‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 75 sur 180 · LE DITHYRAMBE. L ÏAMBE · texte numérisé non relu

LE DITHYRAMBE. L ÏAMBE

ni les chapitres sur le dithyrambe et sur les autres compositions lyriques, ni les chapitres sur la comédie, peut-être ne faut-il pas croire que cette perte nous prive d'une partie essentielle de la théorie d'Aristote.Que ce petit livre soit un extrait, ou qu'il soit seulement Tébauche d'un ouvrage plus étendu, il nous offre certainement la substance des doctrines aristotéliques. Ce qui y manque pouvait n'avoir pour l'auteur même qu'une importance secondaire.

Nous savons le respect d'Aristote pour l'histoire, nous savons avec quelle patieçce il a fouillé tous les vieux documents de la chronologie et de la littérature grecques, avec quel soin il a recueilli, pour les discuter, les opinions de ses devanciers*. C'est un compilateur et un commentateur avant d'être un philosophe ; telle est pourtant en lui là puissance du génie analytique, que souvent elle le domine au point de lui faire méconnaître ou de lui faire altérer, dans un intérêt de système, les plus sûrs témoignages de l'histoire. Ainsi, partant de 1 instinct d'imitation, qui peut avoir un doublé objet, le bien ou le mal, il veut à toute force re-

^ Aristote exprime plusieurs fois avec beaucoup de noblesse la nécessité d'étudier et de juger les opinions de nos devanciers (Métaphysique, III [B]. 1 ; sur le Ciel, I, 10 ; If, 12). Cicéron (de Fini bus, V^ 4) a bien fait comprendre dans quel esprit d'impartialité mais non d'indifférence, Aristote allait jusqu'à enseigner, en dialectique, l'art de soutenir le pour et le contre sur la même thèse.

trouver cotte symétrie dans les premiers monuments de la poésie grecque. Dès lors, il ne s'inquiète pas si le dithyrambe est postérieur en date aux chants ïambiques et aux chants phalliques ; il ne parait pas même songer que lauthenticité du Margitès puisse être mise en doute. Cette variété féconde, mais un peu confuse, des premiers essais de la poésie ; ces tentatives simultanées pour produire le drame, surtout la comédie, sur plusieurs points de la Grèce, en Sicile, en Attique, dans le PéloponèsQ ; ces détails d'une histoire qu il savait si bien, et dont quelques-uns ne nous sont connus que par son témoignage ; tout cela ne suffit pas à le tenir en garde contre l'abus de sa méthode. Il croit raconter des faits, il ne déduit que les conséquences d'un raisonnement ; au lieu des réalités, il analyse des abstractions.

Que riliade et TOdyssée aient inspiré bien des poètes tragiques, cela n'est pas douteux, et Platon, avant Aristote, avait représenté Homère comme le inaître d'Eschyle et de Sophocle *. Mais, ce rapprochement fort légitime, Aristote en fait une loi même de la poésie. La tragédie a, selon lui, les

* République, III, p. 392 ; X, p. 500, Un scholiaste d'Homère (Scholies de Venise sur l'Iliade, l, 33:^) ne craint pas de dire qu'Homère « a, le premier, introduit les personnages muets dans la tragédie* » Cf. Hermogène, Trspè psOôt^oi» ^scvô- TijTo;, chap. xxxvi, et, dans le Recueil de TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXX, un Mémoire de Chabanon, Sur Homère, considéré comme poète tragique.

RAPPORTS DE LA TRAGÉDIE ET DE l'ÉPOPÉE 251

mêmes principes que l'épopée. L'une et Tautre ont pour caractèx'e commun d'imiter en vers des actions héroïques. La tragédie se ramène à six parties principales, niplus^ni moins : la fable, les mœurs, les pensées, les paroles, le spectacle et la musique. De ces six parties, les quatre premières se retrou-vent dans Tépopée ; les deux autres, qui sont les moins essentielles, car une bonne tragédie doit paraître telle même à la lecture, manquent seules à Tépopée, Que si Tépopée se sert d'une espèce de vers, si elle est ordinairement plus étendue que la tragédie, et par le temps que sa fable embrasse, et par la longueur du récit, ce ne sont là entre elles que des différences accessoires. Les variétés même de l'action tragique (qui est simple ou implexe, avec ou sans péripéties et reconnaissances), se retrouvent dans l'action épique ; l'Iliade a une action simple, l'Odyssée une action implexe avec péripétie et reconnaissance. Et voilà pourquoi Homère est le plus grand des poètes épiques. Personne, en effet, ne donne dans l'épopée plus de place à rimitation proprement dite, qui consiste à faire parler et agir les personnages ; personne n'a mieux compris ce que c'est que l'unité de la fable, et comment d'un fait assez simple on peut tirer la matière d'un grand poème, en groupant autour du sujet principal les épisodes qui s'y rattachent le plus naturellement ; personne n'a su mieux que

lui s'arrêter à temps dans son récit, et s'assurer par cette réserve l'attention constante du lecteur. Il n'y a presque pas un secret de Tart qu'il n'ait enseigné aux poètes dramatiques : c'est lui qui leur apprend à se servir habilement de l'illusion, à naentir avec vraisemblance ; s'il a représenté Achille poursuivant Hector, d'un côté les Grecs immobiles et cessant de poursuivre, de l'autre Achille les arrêtant d'un geste, il savait bien que cela serait ridicule sur la scène^ mais que, dans un récit, l'imagination s'y prêterait volontiers ; les mensonges d'Ulysse dans les derniers livres de l'Odyssée, sont aussi une excellente leçon pour la pratique du théâtre, etc. *. Homère n'est donc pas seulement pour Aristote l'aède inspiré, dont la verve ranime les souvenirs de la Grèce héroïque, et qui, dernier venu d'une généreuse école, éclipse ses maîtres en redisant après eux les plus belles scènes du siège de Troie et les plus intéressantes aventures du retour après la victoire. C'est un poète savant, qui a choisi avec réflexion, parmi les légendes des temps héroïques, les plus convenables à l'épopée, qui les développe et les arrange selon des lois précises. L'épopée de ces premiers âges de la Grèce n'est pas pour lui, comme aujourd'hui pour la plupart des critiques, l'ensemble des anciennes traditions mises en vers, bien avant l'écri-

• Poétique, chap. v, ix, xxiii, xxiv.

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