher quelles furent les conditions où l'esprit critique se développa pendant des siècles de controverse ardente, en quelle mesure il put s'affaiblir dans son application aux documents de l'histoire, serait déjà la matière d'un livre entier, mais d'un livre qui dépasserait les limites du nôtre. Il nous suffit d'indiquer un tel travail aux jeunes écrivains qui se sentiront le courage et l'ambition de s'y livrer. Jetons seulement un coup d'œil sur une compilation dont la date se place vers le cinquième siècle de l'ère chrétienne, et qui résume assez clairement pour nous, par sa richesse et sa variété, l'abondance des livres que l'hellénisme avait produits avant que sa littérature se confondît avec celle du christianisme.

* Voir plus haut, p. 365.

LE COMPILÂTmiR STOBÉE S53

Le compilateur Jean de Stobi, ainsi nommé de la petite ville qui était sa patrie, en Macédoine, ou, comme on l'appelle d'ordinaire, Stobée, est un exemple de ces personnages modestes, de ces esprits médiocres dont les ouvrages ont pour principal et presque pour unique mérite d'avoir conservé jusqu'à nous les extraits de livres et d'auteurs dont le plus grand nombre nous seraient, sans eux, restés inconnus. Des cinq cents auteurs auxquels Stobée avait emprunté ses milliers d'extraits, soit directement, soit indirectement, pas un seul n'est chrétien, pas un seul n'est postérieur au milieu du v* siècle ; d'un autre côté, sa compilation figure dans la Bibliothèque de Photius au ix* siècle *: c'est donc entre le v® et le ix® siècle de l'ère chrétienne qu'il faut placer la rédaction de cette utile et singulière encyclopédie. L'auteur s'était proposé pour seul but l'éducation de son fils nommé Septimius ; ainsi, la maison d'une obscure famille de Macédoine possédait sans doute alors réunis sur les rayons d'une seule bibliothèque tous les livres d'où furent tirés tant d'extraits pour l'étude de la philosophie naturelle, delà logique, de la philosophie morale, mais où, à vrai dire, la théorie du beau dans les arts et la littérature proprement dite tiennent très peu de place. Au moins,

* Cod. 167. Voir C. Thiaucourt, De Johannis Stobaei eclogis, earumque fontibus, Paris, 1885.

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tant d'aiialvses et de morceaax choisis montrentils la main d'an énidit singulièrement curieux, et pour qui riiellénisme était encore l'objet d'un véritable culte. A partir de ce temps, il sera bien difficile de suivre, soit dans les pays grecs, soit dans les pays de langue latine, la tradition des grandes doctrines littéraires de l'antiquité classique. En devenant curieux de la philosophie grecque, les Orientaux vont s'occuper d'en traduire quelques œuvres, mais cela surtout en vue des principes généraux de la science, et sans s'inquiéter beaucoup de ses rapports avec l'éloquence et la poésie. C'est encore là un sujet d'observations que nous ne pouvons approfondir ; nous en ferons du moins sentir l'intérêt, en montrant par quelques traits ce qu'était devenue la philosophie des arts chez les interprètes orientaux des doctrines d'Aristote.

Dans le cours de nos études précédentes, on a vu combien la Poétique d'Aristote semble avoir été négligée depuis le temps de Théophraste. Tandis que les idées de Platon sur la poésie, et en particulier son jugement sur Homère, sont sans cesse discutés parles rhéteurs, c'est à peine si nous trouvons le livre d'Aristote cité trois ou quatre fois dans un intervalle de six siècles * ; les docteurs scolastiqucs ne l'ont pas connu. Tandis que les ouvrages qui composent VOrganon ont eu des commenta-

< Voyez plus haut^ chap. m, { 4.

LA POÉTIQUE DARiSTOTE AU MOYEN-AGE 555

teurs, la Poétique semble n'avoir pas été une seule fois commentée avant le xv* siècle.

