PLATON. — LES LOIS 1S
pièces de poésie au respect des générations futures, il faudrait pouvoir dire que ces poésies sont, comme celles dlsis, une œuvre divine. Or Platon se souvient qu'il n'a pas affaire à des dieux, mais à des mortels. Il sera donc moins exigeant envers les poètes ; mais il ne peut non plus accepter sans réserve cette poésie des chœurs et des jeux du théâtre. Aristophane disait que l'école était pour les enfants, le théâtre pour les hommes ; Platon n'accepte pas une telle antithèse. Il regarde le chant comme un moyen de former le cœur des jeunes gens, en mêlant quelque séduction à la gravité des leçons de morale ; pour perpétuer ainsi dans sa cité les traditions des fondateurs, il veut que les chants et les airs de musique soient soumis au contrôle d'un juge intelligent et sévère. Ce juge ne se décidera pas par le plaisir, comme faisait autrefois à Athènes, comme fait encore en Sicile et en Italie la foule assemblée dans les théâtres; il sera non pas le disciple, mais le maître de l'auditoire. Selon l'usage suivi en Crète et àLacédémone, il choisira les bonnes poésies, en se fondant non-seulement sur l'exactitude de l'imitation, mais encore sur sa beauté morale *.
chez les Grecs une langue admirablement harmonieuse. On a pourtant trouvé sur un monument de Tancienne Egypte des traces d'un refrain populaire. Voyez Champollion, Lettres écrites d'Égvpte et de Nubie, p. 196.
' Lois, livre II, p. 657, 658, 668.
Ce répertoire formé, on instituera, pour chanter les vers admis par le juge, trois chœurs : un chœur des enfants sous l'inspiration des Muses ; un chœur des jeunes gens de dix-huit à trente ans, sous rinspiration d'Apollon ; un chœur des hommes faits^ de trente à soixante ans, sous rinspiration de Bacchus. Le premier chœur est astreint à la plus rigide sobriété ; le second pourra faire usage de vin, mais avec modération ; le troisième, composé d'hommes chez qui commence à s'éteindre l'ardeur de la jeunesse, pourra demander au dieu des vendanges un supplément de vigueur et d'enthousiasme lyrique. On voit que le philosophe tient largement compte de la faiblesse humaine. Enfin les vieillards au-dessus de soixante ans seront chargés de composer, en prose sans doute, des fables morales conformes à l'esprit des vieilles traditions.
Telles sont, par rapport à la poésie et aux poètes, les idées proposées dans le deuxième livre des Lois. Selon son usage de ne pas épuiser un sujet dès l'abord, mais d'y revenir à plusieurs reprises et par divers détours, Platon reprend au septième livre du même dialogue ce problème de l'éducation, pour déterminer quels exercices du corps et de l'âme formeront le parfait citoyen. Toute musique, c'est-à-dire tout art d'imagination qui se sert de l'harmonie pour agir sur les âmes, étant une
PLATON. — l'éducation d'uN ATHÉNIEN 159
imitation des bonnes comme des mauvaises choses, les œuvres des musiciens et des poètes ne peuvent être indifféremment admises soit dans les écoles, soit dans les fêtes des dieux. Il est trop étrange de voir une cérémonie religieuse (Platon pense évidemment aux Dionysiaques d'Athènes) souillée par d'odieux blasphèmes contre la divinité *. Si quelques fêtes ont le regrettable privilège de cette licence, que du moins les jeunes gens de famille libre n'y prennent point part (on sait qu'il fallait être citoyen d'Athènes, pour faire partie d'un chœur dans les Dionysiaques), mais seulement les esclaves ou tout au plus les étrangers, comme dans les enterrements on fait chanter par des Cariens certaines mélodies funèbres *. Les danses, les morceaux de chant et de poésie qu'apprendront les jeunes citoyens, seront ou les plus anciennement consacrés par la religion, ou du moins les plus conformes à ces antiques modèles ; celui qui contreviendrait à cette loi serait puni comme pour le crime d'impiété. La même inquisition s'étendra I aux poèmes qui serviront, chez le grammatiste ou maître élémentaire, à la première instruction de l'enfance. D'accord avec le chef de l'éducation, des juges, âgés de cinquante ans au moins, feront le choix des anciens ouvrages dont le législateur peut
» Lois, livre VII, p. 800.
« Ibid., p. 816.
