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anciens héros ; et les disciples de Socrate, dans leurs dialogues, racontaient aussi des conversations, exposaient ou du moins voulaient exposer avec fidélité les doctrines de leur maître ; il y a, par conséquent, une imitation historique, à moins cependant qu'on ne veuille, comme Platon fait quelque part S refuser le nom d'imitation à toute œuvre qui n'est que narrative et dont Fauteur ne disparait pas complètement derrière ses personnages ; mais ce serait là un moyen trop commode de résoudre la difficulté. A cette objection, qu'il ne se pose pas expressément, mais qu'il a dû pressentir, Aristote répond que la poésie est une imitation du général, « L'œuvre du poète n'est pas de dire ce qui est arrivé, mais ce qui aurait pu arriver, ce qui était possible selon la nécessité ou la vraisemblance. » C'est par là qu'il diffère de l'historien ; « l'un dit ce qui est arrivé, l'autre ce qui aurait pu arriver. » Si les anciens poètes comiques produisent sur la scène des personnages réels, si les tragiques ont fait de tout temps la même chose, ce n'est pas en tant que réelles qu'ils ont imité les actions de ces personnages, mais en tant que vraisemblables. En effet, « ce qui est possible est probable. Or, la chose qui n'est pas arrivée, nous ne sommes pas certains qu'elle soit possible, tandis
» République, III, p. 392, 396.
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que ce qui est accompli est évidemment possible, car il ne serait pas accompli s'il était impossible. » D'ailleurs, même dans les tragédies, tous les héros ne sont pas historiques. Il y a plus : Agathon a fait réussir une tragédie de pure invention, intitulée La Fleur. Dans la peinture des caractères, comme dans la constitution de la fable, c'est au vraisemblable que le poète devra s'attacher, non pas au vrai historique. Comme les bons peintres, quand ils font un portrait, ne s'attachent pas à reproduire avec une rigoureuse fidélité la ressemblance de leur modèle, mais Tembellissent un peu ; ainsi le poète, en imitant des personnages d'un certain caractère, en doit faire des modèles, des types du caractère auquel ils appartiennent : tel est l'art d'Homère qui réalise dans Achille le type de l'héroïsme impétueux ; tel était aussi l'Achille du poète Agathon, dans une tragédie qu'Aristote ne nomme pas. Enfin, l'art est si peu esclave de la nature, « qu'il fait quelquefois ce qu'elle ne pourrait faire *. »
On reconnaît ici la doctrine professée jadis par Socrate chez le peintre Parrhasius, et pratiquée par Zeuxis lorsqu'il rassemblait les plus belles femmes de Crotone pour composer de leurs beautés, harmonieusement assemblées en un tout idéal, sa
* Poétique, chap. ix, xv ; Physique, 11^ 8. Cf. Ravaisson, Essai sur^a Métaphysique, t. I, p. 416.
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figure d'Hélène * ; par Phidias, lorsqu'il modelait son Jupiter ou sa Minerve « d'après un type accompli du beau, résidant au fond de son âme, sur lequel il tenait ses regards attachés, et qui conduisait son art et sa main*. » Puisque le poète n'imite pas la réalité même, mais le général, le vraisemblable, le possible ; puisqu'il n*a pas son modèle hors de lui, c'est donc dans sa propre pensée qu'il le trouve'. Cela s'accorde très bien avec cette théorie de l'art créateur exposée dans la Métaphysique^ avec le peu de mots qu'Aristote a écrits sur le beau, au chapitre septième de la Poétique et dans divers passages de la Politique et de la Métaphysique *. Partout, en effet, où il distingue le beau moral, celui qui est dans l'action et le mou-
* Cicéron, De Inventione, II, 1 ; voyez aussi C. F. Hermann, Sur les Études des artistes grecs (en allem., Gœttingue, 1847), p. 17 etsuiv.
