‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 51 sur 180 · PLATON ENNEMI DE LA POÉSIE · texte numérisé non relu

PLATON ENNEMI DE LA POÉSIE

dans des limites qu'ils ne puissent impunément franchir*.

De la poésie Socrate passe à la musique proprement dite, et, toujours sous prétexte d'épurer sa république, il y fait main basse (comme Tobserve Adimante son interlocuteur) sur tout ce qui ressemble aux libertés de l'imagination. Il veut que la plus rigoureuse décence règle le choix des harmonies, des rythmes, des instruments; enfin, étendant cette morale inflexible à tous les beauxarts,^ veut que jamais, sous aucune forme, l'image du vice ne frappe les sens des jeunes gens, que nourris dans cette pure et saine atmosphère du beau, ils en reçoivent dès leurs premières années la salutaire influence, de façon à contracter insensiblement une sorte de ressemblance avec lui et à vivre sans effort selon les lois de la vertu ^

Au point de vue exclusif où s'est placé Socrate, l'imitation poétique, avec les licences qui lui sont naturelles, est une chose doublement mauvaise, mauvaise pour les enfants dont elle pervertit la simplicité native, mauvaise pour les hommes faits qu'elle peut séduire et détourner des voies où les dirige une sage éducation. Socrate doit donc

* Elien, Hist., IV, 4, prétend que cette perpétuité des types était imposée par la loi aux artistes Thébains. Ce trait est bon à rapprocher de la théorie de Platon.

^ Lire dans la République (III, p. 401) le texte de cet admirable passage.

s'efforcer de discréditer la poésie qui n'est presque autre chose que l'imitation. De là ces ingénieuses hyperboles développées dans le dixième livre de la République^ où le métaphysicien abuse de sa propre théorie sur Tidéal pour faire le procès au poète, cet interprète des dieux, si divinement caractérisé dans le Phèdre et dans VIon. De là une subtile discussion qui, dans ce même livre, termine le plaidoyer de Socrate, et où le moraliste demande à la science de Tâme un dernier argument pour écraser son redoutable ennemi : Ce qu'il y a de plus facile à imiter, ce sont les mouvements passionnés de Tâme, tels que les expriment l'attitude du corps, le geste, le son de la voix ; au contraire, le calme d'une raison maîtresse d'ellemême n'est ni facile à imiter ni facile à saisir dans une imitation. Le poète, dans son intérêt, cherchera donc toujours des sujets qui prêtent au jeu des passions, parce que son talent y sera plus à l'aise et parce que le succès sera mieux assuré. Mais si le poète est surtout bon à exciter dans un auditoire la colère et la pitié, c'est un dangereux auxiliaire pour le législateur qui veut peupler sa cité des âmes les plus étrangères à ces impressions énervantes; à plus forte raison faudra-t-il exclure de la nouvelle république l'auteur des comédies, qui nous apprend à ne point rougir, à faire et à dire chez nous les choses infâmes ou ridicules

Page 1