Est-ce à la longue disparition de certains manuscrits du Stagirite après la mort de Théophraste, est-ce à quelque négligence particulière des péripatéticiens, est-ce enfin au hasard qu'il faut attribuer cette singulière fortune? Là-dessus, on ne peut former que des conjectures. Mais ce qui est certain, c'est que les anciens manuscrits grecs de la Poétique sont en très petit nombre, et que des traductions latines faites sur Tarabe et sur Thébreu ont popularisé ce petit écrit dans l'Europe occidentale avant que le texte en fût répandu par l'imprimerie *. On sait que de bonne heure les écoles d'Orient ont adopté Aristote, et qu'elles ont utilement contribué à nous transmettre les monuments de sa philosophie. Il est vrai que, dans leur zèle, les Orientaux ont souvent pris pour authentiques des livres ou fort suspects ou absolument apocryphes, comme le recueil Sûr F Art poétique selon Pythagore et les Pythagoriciens, dont parle un catalogue arabe des œuvres d'Aristote *. Mais c'est

* Je dois quelques-uns des faits réunis dans ce paragraphe à de bienveillantes communications de feu M. Reinaud, de rinslitut. M. E. Renan, dont TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres a couronné en i848 un mémoire sur TEtude du grec et des langues orientales en Occident pendant le moyenâge, a eu aussi l'obligeance de me fournir d'utiles renseignements ; voir aussi sa thèse latine: De philosophia peripatetica apud Syros, Paris, 1852.

' Casiri, Bibliotheca hispano-arabica, t. I, p. 306, 307.

bien notre Poétique, qui, traduite d'abord en syriaque *, le fut ensuite, et avec beaucoup de soin, du syriaque en arabe, par Abou-Baschar Matthieu, fils de Jonas, chrétien nestorien, entre 320 et 330 de rhégyre, par conséquent vers 935 de noire ère. La Bibliothèque Nationale de Paris possède cette traduction dans un beau manuscrit' qui contient plusieurs autres ouvrages d'Aristote également traduits en arabe, mais dont Técriture est fort difficile à déchiffrer aujourd'hui. On a pu s'assurer néanmoins que le traducteur syriaque, et, d'après lui, le traducteur arabe n'avaient pas eu de la Poétique une rédaction plus complète que celle que nous lisons encore ; et quoique le travail d' Abou-Baschar paraisse prétendre à une assez grande exactitude, il est bien difficile d'en rien tirer pour la restauration du texte grec.

Deux siècles plus tard, le célèbre Averroès composait, peut-être d'après le texte même, un abrégé de la Poétique, destiné à en rendre la doctrine plus intelligible à des Arabes. L'original de cet abrégé s'est perdu comme celui de la plupart des livres

' Voyez Fluegel, De Arabicis scriptorum graecorum interpretibus (Misna, 4841), p. 20. Cf. Renaudot, De Barbaricis Aristolelis versionibus, t. III de la Bibliothèque grecque de Fabricius.

* No 882 A de l'ancien fonds. On nous promet depuis longtemps, une édition de cette version arabe ; mais en 1874, M. Vahlen (p. 11 de la préface de son édition de la Poétique), constate que cette publication est toujours attendue.

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d'Averrofes * ; mais la version latine d'Hermann TAllemand % faite au commencement du xiii® siècle, peut, dans sa barbarie, en donnef une idée assez fidèle. La Bibliothèque Nationale possède un manuscrit ' de cette version, et elle a été imprimée à Venise, en 1481, avec la version latine d'une analyse en arabe de la Rhétorique.

Hermann T Allemand avait sous les yeux, ainsi qu'il l'atteste, une traduction arabe complète de notre texte grec; mais, ayant trouvé trop de difficulté à la mettre en latin, il se rejeta sur Tabrégé d'Averroès. Nous ne voyons pas bien ce qu'il y a gagné : on ne peut rien imaginer de plus confus ni de plus obscur que cette analyse d'un texte déjà si mutilé. Malgré toute son érudition, Averroès ne savait pas le premier mot de la poésie grecque : certaines définitions d'Aristote ne pouvaient lui offrir* aucun sens, et, quoiqu'il supprime bien des détails, c'est à peine s'il comprend le peu qu'il s'est imposé de traduire. De fausses analogies entre les usages grecs et les usages arabes achèvent de Téga-

* Sur ce célèbre docteur, voir la thèse de M. Renan, Averroës et rAverrolsme, Paris, 1852, 2o éd., 1861.

' On a souvent confondu cet Hermann avec un Hermann Contract, traducteur non moins célèbre qui vivait au xie siècle Vovez A. Jourdain, Recherches sur les Traductions latines d'Aristote, p. 145 et 152 de rédition donnée en 1843 par le fils de Tauteur; cf. p. 384, 385.

