LA RÉPUBLIQUE DE PLATON
promis entre la mollesse de nos âmes et la rigueur des éternels principes du vrai. La justice qui préside à cet État nouveau n^adme*t ni les tendres prédilections de la famille, ni les plaisirs corrupteurs de la propriété, ni les caprices de ces esprits sans vocation, qui passent tour à tour d^une profession à une autre, ni la vanité des âmes médiocres et ambitieuses, qui voudraient occuper un rang auquel leur nature ne les appelle pas ; à tous les citoyens elle impose le désintéressement le plus absolu, l'abnégation de sa personne eh vue des intérêts communs ; à chacun elle assigne une fonction selon sa force ou sa faiblesse, sans lui permettre d'ien jamais sortir. Les gardiens de l'État sont surtout pour elle Tobjet d'une sollicitude attentive ; il faut que cette classe de citoyens ne renferme que des cœurs généreux et purs, d^une trempe inflexible et à Tabri de toute épreuve. Quel rôle pourra donc jouer la poésie dans l'éducation de tels hommes? Évidemment, si elle cherche avant tout à charmer les âmes par des récits dramatiques, si elle les émeut par la peinture des passions violentes, si elle les énerve par la description des monstres de l'enfer et par mille autres fables effrayantes, une telle poésie ira contre la volonté du législateur ; elle rendra son œuvre impossible. Les jeunes enfants de cette caste qu'on nomme les gardiens de VÉtat doivent un jour devenir des
hommes parfaits par le courage militaire et par la vertu civile : comme la gymnastique se charge de former leur corps par de bons exercices, la musique (c'est-à-dire la réunion de tous les arts de Tesprit) doit former leur âme. Pour cela, elle doit rester soumise aux règles de la plus sévère morale et fidèle aux enseignements de la plus pure théologie.
« Uranus faisant tout ce que lui attribue Hésiode, et Cronus se vengeant d'Uranus; puis les actions de Cronus et le traitement qu'il éprouve de son fils ; tout cela, fût-il même vrai,ne doit pas ôtrè débité sanâ précaution à des espritsjeunes et faibles; mieux vaudrait môme le taire... Ne disons pas devant un jeune homme que c'est chose toute simple de punir avec la dernière cruauté un père criminel ; que c'est faire ce qu'ont fait les plus anciens et les plus grands dieux.., Ne leur parlons pas non plus de la guerre des dieux contre les dieux, de leurs combats, des embûches qu'ils se tendent, si nous voulons que les gardiens de notre cité tiennent à grande honte la discorde et Is^ haine. Encore moins irons-nous imaginer et embellir pour eux des combats de géants, des discordes entre les dieux et les héros, ou leurs parents et leurs proches*. Si, au contraire, on pouvait montrer que jamais citoyen n'eut de haine pour un autre, et que cela d'aille.urs est une impiété, voilà ce que les vieillards devraient se hâter de dire aux enfants, et plus tard leur répéter sans cesse ; voilà sur quoi les poètes de-
' Comparez TEuthyphron, p. 6, où cette critique est éteqdue aux peintres qui décoreat les édifices publics,
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vraient exercer leur génie. Mais Junon enchaînée par son fils, mais Vulcain lancé hors du ciel par son père quand il veut défendre Junon, mais tous ces combats des dieux qu'Homère a décrits, allégoriques ou non, ne pénétreront point dans notre ville ; car Tenfant ne sait pas distinguer le sens vrai du sens allégorique, et les impressions qu'il a reçues à cet âge seront profondes et ineffaçables*, »
Et Socrate poursuit longuement dans deux livres de la République (le second et le troisième) son accusation contre Hésiode, Homère et les poètes de cette école qui donnent des dieux et des héros une idée si dangereuse pour les mœurs des jeunes citoyens ^ Le drame surtout lui fait peur, parce qu'il est une imitation plus saisissante que tout autre genre de poésie, parce qu'il est en lui-même un mensonge , et un des mensonges les plus contagieux. En effet, à voir des acteurs imiter
* Olympiodore répète, d'après Platon, la môme remarque, dans son Commentaire sur le Gorgias, p. 323> 324 des extraits qu*en a donnés V. Cousin (Fragments philosophiques, 1. 1, éd. 1847).
* On a bien souvent réfuté les jugements de Platon. Voyez G. Paquelin : Apologème pour le grand Homère contre la repréhension du divin Platon sur aucuns passages d'iceluy, Lyon,1577,in-4o, ouvrage auquel Montaigne fait peut-être allusion, sans nommer l'auteur, dans les Essais, II, i9, p. 409, éd. 1796. M™«Dacier consacre aussi toute la 2® partie de la Préface de sa traduction de l'Odyssée à défendre Homère contre le philosophe et à prouver « que toutes les censures de Platon, au lieu de tomber sur les poèmes d'Homère, tombent directement et avec toute leur force sur nos romans et sur nos poèmes épiques, qui ne sont que des altérations grossières de la vérité. »
exactement sur la scène de mauvaises actions, comme cela arrive si souvent dans la comédie et même dans la tragédie, on peut prendre goût à faire comme eux. Tout au plus relève-t-il çà et là dans ces beaux poèmes de l'ancienne Grèce quelques traits utiles pour former le courage d un guerrier, par exemple le vers que le patient Ulysse adresse à son propre cœur :
« Allons, ô mon cœur, tu as souffert de plus terribles maux. »
Mais de tels traits ne suffisent pas pour racheter à ses yeux le vice irrémédiable d*une poésie qui cherche à intéresser plutôt qu'à instruire ; il éconduit de sa cité cet imitateur universel^, indifférent au bien comme au mal, dangereux séducteur des âmes, et il demande un poète « moins agréable, mais plus austère, » qui se résigne aux prescriptions du législateur, et qui ne présente jamais à ses jeunes disciples que Timage du vrai et du bien. Afin que la sévérité d'une telle éducation soit encore mieux assurée, les modèles de poésie qu'aura adoptés le législateur seront, comme ces types traditionnels de l'architecture égyptienne, transmis de siècle en siècle, sinon pour décourager les poètes, du moins pour enfermer leur génie
* On a toujours pensé que Platon parle ici d*Homère ; mais il ne le nomme pas. Voyez sur ce sujet de piquants rapprochements de témoignages et d*opinions dans les notes de J. V, Le Clerc sur ses Pensées de Platon, p. 537-539.