‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 38 sur 180 · PROTAGORAS · texte numérisé non relu

PROTAGORAS

dans les devoirs du métier de sophiste, celui d'expliquer et de juger les ouvrages de poésie. Thémistius même nous apprend qu'il interprétait, en public sans doute, les vers de Simonide et d'autres poètes. D'après le témoignage irrécusable d'Aristote, confirmé d*ailleurs par diverses allusions de Platon et d'Aristophane, Protagoras avait le premier imaginé, chose bien simple aujourd'hui et bien triviale, de distinguer dans les noms trois genres qu'il désignait par les termes de mâle, femelle, et choses ((r/teuv)). Dans Tusagc des verbes, il distinguait les formes du vœu, de l'interrogation, de la réponse, du commandement : c'est l'origine de notre division des modes. Un autre sophiste de ce temps, Alcidamas d'Élée, proposait une division différente comprenant l'affirmation, la négation, l'interrogation, l'appellation. Licymnius, et, après lui, Polus d'Agrigentc, enseignaient à distinguer les mots propres, les mots composés, les mots frères, les adjectifs, etc. La distinction des noms et des verbes est plus ancienne, à ce qu'il semble, quoiqu'on ne la trouve pas formulée avant Platon. Voilà l'origine même de la grammaire.

Gomme Démocrite, dont il reçut les leçons dans sa jeunesse, et qui même avait décidé de sa vocation pour les lettres, Protagoras paraît avoir discuté le problème de l'imposition première des

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mots ; et si ron se rappelle sa fameuse maxime, « que rhomme est la mesure de toutes choses*, » on supposera facilement qu'il avait dû résoudre ce problème dans le même sens qu'avait fait son maître. Voilà pourquoi, dans le CratylCy où Socrate discute, avec tant de finesse et quelquefois de profondeur y cette question difficile, Hermogène, jeune homme de cette famille des Callias et des Hipponicus qui avait si richement accueilli et payé les sophistes, Protagoras en particulier*, est chargé par Platon de représenter Técole des deux savants Abdéritains. La thèse contraire, celle qui consiste à dire que les mots ont une analogie naturelle et nécessaire avec les choses, était soutenue par les Pythagoriciens*, puis par Heraclite, par Prodicus de Céos^ lui aussi, habile interprète des poètes, grand inventeur de distinctions grammaticales ; et elle est exposée par Cratyle dans le dialogue de ce nom^, avec une certaine obscurité, calculée sans doute pour rappeler le style d'Heraclite. Enfin à la même école se rattache probablement l'auteur d'un traité Sur la Ressemblance du

* Platon, Cratyle, chap. iv, p. 385, 386.

' Meineke, Hist. crit. com. gr., p. i3t-<35. 3 Simplicius, sur les Catégories d'Aristote, p. 43 b de Téd. Brandis.

♦ Voyez surtout les chap. i et vu. — Un passage du Cratyle, chap. XI, parait confirmer le sens que nous donnons par conjecture au titre de cet ouvrage.

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langage [avec lapensécy sans doute, iztpl 6(xot(î>(ï6(oç Xoyou), que ce soit le célèbre Athénien Théramène ou quelque philosophe de Céos, disciple de Prodicus. Nous n'étudierons pas en détail cette controverse dans le dialogue qui en est resté le principal monument ; il est trop difficile de savoir au juste la part de chaque philosophe dans l'ingénieux développement de ce petit drame. D'ailleurs le but de Platon est plus élevé que la dispute où son talent se joue avec tant de facilité : il s'agit pour lui de savoir si les mots sont une image fidèle des idées, si la réalité des choses peut être cherchée avec confiance sous les mots, ou s'il ne faut pas la croire antérieure et supérieure au langage qui exprime nos pensées ; cela le conduit naturellement à examiner le fameux axiome d'Heraclite sur le flux perpétuel de toutes choses : de telles spéculations dépassent les limites de notre sujet. Aux sophistes fondateurs de la grammaire il faut peut-être joindre flippias d'Elis. Quelques lignes de la Poétique d' Aristote * nous montrent un Hippias de Thasos disputant sur la véritable leçon d'un passage de l'Iliade, et cela, à propos d'une simple variante d'orthographe. Hippias d'Elis, dans l'un des deux dialogues platoniciens qui portent son nom, se vante d'offrir, aux audi-

* Chap. XXV.

