HIPPIAS ET PLATON
sa peinture d'Hercule entre le Vice et la Vertu; et nous aurons à peu près tout ce qu'on sait de la poétique des sophistes.
Au-dessus de tous les arts, éloquence, poésie, musique, arts du dessin, on conçoit une théorie de cette beauté même qu'ils tendent à réaliser. Platon seul attribue aux sophistes Tambilion de résoudre ce problème comme tous les autres ; c^est le sujet de son premier Hippias, Le beau n'est-il que la qualité accidentelle et secondaire des objets, ou bien est-ce quelque chose d'une nature générale et supérieure? Le beau consiste-t-il dans la convenance des parties, ou dans Tutilité, ou dans les plaisirs de la vue et de Touïe ? Telles sont les diverses questions que discute successivement Socrate, dans ce dialogue, avec le sophiste d'Élis. Comme Hippias défend ou essaye de défendre Tune après Tautre trois ou quatre définitions de la beauté ; comme il n'a même été amené à les produire que par les demandes un peu malignes de Socrate, on n'ose guère affirmer qu'il ait, soit dans ses ouvrages, soit dans son enseignement, résolu d'une façon quelconque le problème de la nature du beau, ou même qu'il s'en soit occupé. Qui sait si Platon n'a pas voulu, par l'organe de Socrate, mettre en relief et ridiculiser l'impuissance de la sophistique sur ce point comme sur tout le reste de la philosophie? Ainsi le dialogue qui porte le
nom d'Hippias prouverait seulement combien Hippias et ses confrères avaient négligé Tétude des grands principes de Tart, quelle incohérence et quelle faiblesse d'idées se cachait sous la pompe de leur langage.
§ 3. Opinions de Socratc sur la philosophie des arts.
Socrate, que nous voyons tant de fois, dans les écrits de ses disciples, disputer avec les sophistes sur la grammaire, sur la poésie, sur le beau, avait-il lui-même sur ces divers sujets des opinions bien arrêtées? On ne saurait le dire précisément aujourd'hui, parce que chez Platon les idées de Socrate, sans cesse confondues avec celles de son élève ou dominées par elles, se montrent
; rarement dans leur simplicité ; parce que, d'autre part, Xénophon, historien plus véridique, n'expose guère les doctrines de Socrate que pour les défendre contre la malignité de ses accusateurs, et qu'ainsi il a pu négliger celles qui n'étaient pas attaquées. Toutefois, rapprochés avec précaution,
I Xénophon et Platon nous permettent de marquer ici, dans les limites de notre sujet, les traits principaux de la théorie des arts telle que leur maître paraît Tavoir comprise.
Grand ennemi d'une métaphysique ambitieuse, ennemi surtout du scepticisme que propageaient
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les sophistes, Socrale n'estimait guère les arts de Tesprit que par leur utilité morale dans la pratique de la vie. Homère et Hésiode étaient pour lui des poètes habiles, qui donnent tantôt de bons, tantôt de mauvais conseils. Il les citait souvent dans ses entretiens familiers, et les interprétait un peu selon son caprice et comme il convenait à sa thèse du moment ^ Jamais du moins il ne s'égarait dans les finesses de Tinterprétation allégorique. A propos de la fable d'Orithye et de Borée, Platon lui prête dans le Phèdre ces paroles d'une ironie gracieuse : « Si je doutais de cette aventure comme les savants, je ne serais pas fort embarrassé ; je pourrais subtiliser, et dire que le vent du nord fit tomber Orithye d'une des roches voisines quand elle jouait avec Pharmacée, et que ce genre de mort donna lieu de croire qu'elle avait été ravie par Borée, ou bien je pourrais dire qu'elle tomba du rocher de l'Aréopage ; car c'est là que plusieurs transportent la scène*. Pour moi, mon cher Phèdre, je trouve ces explications très ingénieuses, mais j'avoue qu'elles demandent trop de travail, de raffinement, et qu'elles mettent un homme dans une assez triste position ; car alors il
* Xénophon, Mémoires sur Socrate, 1, 2, § 56.
- Voyez sur ce préambule le commentaire écrit au point de vue de la critique moderne par M. G. Perrot, dans les Monuments grecs publiés par TAssociation pour Tencouragement des éludes grecques, 1874.
faut qu^il se résigne à expliquer aussi de la même manière les Hippocentaures, ensuite la Chimère ; et je vois arriver les Pégases, les Gorgones, une foule innombrable d'autres monstres plus effrayants les uns que les autres, qui, si on leur refuse sa foi, et si Ton veut les ramener à la vraisemblance, exigent des subtilités presque aussi bizarres qu'eux-mêmes et une grande perte de temps. Je n*ai point tant de loisir. Pourquoi ? c'est que j'en suis encore à accomplir le précepte de l'oracle de Delphes, Connais-toi toi-même ; et quand on en est là, je trouve bien plaisant qu^on ait du temps de reste pour les choses étrangères. Je renonce donc à l'étude de toutes ces histoires ; et, me bornant k croire ce que croit le vulgaire, comme je te le disais tout à l'heure, je m'occupe, non de ces choses indifférentes, mais dé moi-même : je tâche de démêler si je suis en effet un monstre plus compliqué que Typhon lui-même, ou un être plus doux et plus simple, qui porte l'empreinte d'une nature noble et divine ^ »
De même qu'il se refusait à chercher malice
j sous des légendes fabuleuses, et à^traito, les poètes
comme de profonds^hilosophes, do même Socrate
se faisait de l'orateur une idée fort simple, mais
qui ne manque pas de justesse dans sa simplicité.
* Traduction de V. Cousin.