LES SOPHISTES
n'existe; 2° que si quelque chose existe, Thomme n'en peut rien savoir; 3° que si Thomme sait Texistence de quelque chose, il ne la peut démontrer ; » doutant de la réalité du monde extérieur et de rautorilé de notre raison, dans celte vie d'illusion et de mensonge où ils rabaissaient la conscience humaine, les sophistes ne devaient considérer la parole que comme un instrument de tromperie, comme un moyen de dominer et de jouir. En préparant d'habiles parleurs, ils armaient des ambitieux. Ils ont déployé une finesse remarquable à décrire les procédés du langage et à les perfectionner. Mais Tâme de l'écrivain et de l'orateur leur échappe, ou, s'ils y touchent, c'est pour la corrompre ; et le mal sans doute était grand, puisque non-seulement un philosophe tel que Platon, mais un rhéteur comme Isocrate a cru devoir le combattre avec énergie. Isocrate, disciple des anciens sophistes, curieux imitateur des élégances de leur style, réfutant ces mêmes sophistes, leur refusant le droit d'écrire « ces prétendus traités de rhétorique » où il ne voit que mensonge et perversion du cœur* ; c'est là une grande preuve que Socrate ne parlait pas trop haut contre Gorgias, et
* Discours Contre les Sophistes, chap. xi; comparez le commencement de l'Éloge d'Hélène, et Aristote, Rhétorique, III, 2 ; Réfutations des Sophistes, chap. u — Une des deux dissertations que nou6 avons sous le nom d'Alcîdamas paraît dirigée contre Isocrate ; voyez Spengel, 1. c, p. 173.
que ce n'était pas trop de ce génie courageux et bon pour sauver l'éloquence, en la ramenant à la vertu et à la vérité.
La poétique des sophistes (s'il est permis d'appeler ainsi quelques-unes de leurs opinions sur Tart poétique, aujourd'hui éparses dans divers auteurs) se ressent fort des vices de leur théoriç de l'éloquence. Plutarque nous a conservé le témoignage suivant de Gorgias sur la tragédie : « La tragédie fleurit à Athènes, où elle devint, pour les hommes de ce temps, la distraction par excellence, formant, au moyen des fables et des passions, une tromperie où il est plus honorable de tromper que de ne pas tromper, et où il faut plus d'esprit pour être trompé que pour ne pas l'être. Je dis plus honorable de tromper, parce qu'on ne le fait qu'après avoir prévenu les gens. Je dis qu'il faut plus d'esprit pour être trompé que pour ne pas l'être, parce que plus on a d'intelligence, plus on est facile à séduire par les plaisirs de l'esprit*. » A ce pénible amphigouri ajoutons les diatribes sur le rhythme et l'harmonie, les subtiles explications des poètes, dont se vantent, dans Platon, Prolagoras et Hippias, puis cette méthode de philosophie allégorique, dont Prodicus a donné un exemple dans
. * Plutarque, De la Gloire des Athéniens, chap. viii. Cf. De la Manière d'écouter les poètes, ohap. i ; Vie de Solon, chap. XXIX. *