‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 72 sur 180 · LA CRÉATION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

LA CRÉATION POÉTIQUE

quelque sorte de son inventeur, et qui, une fois produite, se répand parmi les hommes, comme un bienfait de la nature, sans provoquer leur reconnaissance ? Le nom d*Homère est inséparable de niiade, V Œdipe-Roi rappellera toujours le nom de Sophocle ; au contraire, que de sublimes inventions de Pythagore et d'Archimède sont entrées dans le domaine commun de la science, sans que personne aujourd'hui songe , en les admirant, au génie qui les a découvertes * ! Maintenant, la création poétique, si elle se distingue nettement de la science, ne diffère pas moins de Faction *. La liberté morale, dans son exercice, a pour but un acte bon ou mauvais, rien de plus : Tacte peut laisser un souvenir dans la conscience ou dans l'histoire, mais il est en soi quelque chose de pur et d'abstrait, qui se confond presque avec sa propre cause, c'est-à-dire avec Ténergie libre d'un être

* Aristote se rencontrerait ainsi avec Buffon, Discours sur le Style : « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité : la quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de Timmortalité ; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style est Thomme môme; le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer. »

* Voyez, pour ce qui suit, Métaphysique, III, 2 ; IV, 24 ; VII, 7 ; VIII, 2. ...

pensant. Le but de Fart, au contraire, c*est une maison, par exemple, ou un poème. Dans une opération de Tart, il y a trois choses à considérer : la matière (07.7)) sur laquelle on opère, la forme (giXoç) que Ton donne à la matière, enfin Tacte (ttoiyjçiç) qui s'interpose entre la matière et la forme ; l'œuvre qui résulte de. ce rapprochement de la forme et de la matière est comme une troisième essence (tî TpiTY) oO<yia va toOtov) créée par l'artiste selon le type qui était dans son âme (to sîSoç sv tyj ^uy^vi). D'un autre côté, Tart, parce qu'il est une création, ne se confond pas pour cela avec les forces créatrices de la nature. Celles-ci agissent fatalement et en un seul sens : le froid ne peut produire que le froid, le chaud que le chaud ; dans l'acte mystérieux de la génération, l'homme n'engendre que Thomme. Mais l'art est une faculté libre et intelligente de créer ceci ou cela*, de réaliser le beau ou le laid. Prenons, selon le procédé habituel d'Aristote, un exemple parmi les faits les plus vulgaires et les plus faciles à saisir. Dans la construction d'un édifice, il y a des forces qui agissent selon une loi invariable : ce sont les propriétés des matériaux que Parchitecte emploie ; placée d'une certaine façon, la pierre ne peut pas indifféremment produire l'équilibre ou le détruire, elle n'aura qu'un de ces deux effets à l'exclusion de

' MgTK /ôyov. Cf. Métaphysique, IX, 2.

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Taulre ; le ciment, à son tour, ne peut .servir à disjoindre : il opère la cohésion des diverses parties d'un mur, rien de moins, rien de plus. Le génie seul de rarchitecle varie librement dans son action : c'est le propre caractère de la création intelligente, de Tart.

Mais tous les arts n'ont pas la même dignité ni la même importance. Les uns ayant pour objet de satisfaire aux besoins du corps, comme font les métiers, ou d'acquérir des richesses, comme la banque et le négoce, sont indignes du philosophe et même de l'homme libre. Les autres se proposent d'embellir et de charmer la vie, ils ont en vue le beau ; ce sont les arts libéraux *, les beaux-arts^ expression inconnue d'Aristote, mais qui rend si bien sa pensée sur ce point, que nous ne craignons pas de l'employer dans l'exposition de sa théorie.

On voit maintenant par quel lien étroit la Rhétorique et la Poétique tiennent aux autres ouvrages du Stagirite. Toutefois ce rapport, c'est dans la Métaphysique et dans la Morale que nous en avons

1 Métaphysique, I, 1 ; Politique, IV, 3 ; VIII, 3. Tout en reconnaissant la force convaincante des arguments sur lesquels repose la nouvelle disposition des livres de la Politique admise par M. Barthélemy-Saint-Hilaire, je me conforme, dans mes citations, à l'ordre ancien, parce que c'est l'ordre suivi par tous les éditeurs à Pexception de M. Barthélemy- Saint-Hilaire, et que ce dernier même a eu soin de conserver entre parenthèses les chiffres de l'ancienne division.

trouvé les preuves. La Poétique, telle que nous la possédons aujourd'hui, ne reprend pas les choses de si haut. Elle suppose acceptée la définition de Tari on général, et elle traite sans autre préambule, d'abord des arts d'imitation, puis spécialement de la poésie.

On comprend sous le nom général d'arts d'imitation ceux qui reproduisent une image plus ou moins directe de la nature soit par la couleur et par les gestes, en s'adressant aux yeux, soit par les sons (musique et paroles) en s'adressant aux oreilles. Ces derniers, dont la théorie fait précisément l'objet d'une poétique, se distinguent eux-mêmes, !• par le procédé d'imitation, 2* par les objets de l'imitation, 3* par la manière d'imiter.

1® On peut imiter avec la musique, avec les paroles, soit en vers, soit en prose ; et ces divers procédés peuvent être employés ensemble ou séparément l'un de l'autre : ainsi la musique et les vers concourent à l'imitation dans le drame ; la musique imite seule dans les airs qui se jouent sur la cithare ou sur la flûte ; l'épopée imite par les vers seuls sans accompagnement.

2*^ Les objets de l'imitation sont ou bons ou mauvais. S'il s'agit des hommes, on peut les représenter pires qu'ils ne sont, meilleurs qu'ils ne sont, ou tels qu'ils sont. De là, autant de différences entre les imitations comprises par la poétique.

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