® Fonds de Sorbonne, no 1782. Ce manuscrit, plus correct à beaucoup d'égards, peut surtout servir à rectifier les noms propres dans Tédition de Venise.

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rer. Ainsi, n'ayant pas la moindre idée de ce que c'est qu'une tragédie, il confond ce genre de poème avec les panégyriques à la louange des princes, dont la littérature arabe offre beaucoup d'exemples. A propos de la reconnaissance, sujet qu'Aristote analyse d'une façon si subtile, Averroès revient à son erreur, et l'exagère encore. « La meilleure reconnaissance, dit Aristote, est celle qui sort de l'action même ; » dans cette action, ou plutôt dans ces actions (TupàyiJiaTa), le philosophe arabe voit des actes volontaires et honorables, et il en prend occasion de citer le Koran, oii se trouvent, dit-il, de nombreux éloges en l'honneur d'actes volontaires*. On pense, après cela, qu'il ne s'expose pas à traduire les vers cités par Aristote ni ses nombreuses allusions à des poèmes épiques ou dramatiques. Tous ces exemples,, il nous avertit lui-même qujil les remplacera par des exemples empruntés à la poésie arabe, précaution que nous ne pouvons pas lui reprocher pour notre part, et qui donne à son abrégé quelque intérêt pour les amateurs de littérature arabe.

Dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, la traduction d'Hermann l'Allemand est suivie de questions relatives à la Poétique^ analogues à celles qui précèdent presque tous les grands commen-

* Voyez aussi, dans mon édition de la Poétique, le commentaire sur le chap. vi.

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taires sur Aristote. Quelle est la place de ce livre parmi les écrits logiques? Quel rapport a-t-il avec la Rhétorique et avec les différentes parties de VOrganon, etc.? Si ces questions, qui sont d'une autre écriture que la traduction, étaient elles-mêmes traduites de Tarabe ou du grec, on en pourrait conclure que la Poétique avait eu dans Tantiquité ses interprètes comme les autres ouvrages d' Aristote. Le travail d'Averroès sur la Poétique a été aussi traduit en hébreu rabbinique, au xiv® siècle. L'auteur de cette version, natif de la ville d'Arles, se nomme Todros Todrosi (c'est-à-dire Théodore fils de Théodore), et il en donne la date (1327 de notre ère) dans une souscription dont je transcris les premières lignes, parce qu'elles constatent l'opinion des docteurs d'alors sur le rang que doit occuper la Poétique dans la théorie aristotélique de l'esprit humain: « La traduction de ce livre, qui sert de couronnement à la logique, a été terminée par moi Todros Todrosi, etc. » Le manuscrit n° 322 de la Bibliothèque Nationale, contient, avec d'autres traductions par le même auteur, ce morceau qui est resté inédit ; mais on en peut lire, dans les éditions imprimées d'Averroès, une traduction latine, faite au xiv* siècle par Mantinus, juif de Tortose, en Espagne. Le latin de Mantinus est si différent de celui d'Hermann qu'on a peine à concevoir que ces deux traductions se rapportent, en définitive, au même

original; et, chose singulière, c'est Mantinus qui se rapproche le plus du texte grec, et ])ar conséquent du Véritable sens d'Aristote. On serait tenté de croire au premier abord qu'il avait sous les yeux un manuscrit grec de la Poétique. Mais une simple observation réfute cette conjecture: chaque fois qu'Averroès a remplacé par des exemples arabes les exemples grecs cités dans Aristote, Mantinus supprime l'interpolation du savant arabe; mais il ne s'avise pas de combler les lacunes qui résultent de ces suppressions. Eût-il montré cette réserve s'il avait pu compléter l'analyse d'Averroès à l'aide de l'original même sur lequel celui-ci avait travaillé? Du moins il est certain que Todros avait pu consulter une version arabe plus complète que celle d'Averroès, peut-être la version d'Abou-Baschar, car il relève plusieurs fautes du célèbre abréviateur ; et voilà comment la traduction de Mantinus se trouve supérieure, en quelques passages, à celle d'Hermann l'Allemand.