* Cicéron, Orator, cap. ii : « Nec vero ille artifex, cum faceret Jovis formam aut Minervœ, contemplabatur aliquem e quo simili tudinem duceret ; sed ipsius in mente insidebat species pulchritudinis eximia quœdam, quam intuens in eaque defixus ad illius similitudinem artem et manum dirigebat. »
* Platon, Timée, p. 28 A : « L'artiste qui, FcBil ^xh sur Têtre immuable et se servant d'un pareil modèle, en produit ridée et la vertu, ne peut manquer d*enfanter un tout d'une beauté achevée. » Dans sa Dissertation De notione Me/x^jo-eu; apud Aristotelem (Gœttingue, 1836), § 14, M. Abeken devine que telle est Tidée d'Aristote, mais il n'a pas rassemblé tous les textes qui confirment son opinioQ.
* Poétique, chap. vu ; Métaphysique, XIII, 3 ; aII, 7 ; Politique, VIÏ, 4 ; VIII, 3 ; Rhétorique, I, 9. Cf. Lucien, Sur la Danse, chap. lxx.
yement, du beau intellectuel, celui qui est dans les choses immuables (svtoïç à^civyjToi;), il lui assigne constamment deux caractères : Tordre ou la symétrie, et la détermination ; il le place donc en dehors et au-dessus des réalités, comme une vertu qui s'y ajoute pour les rendre belles, et dont l'absence produit l'effet contraire. Dans la Rhétorique^ il lui échappe de dire que la poésie est quelque chose de divin ou d'inspiré * ; dans le préambule de son ouvrage 5wr la Musique ^ il attribue à cet art une nature divine et céleste ' ; enfin dans ses Problèmes, signalant les caractères de la mélancolie, compagne trop habituelle du génie, il nous parle d'un poète, fort inconnu d'ailleurs, Maracus le Syracusain, qui ne composait jamais mieux que lorsqu'il était dans le délire '. Nous voilà encore une fois tout près des doctrines de l'/on, du Phèdre et du Banquet, Ce n'élait pas la peine de proscrire si sévèrement les idées de Platon, pour être sitôt ramené, par une irrésistible logique, à les rétablir, presque sans changement, dans la plus haute région de Part. Platon et Aristote reconnaissent tous deux une beauté que l'artiste crée
* "Evôiov yfi 'RoitttTK^. Rhétorique, III, 7.
' Fragment cité par Plutarque, Sur la Musique, chap. XXIII, et dont le style est peu conforme à celui des grands ouvrages authentiques d'Aristote. Plutarque se serait-il laissé tromper par Fœuvre de quelque faussaire ? Voyez plus haut, p» 205.
' Voyez plus haut, p. 220.
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avec des éléments de la réalité, d'après un modèle supérieur à la réalité. Seulement, Tun s'arrête à cette conception abstraite du beau ; pour comprendre sa pensée, il n'a pas besoin de la voir dans une image, il lui suffit de la concevoir, de la penser, comme il l'a dit lui-même *. Platon, imagination vive, en même temps que puissante raison, ne se contente pas de saisir la vérité dans sa pure essence ; il faut qu'il la personnifie et qull l'anime. Le beau est pour Aristote une idée, rien déplus ; pour Platon, c'est un être vivant, c'est un Dieu*. A cela se réduit, au moins dans la théorie sur le beau, toute la différence entre ces deux grands génies ^. Elle ne méritait pas, comme on voit, de les diviser *.
* Métaphysique, XII, 9.
^ Voyez surtout le Discours de Diotime^ dans le Banquet (t. VI, p. 316-318 de la traduction de V. Cousin).
' Comparez, par exemple^ avec les belles allégories du Phèdre (résumées plus haut, p. 135), une page trop peu connue (Morale à Niconr.y IX, 4), où Aristote oppose le calme intérieur et la sérénité de Thomme vertueux au trouble et aux douleurs du méchant : ce sont les mêmes idées, avec la seule différence du style propre au style figuré.
* Dans la Préface de ses Principes de Philosophie, Descartes, en parlant de Platon et d'Aristote, paraît avoir eu quelque sentiment de ces ressemblances intimes entre leurs principes.
S 6, Analyse et examen des principes de la Poétique dans Aristote. Deuxième partie : considérations sur les origines de la poésie et sur les rapports qui existent entre les divers genres de poésie; erreurs d'Aristote sur ce sujet; comment elles ont contribué à l'influence même de ses préceptes sur les littératures modernes.