160 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. Il, § IV
permettre Télude et examineront les ouvrages des poètes qui voudront concourir au bien public en composant pour la jeunesse ou des hymnes, toujours respectueux, à Thonneur des divinités, ou des prières, toujours pleines de vœux sages et honnêtes, ou des éloges d'hommes vertueux. Avouant même que tout ce qu'il vient de dire ressemble assez à un poème, Platon, par une de ces ironies gracieuses dont il a le secret, propose que ses discours sur Féducation fassent partie des livres privilégiés ^ Quant à la poésie dramatique et surtout à la comédie, il est bien difficile de lui trouver place dans un cadre aussi étroit. Voici de quelle ingénieuse façon le philosophe élude la difficulté :
« Ce que doivent être les danses qui conviennent à de beaux corps, à des âmes généreuses, nous Tavons assez dit. Mais celles qui, par des figures et avec des intentions indécentes, cherchent à provoquer le rire, usant pour le jeu comique des paroles, du chant, de la pantomime et des autres moyens du même genre, il faut aussi nous en occuper ; car le sage ne peut bien comprendre le sérieux sans le plaisant, ni en général un contraire sans son conlraire, et cependant quiconque a souci d*être vertueux ne saurait pratiquer Tun et Taulre. Or, à cause de cela même, on doit en avoir des idées justes, afin de ne pas dire ou faire contre propos des choses ridicules, mais de faire jouer ces
* Lois, p. 811.
LE TttÉATRË DÀNà L^ÉDUCATION ièi
sortes de spectacles par des esclaves ou par des étrangers salariés ; il ne faut pas qu'une personne libre, homme ou femme, y prenne le moindre inlérêt ou paraisse s'occuper de les comprendre ; au contraire, toutes ces imitations doivent lui paraître autant de nouveautés. Ainsi sera réglé selon la loi et la raison ce qui concerne ces jeux plaisants que nous appelons comédies. Quant aux poètes sérieux que nous appelons les poètes tragiques, si quelques-uns d'entre eux venaient nous trouver et nous dire: Étrangers, pouvons-nous entrer dans votre ville et dans votre pays, et y promener notre poésie, ou bien en avez-vous décidé autrement? que répondrions-nous à ces hommes divins? Ceci, je pense : Nobles étrangers, nous aussi nous avons composé la plus belle et la plus noble tragédie qu'il fût possible. Toute notre cité n'est qu'une imitation de la plus belle et de la plus noble vie, ce que nous appelons, nous, la tragédie véritable et par excellence. Vous' êtes poètes, nous sommes poètes aussi, vos émules et vos rivaux ; notre drame à nous c'est celui que la loi véritable peut seule accomplir, au moins nous l'espérons. Ne croyez donc pas que nous vous laisserons si facilement dresser des tentes sur nos places, et produire ici des acteurs dont la belle voix parlera plus haut que nous; que nous leur permettrons de venir devant nos enfants et nos femmes, devant la foule tout entière, débiter sur les mômes sujets des maximes différentes des nôtres, souvent môme contraires aux nôtres. Ce serait folio à nous et à toute notre ville do vous laisser jouer de telles choses, avant de vérifler si votre poésie est bonne ou mauvaise à débiter en public. Ainsi donc, rejetons des aimables Muses, vous commencerez par
EOOER. I i
représenter vos chants aux magistrats à côté des nôtres ; s'il paraît que vous ayez l'avantage, nous vous donnerons un chœur ; sinon nous n*y saurions consentir. »
Nous reconnaissons à ce dernier tableau le philosophe ou plutôt le poète qui, tout à l'heure, éloignait Homère de sa République^ mais Téloignait en rhonorant comme un homme divin, en répandant sur lui des parfums et des bandelettes sacrées. C'est la même sévérité, un peu mitigée toutefois ; c'est la censure préalable au lieu de l'exclusion absolue.
Telle est donc cette théorie platonicienne *, singulier mélange de raison sévère et de fantaisie, de haute métaphysique et de mesquines prescriptions, ensemble imparfait de doctrines, où le philosophe et le poète se contredisent souvent l'un l'autre, où la spéculation, si hardie qu'elle soit, ne s'élève pas assez haut pour dominer ces contradictions et pour les concilier. Platon commence dans le Phèdre et dans r/ow, par faire du poète un être divin, indépendant de l'art et de toute volonté humaine; puis, <lans la République et dans les Lois, il le soumet au despotisme des magistrats de sa cité imaginaire. Si encore le poète en question était Eupolis ou Aristophane, on comprendrait les rigueurs du mo-
^ Elle est absolument méconnaissable dans Tinforme abrégé qu*en donne Diogène Laërce, III, 79, 88, 89; 93.