Moins difficile à comprendre pour des érudits de langue sémitique, la Rhétorique d'Aristote nous a été, d'ailleurs, transmise par des manuscrits en meilleur état. C'est un des écrits du Stagirite qui approchent le plus d'une forme régulière. On voit seulement que sa division actuelle en trois livres n'était pas la même dans tous les manuscrits, et que les Grecs en connaissaient une division parti-

TRANSMISSION DE LA RHÉTORIQUE J)\mSTOTE S61

culière adoptée par les latins*. On y remarque aussi une interpolation trop légèrement accueillie par quelques éditeurs du grec et par plusieurs critiques nos contemporains*. Mais cette division n'implique aucun changement notable dans la rédaction originale. Le texte aristotélique, sauf quelques variantes accidentelles, est, chez les rhéteurs grecs % comme chez les traducteurs occidentaux, celui que nous lisons aujourd'hui. L'art de la parole n'avait certes pas chez les Syriens, chez les Arabes et chez les Juifs les mêmes applications à Téloquence judiciaire ou politique, ni aux discours d'apparat. Mais les théories helléniques sur ce sujet n'étaient pas, comme les théories sur l'art poétique, de nature à dérouter les esprits d'un chrétien de Syrie, d'un juif d'Espagne ou d'un phi-

* Voir les deux témoignages recueillis dans les manuscrits par Bekker, p. i377 de Téd. de Berlin in-4o. Cf. l'observation de Spengel, t. II, p. 169 de son édition grecque -latine de la Rhétorique, Lipsiae, 1867, édition qui est aujourd'hui la meilleure à consulter pour les traductions latines de ce livre faites au moyen âge.

' Voir la dissertation de M. Havet, p. 70 de Téd. de 1846 et les rectifications qu*y apporte M. Bonafous dans une note de son édition avec traduction française de la Rhétorique, p. 415, Paris, 1856 : il s'agit d'un passage sur la torture.

* On peut s'en convaincre par les citations que relève l'index des Rhetores Graeci de Walz, au mot Aristote ; cL les Scbolies de Stephanos, qu'a publiées Cramer dans ses Anecdota parisina, t. I, p. 287-300, et le mémoire de Brandis sur les Interprètes de la Rhétorique d'Aristote, dans le Philologus^ t. IV, p. 1.

losophe arabe sectateur du Coran. Néanmoins, ce n'est pas dans leurs écrits que nous pouvons retrouver la véritable doctrine aristotélique, et nous sommes heureux que la Rhétorique nous soit parvenue en son texte original. C'est là seulement que les interprètes de T Europe moderne ont pu en apprécier la profondeur et la durable utilité.

Dans la revue que nous venons de faire des théories et des applications de la critique en Grèce, nous avons presque partout considéré le génie de rhellénisme comme étranger à toute influence du dehors et comme antérieur à celui des autres civilisations. Quoique la Grèce ait été de bonne heure en contact avec TEgypte, avec la Perse et TAssyrie, nous ne voyons pas qu'elle ait rien dû à ces trois grandes nations pour le développement de sa littérature. On a cru longtemps qu'elle ne leur devait rien, même pour la culture des arts plastiques; et si, de ce côté, grâce aux découvertes récentes, il y a lieu de faire bien des réserves*, et d'attribuer à l'art oriental une part dans les premiers essais de l'art grec, — en matière de poésie et d'éloquence, l'hellénisme reste pour nous marqué d'une profonde empreinte d'originalité. Il nous semble encore aujourd'hui que nulle part ailleurs qu'en Grèce le génie littéraire ne s'est développé

* Sur ce sujet, voir le bel ouvrage de MM. Perrot et Chipiez : Histoire de l'art dans l'antiquité, Paris^ 1883-1884.

plus régulièrement à travers les âges et n'a eu une connaissance plus claire de ses lois et de ses œuvres. C'est à peine si le néoplatonisme nous laisse apercevoir l'influence de quelques doctrines orientales.'La pensée religieuse, sous l'action du christianisme, fut plus souvent pénétrée par le mélange de ces doctrines. L'hellénisme proprement dit resta, dans la science du beau comme dans la pratique des arts, fidèle au caractère de son originalité primitive. Il rechercha toujours, et presque [toujours il réalisa l'alliance de l'imagination créatrice avec la raison : c'est cette alliance dont nous avons suivi les phases diverses pendant dix siècles environ de l'histoire littéraire de la Grèce, en nous attachant surtout aux œuvres des philosophes et des critiques.