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teurs qu'il rencontre, non-seulement une ample provision de chants épiques, de tragédies, de dithyrambes, de pièces oratoires en prose, mais encore de traités sur tous les arts, Sur le Rhythme, Sur l'Harmonie, Sur le Bon Emploi des lettres, Socrate, dans Xénophon*, Tinterroge sur Tusage des lettres et des mots ; mais il ne parait pas qu'Hippias ait rien laissé par écrit de ces belles doctrines, ni qu'il leur ait jamais donné une forme régulière. Ce n'étaient probablement que des réflexions plus ou moins ingénieuses à Tusage des improvisations où brillait son talent. L^csprit grec se fortifiait et s'aiguisait dans ces luttes savantes ; mais il y contractait aussi cette maladie dont il n'a pu se guérir, la subtilité : par ce côtélà, rien ne ressemble à un sophiste d'Athènes comme un théologien de Byzance.

Après la théorie des lettres et des mots venait naturellement celle du discours, la Rhétorique, et c'est comme rhéteurs que les sophistes sont le mieux connus.

On place ordinairement en Sicile le berceau de la Rhétorique. Aristote attribuait l'invention de cet art à Empédocle d'Agrigente *. Corax, qui passe

* Mémoires sur Socrate, IV, 4, § 5.

' Dans son dialogue intitulé le Sophiste, que cite Diogène Laërce, VIII, 57. Cf. Quintilien, 111/ {, § 8, et Sextus Empiricus, p. 370, éd. Fabricius, p. i91, éd. Bekker.

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pour en avoir, le premier, rédigé les préceptes, était Sicilien, ainsi que Tisias son disciple, ainsi que le célèbre Gorgias ; mais il est vrai de dire qu'avant l'arrivée de Gorgias à Athènes, Protagoras d'Abdère, Prodicus de Céos, Hippias d'Élis, parcouraient déjà les villes de la Grèce, donnant des séances oratoires et des leçons d'éloquence. Il y a, pour certaines découvertes et pour certains progrès dans les sciences humaines, un moment précis de maturité : alors on voit souvent éclore, sur plusieurs points à la fois, une même idée dont plusieurs hommes réclameront un jour Tinvention. C'est ainsi que la comédie, selon toute apparence, prit en même temps, chez les Dorions et en Attique, la forme d'un drame régulier. Je pense volontiers qu'il en fut de même de la rhétorique. Dès le siècle de Pisislrate, les progrès naturels de l'éloquence et de son autorité dans les délibérations publiques et devant les tribunaux durent provoquer peu à peu la curiosité de quelques praticiens plus philosophes que leurs confrères ; c'est de leurs premières observations, étendues et généralisées, que se forma insensiblement l'art de la rhétorique. Corax commença ce travail à Syracuse a peu près vers le même temps que les sophistes le commençaient dans les pays ioniens. Ce qui est certain, c'est que Gorgias venant à Athènes au milieu de la guerre du Péloponèse, y trouva déjà des

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écoles de rhéteurs, par exemple, celle d'Antiphoa*. La surprise et l'admiration même qu'il excita parmi ses auditeurs athéniens prouvent seulement qu'avant de l'entendre ceux-ci n'avaient rien appris, chez leurs maîtres d'éloquence, des merveilleux secrets de l'école sicilienne, importés par l'orateur léontin.

Quoi qu'il en soit, je n'essayerai pas d'énumérer ici et d'apprécier tous ceux qui contribuèrent par leurs efforts à fonder la théorie de l'éloquence. D'abord le sujet a été épuisé par des travaux récents en Allemagne et en France'. Ensuite les essais des premiers rhéteurs, si on les juge par ce qui nous en est parvenu, restent bien loin d'une véritable philosophie de l'art; aussi nous suffira-t-il d'en marquer les principaux caractères et la tendance morale.

Une première partie de la méthode des anciens

* Diodore de Sicile, XIl, 53 ; Thucydide, VIII, 68 ; Plutarque, Vie d*Antiphon.

* Voyez, outre le livre de Spengel : !• THistoire de TÉIoquence grecque, par A. Westermann (en allem., Leipzig, 1833) ; 2o rÉtude sur la Rhétorique chez les Grecs, par E. Gros (Paris, i835), dont la première partie est reproduite avec de nouveaux développements en tête de son édition des fragments de la Rhétorique de Philodème (Paris, 1840) ; 3» TÉtude sur la Rhétorique d'Aristote, par M. E. Havet (Paris, 1843, réimpr. avec des additions en 1846) ; 4o TEssai historique sur les premiers manuels d'invention oratoire jusqu'à Aristote, par M. Ch, Benoît (Paris, 1846); 5» Volkmann: La Rhétorique des Grecs et des Romains exposée au point de vue systématique (en allem. , Berlin, 1872).

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