Après avoir défini les arts d'imitation et les avoir classés d'après leurs caractères essentiels, Aristote essaie de montrer les origines de la poésie et de déterminer la loi de son développement.
L'homme est de tous les animaux le plus disposé à l'imitation ; c'est par l'imitation qu'il fait ses premiers pas dans la vie, et cet instinct est en
même temps pour lui la source de nombreux plaisirs. Comme le dit Boileau, traduisant Aristote :
Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par Tart imité, ne puisse plaire aux yeux,
A la vue d'une peinture, nous saisissons un rapport entre la copie et l'original ; cette découverte nous plaît. C'est de la même façon que notre phisophe explique le charme particulier des métaphores dans le style poétique : une métaphore repose sur la ressemblance de deux idées ; cette ressemblance, nous aimons à Papercevoir : cela flatte notre vanité *.
L'homme a un autre instinct, non moins puis-
* Poétique, chap. xxii ; Rhétorique, I, il ; III, 10, Cf. surtout Des Parties des Animaux, I, 5,
LE DITHYRAMBE. l'iAMBE 247
sant, celui du rythme et de Tharmonie. Imiter avec des sons qui charment l'oreille les phénomènes physiques ou les actions des hommes, est donc une sorte de fonction naturelle, un besoin de notre âme ; c'est une faculté à l'exercice de laquelle répond un plaisir*. Cette faculté, quand elle est éminente, fait les poètes, qui, dès l'origine, se partagent en deux classes : les uns, aimant à imiter ce qui est moralement bon, les autres, ce qui est moralement mauvais. L'imitation du bon a eu pour première forme le dithyrambe^ chant lyrique en rhonneur des dieux ou des héros ; la plus belle œuvre qu'elle ait produite dans l'antiquité est l'Diade d'Homère ; par des transformations et par des perfectionnements successifs, elle aboutit à la tragédie. L'imitation du mauvais a pour première forme Vïanibe^ sorte de poésie satirique, pleine de personnalités injurieuses, comme en admettaient les fêtes de Cérès ; ou bien le chant phallique, comme on en récitait encore au temps d'Aristote dans quelques processions religieuses : l'œuvre la plus étendue et la plus complète qu'elle ait produite dans l'antiquité, est le Margitès d'Homère, poème composé en plusieurs espèces de vers contre un personnage odieux et ridicule, dont le nom, peu
* Voyez dans la Morale à Nicom., 1, 7, 8, 13 ; IX, 9, de belles analyses du plaisir et du bonheur que Thomnie trouve à exercer ses facultés.
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historique sans doute, avait passé en proverbe ; cette imitation aboutit à la comédie.
Telle est Topinion d^Aristote sur les origines de la poésie. Il faut quelque effort pour la dégager nettement des premiers chapitres de la Poétique^ à travers bien des digressions, des lacunes et des obscurités de style. Nous sommes sûrs du moins de n'y avoir rien ajouté qu'un peu d'ordre et de lumière*. Quelques traits de cette théorie sont empruntés à Plalon, mais l'ensemble porte l'empreinte du génie systématique d'Aristote. On voit combien, à ses yeux, l'histoire et la théorie de l'art se confondent, avec quelle précision les faits viennent s'encadrer dans son plan idéal de toute poésie. A ce point de vue exclusif, Tari poétique ne comporte plus qu'un petit nombre de divisions •fort simples. Le genre lyrique, selon qu'il est sérieux ou plaisant, se transforme par l'intermédiaire de l'épopée, en tragédie ou en comédie, et' vient s'absorber ainsi dans le drame ; d'ailleurs, la tragédie et la comédie ayant plusieurs conditions et plusieurs règles communes, traiter de la première, c'est presque traiter de la seconde. Si donc nous ne trouvons plus aujourd'hui dans la Poétique^
* Montaigne, Essais, I, 25 : t C'est dommage que les gens d'entendement ayment tant la briefveté. Sans doute leur réputation en vault mieulx, mais nous en valons moins. » Montaigne parle ainsi à propos de Plutarque ; qu'eût-il dit d'Aristote ?