D y a pour les amis des lettres grecques un noble plaisir à contempler ainsi l'hellénisme en sa simplicité sereine entre tant de nations qui contrastent avec lui par leur antique civilisation ou par leur barbarie. Mais faut-il nous complaire toujours dans une admiration si exclusive? Depuis un siècle surtout, l'histoire littéraire a vu s'ouvrir devant elle beaucoup d'horizons nouveaux ^ . L'Egypte

* Voir les deux premiers volumes de M. Ernest Havet sur Les Origines du christianisme (Paris, 1872, in-S®), volumes consacrés surtout à un exposé des doctrines morales et religieuses de l'hellénisme.

' Pour ce qui suit, le lecteur permettra que je me borne à

nous a révélé le secret de ses trois écritures et du même coup celui de ses lointaines traditions ; la Perse a retrouvé les anciens documents de sa religion avec toute une école d'interprètes capables de les traduire et de les commenter; les ruines de Ninive et de Babylone nous ont rendu des milliers de textes que Ton commence à déchiffrer, et qui nous montrent les débris d'une véritable littérature. Les poètes et les orateurs grecs ont- ils là des rivaux imprévus? Platon, Aristote et Plotin ont-ils là des ancêtres ? Rien jusqu'à présent n'autorise à le croire.

Remontons plus loin vers l'Orient : la grande expédition d'Alexandre nous en ouvre les portes. Elle a poussé jusqu'au milieu de l'Inde, elle y a fondé des royaumes, elle y a laissé des traces de la science et des arts helléniques. Mais il est incroyable qu'elle en ait rapporté si peu de notions précises sur les castes indiennes, sur la réforme bouddhiste, sur l'immense richesse de poésie accumulée par le travail des siècles chez les nations riveraines de l'Indus et du Gange. On a jadis conjecturé que la philologie alcxandrine devait quelque chose de ses procédés et de ses méthodes subtiles à l'esprit des grammairiens hindous. CeS conjectures

le renvoyer aux Essais Orientaux de M. James Darmesteler (Paris, 1883, in-8) qui résument d'une manière saisissante les derniers progrès de ces sciences.

ne résistent pas à un examen impartial. De même que Tœuvre logique d*Aristote ne doit rien à la philosophie nyaya où Ton avait cru en voir les origines \ de même la grammaire et la critique aiexandrines ne doivent rien à Panini et à son école ; leur œuvre se montre à nous comme la continuation naturelle de la grammaire et de la critique ébauchées par Aristote et par les stoïciens.

Le maître d'Alexandre-le-Grand a constaté, dans une page mémorable de sa Politique ^ les qualités qui distinguaient l'hellénisme des autres civilisations du monde alors connu, surtout des civilisations asiatiques. Il a caractérisé avec ui^e rare précision rheureux tempérament qui faisfidt de ses compatriotes un peuple né pour la liberté politique et pour le culte des arts. Il n'a pas même soupçonné le problème que nous nous posons aujourd'hui de communications possibles entre la littérature grecque et la littérature indienne. Or, le fait des conquêtes macédoniennes et de la fondation de nombreuses colonies grecques en Asie nous place en présence de la littérature indienne, dont la langue appartient à la même famille que le grec, et

* Erreur réfutée par M. Barthélémy-St-Hilaire d'abord dans son Mémoire sur le Nyaya (Mémoires de l'Académie des Sciences morales et politiques, t. III), puis dans le Dictionnaire des Sciences philosophiques, articles Aristote et Indiens (Philosophie des).

' Livre VII, ch. 7 ; comparaison déjà esquissée par Hippocrate dans son célèbre traité Des Airs et des Eaux.

dont la prodigieuse fécondité dépasse de beaucoup les productions de Thellénisme. H y a plus : parmi les œuvres du génie indien, on trouve de nom» breux ouvrages sur les procédés de Tart, et parti*culiërement de la poésie dramatique. Ces ouvrages, quelques traductions et quelques analyses commencent à nous les faire connaître, et Ton y cherche avec une vive et naturelle curiosité les indices d'une tradition de famille entré deux peuples aryens d'origine ^ ; mais ici le problème se complique d'une singulière difficulté. Cette immense littérature de Tlnde ancienne manque d'une chronologie assurée, et les œuvres que nous serions le plus curieux de dater flottent pour nous entre des limites de temps trop vagues pour nous permettre d'affirmer qu'un seul critique de race hindoue soit antérieur au siècle d'Alexandre ou des Ptolémées. Presque toute cette école de subtils rhéteurs semble appartenir à la période de notre moyen-âge. En tout cas, leurs méthodes comme leurs théories dififërent prof ondément des méthodes et des théories helléniques.

