SOCRATE. THÉORIE DE LART
avec Eulhydèmc*, faisait voir que le beau et le boa ne sont pas dans chaque objet des qualités absolues, mais relatives à une intention spéciale, à un but déterminé. Ainsi, pour citer quelques-uns des exemples où se complaît sa dialectique toute familière : Un bon habit d'hiver est fort mauvais pour Tété ; une belle cuirasse qui me va mal fait laide figure sur mon dos^ Socrate voulait sans doute prémunir ainsi Tesprit de ses élèves contre les hardiesses ji!jiiia.-BiétaphYsique ambitieuse ; n'allait-il pas plus loin sans le vouloir? On le croirait au premier abord, et Ton serait tenté de réclamer en faveur du beau idéal, un peu compromis par ces mesquines comparaisons. Mais qu'on y prenne garde, Socrate, en plaçant la beauté dans un rapport, lui assignait une nature toute spirituelle. Il n'y a donc rien de commun entre sa doctrine et l'empirisme grossier que soutient Hippias dans le dialogue de ce nom, et qui attache l'idée du beau à celle du plaisir des sens ou à quelque convenance entre les parties dont un objet se compose. En réalité, Platon n'a fait plus tard que développer et agrandir la pensée de son maître.
Après cela,nous pouvons admettre comme authentique le propos que Platon, dans son Banquet^^
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* Xénophon, Mémoires sur Socrate, III, 8; IV^ 6, § 8-10. ' Id., ibid., III, 8 et 10. Cf. Banquet, chap, v. ^ Dernier chapitre. Comparez la Poétique d'Aristote, ch. ! ^ MIL
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130 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. Il,
prêle à Aristodème, Pun des familiers de Socrate : Socrate a pu soutenir « qu'il appartenait au même poète de composer des tragédies et des comédies. » Il était digne en effet de sa pénétra- \ tion d'avoir cherché dans une même faculté de Tâme humaine l'inspiration commune au génie comique et au génie tragique. Reconnaissons là une de ces idées simples et fécondes que Socrate jetait si souvent au milieu de ses modestes controverses : les disciples recueillaient ces indications rapides pour en faire une science ; et. entre eux se distingue surtout, celui que Xénophon s'abstient de nommer, par une réserve jalouse peut-être *, Platon, dont les écrits devaient tant honorer l'enseignement socratique.
i 4. Disciples de Socrate. — Platon.
Pour la postérité Socrate semble n'avoir eu qu'un disciple, Platon. La gloire de Platon a tellement éclipsé celle de ses rivaux et de ses contemporains (Xénophon excepté, qui n'est pas, à vrai dire, un philosophe), qu'il représente presque seul aujourd'hui le glorieux enseignement de cette école. Pourtant les historiens de la philosophie attribuent à plusieurs élèves de Socrate, sur les
< Voyez Boeckh, Comment, acad. de simultate quam Plato cum Xenophonte exercuisse fertur, Berolini, 1811.
DISCIPLES DE SOCRATE l3l
questions qui nous occupent, des livres spéciaux dont on doit regretter la perte. Ainsi, selon Diogène Laërce, Criton avait écrit, sans doute en forme de dialogue, des traités Sur la Poésie^ Sur le Beau ; Simmias de Thèbes, Sur F Art, Sur la Musique, Sur la Poésie épique, et un quatrième ouvrage intitulé : Qu'est-ce que le Beau?; Simon, le célèbre cordonnier, qui sténographiait en quelque sorte les conversations familières de Socrate*, Sur la Poésie, Sur la Musique, Sur le Beau, et peut-être Sur les Principes du Goût (Tuepl xp^aecoç) ; Glaucon d'Athènes, un dialogue intitulé Euripide, dont on peut rapprocher la prétendue lettre de Denys, le tyran de Syracuse, Sur les Poèmes dEpicharme^. Le même historien de la philosophie rapporte * que les Cyniques soutenaient Tidentité essentielle du beau et du bon, et il fait honneur aux Cyrénaïques ^ d'une observation bien des fois répétée depuis, notamment par Aristote : selon Aristippe et ses partisans, « la vue et Touïe seules ne sont pas une cause de plaisir ; nous aimons entendre ceux qui imitent des lamentations funèbres, non. pas ceux
\ * Diqgène Laërce, IL 122 : wv sfiviQ^ôvsvsv uTroo-vjiiAgtûo'gtç
' Suidas et Eudocie, à l'article Denys le jeune. t/ -— - 3 VL 9, 12 et 103.
* II, 90. Cf. Aristote, Poétique, chap. m; Rhétorique, I, 11 ; Plutarque, De la Manière d'écouter les poètes, chap. ui ; Questions symposiaques, V, 1.
qui se lamentent réellement. » On pourrait recueillir encore çà et là dans les orateurs altiques, entre autres dans Isocrate* et dans Lycurgue^ des jugements ou des remarques ingénieuses sur la poésie et sur les poètes. Mais il nous tarde d'arriver enfin au premier monument considérable que nous offre Thistoire de la critique chez les anciens, au système de Platon.
La philosophie de Platon n'offre pas, en général, un ensemble de parties très rigoureusement liées entre elles. D'abord il ne l'expose que sous forme dialoguée, et, dans ses dialogues, où il ne prend jamais de rôle personnel, on ne voit pas clairement auquel des interlocuteurs il a confié la défense de ses propres opinions. Parmi ces interlocuteurs, Socrate lui-même, le plus naturel et le plus ordinaire interprète de la pensée de son disciple, use fort souvent des libertés de cette forme
* Busiris, chap. xvi (vanité de certaines fictions, blasphèmes des poètes, leur punition) ; Évagoras, chap. m (avantages de la versification sur la prose) ; sur l'Alliance, chap. v (plaintes contre l'excessive liberté de la comédie) ; à Nicoclès, vers la fin (comment les hommes préfèrent la poésie qui les amuse à celle qui les instruit). Il se promet même (Panathénaïque, chap. xii) d'écrire un jour sur la poésie, promesse que son grand âge ne lui a pas permis de remplir) ; il paraît du moins qu'il avait écrit une Rhétorique, que les anciens ont souvent citée (voyez E. Gros, Préf. do la Rhét. de Philodème, p. xli). Comparez le jugement de Platon sur Isocrate, à la fin du Phèdre.
' Contre Léocrate, chap. cii.