Plus profondes encore sont les dififérences qui séparent les lettrés chinois de nos critiques européens. Nous croyons distinguer en Chine d.eux grandes classes d'écrivains : les lettrés proprement

* Voir P. Regnaud, La Rhétorique sanscrite, Paris, 1884, iii-8.

dits, constitués en une sorte de corporation of&* cielle avec des degrés successifs d'instruction, et cela surtout en vue des services de l'État ; puis une école plus libre de poètes et de romanciers qui produisent des milliers de compositions pour Tamusement du public ^ Ni d'un côté ni de l'autre^ nous ne saisissons rien qui nous rappelle les méthodes du génie grec, soit dans les inventions de l'art, soit dèms la théorie qui les domine. D'ailleurs, est-il besoin de remarquer combien nous voilà loin de la Grèce, et que jamais on n'a pu même soupçonner la moindre influence de cet Extrême-Orient sur rhellénisme ?

Assurément, à de pareilles distances des temps et des lieux, notre vue est mal assurée, et je m'étonne un peu du courage d'un laborieux écrivain français, qui publiait, il y a quarante ans, deux volumes sur l'histoire des opinions littéraires, en y comprenant les plus anciens peuples comme les modernes ^ Même pour la littérature de l'Inde,

' E. Biot, Essai sur Thistoire de Tinstruction publique en Chine et de la corporation des lettrés, Paris, 1845, in-8; A. Wylie, Notes sur la littérature chinoise, avec remarques introductives, etc. (en angl.), Londres, 1867. Ce sont, après les Mélanges Asiatiques d*AbeI Rémusat, les deux ouvrages où j*ai trouvé le plus de notions précises sur ce sujet.

'A. Théry, Histoire des opinions littéraires chez les Anciens et chez les Modernes, Paris, 1848, 2 vol. in-8. C'est la deuxième édition de l'ouvrage publié en 1832 sous le titre de : L'esprit et la critique littéraire chez les Anciens et chez les Modernes. Cf. plus haut, p. 406.

même pour le sanscrit et les idiomes qui en dérivent, notre savoir est encore bien superficiel, et nous avons à nous défier des méprises d'une exploration incomplète. A plus forte raison faut-il nous en défier en matière de littérature chinoise, où tout contribue à dérouter l'esprit européen : profonde diversité des langues, des conceptions littéraires, politiques et religieuses. Faisons donc large part aux erreurs possibles en de tels essais de comparaison. Mais ce qui est certain, c'est que l'originalité de l'hellénisme n'a rien à en craindre et que rien non plus ne peut diminuer les droits de la Grèce antique à la reconnaissance des peuples dont elle a été presque l'unique institutrice dans le domaine de la philosophie et des beauxarts. Avant elle, aucun peuple ne peut prétendre pour nous à cette maîtrise. Après elle, aucune des nations de TOccident n'a contribué autant qu'elle à l'éducation de la grande famille européenne *. Dans les beaux-arts, le christianisme est tout imprégné de Tesprit hellénique ; l'islamisme, venu bien après le triomphe de la religion chrétienne, n'a rien eu à nous apprendre des doctrines littéraires de l'hellénisme ; souvent même, on l'a vu plus haut, quand il essaie de les traduire, il les

* Au point de vue de Thistoire générale, ce caractère de rhellénisme a été largement exposé dans Touvrage de M. C. Paparrigopoulo, Histoire de la civilisation hellénique, Paris, 1878, in-8, édition française.

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méconnaît et il les altère par les contre-sens les plus étranges. Même pour Tart oratoire, si féconde que soit en ce genre Timagination arabe, elle reste presque toujours en dehors des règles et des pratiques familières aux rhéteurs grecs ^

Ce n*est donc pas sans raison que nous avons pu ramener à Tunité, à la continuité d'une même histoire, tous ces efforts, toutes ces productions de l'esprit grec sur les principes de l'art et sur leurs applications. Ils conservent encore aujourd'hui leur pleine et originale autorité.

^ Cela me paraît ressortir des deux mémoires de G. de Tassy sur la Rhétorique musulmane (Journal asiatique, 1845-i847).

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