J.E SPIRITUALISME D*ARISTOTE
me et tout ce qui fait la béatitude ; ce sera donc là le parfait bonheurMJne telle vie est peut-être au-dessus de Thumanité, et ce n'est pas à titre d*hômmes que nous en jouissons, mais à cause de ce qu'il y a de divin en nous *. Autant le divin, [qui est simple], l'emporte sur la nature complexe [de Thomme], autant son activité l'emporte sur celle que toute autre vertu fait naître. Si donc Tesprit est par rapport à l'homme quelque chose de divin, la vie selon Tesprit est divine par rapport à la vie humaine. Il ne faut donc pas, comme le voudrait la maxime vulgaire ^ se réduire, parce qu'on est homme, à des pensées humaines^ ni, parce qu'on est mortel, à des pensées mortelles, mais, au contraire, s'immortaliser autant qu'il est possible, et tout faire pour vivre selon la plus noble partie de nous-mêmes ; car si elle tient peu de place, elle est d'une force et d'un prix l)ien supérieurs à tout le reste ; on pourrait même dire qu'elle constitue notre personne, en étant la maîtresse partie et la meilleure. Il serait donc étrange de ne pas vivre selon notre être, mais selon quelque-chose qui n'est pas nous *. »
' M. Vacherot, Histoire de l'École d'Alexandrie, t. III, p. 418- 419, donne un beau résumé de la doctrine d'Aristote sur le plaisir*
* Cf. Métaphysique, I, 2, et Platon, République, IX, p. 589. ^ Maxime citée dans la Rhétorique, II, 21 , et que rappellent
deux vers des Bacchantes d'Euripide (v. 393 et 394).
♦ Comparez avec ces dernières lignes le chap.iv du livre IX, et surtout le troisième livre du Traité de PAme. M. Ravaisson a donné une belle analyse des observations et des théories d'Aristote sur les diverses formes de la vie dans les êtres, depuis le zoophyte jusqu'à l'homme, pour qui la nature a fait tout le reste de la création (Essai sur la Métaphysique d'Aristote, 1. 1, p. 422 et suiv.).
294 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CUAP. lU, § Mil
S 8. Analyse et examen des principes de la Poétique dans Aristote. Quatrième partie : l'enthousiasme et l'amour dans la tragédie ; la fatalité ; la tétralogie et le drame satyrique ; rôle du chœur.
Nous venons de ramener à son véritable sens la théorie tant de fois discutée d'Aristote sur le rôle dramatique de la terreur et de la pitié. Mais ces deux passions, les seules qu*il nomme dans sadéiinition de la tragédie, a-t-il pu croire qu'elles résument tout l'intérêt du spectacle tragique ? « On s'était aperçu depuis longtemps, dit Théodecte dans le Voyage d*Anacharsis^, que, de toutes les passions, la terreur et la pitié pouvaient seules produire un pathétique vif et durable ; de Ih les efforts que firent successivement l'élégie et la tragédie, pour communiquer à notre âme les sentiments qui la tirent de sa langueur et lui font goûter des plaisirs sans remords. » Si ces paroles étaient de Théodecte, l'un des élèves familiers et même l'un des collaborateurs d'Aristote, on pourrait y voir la pensée du maître sur ce sujet. Malheureusement elles sont de Marmontel *, qui n'était
* Chap. Lxxi, Entretiens sur la nature et sur Tobjet de la tragédie^ seconde séance.
> C'est Barthélémy lui*méme qui nous rapprend avec sa franchise habituelle. Ses notes offrent beaucoup d'aveux du même genre ; ce sont comme autant de critiques de la méthode suivie dans ce livre, d'ailleurs si justement célèbre. On ferait aujourd'hui une œuvre bien utile, et qui pourrait être
l'othousiasme dans la tragédie 295
pas aussi bien placé que Théodecte pour recueillir les confidences de l'auteur de la Poétique, La question reste donc à résoudre d'après les indications fugitives et par des conjectures toujours incertaines.
D'abord le Théodecte de Barthélémy aurait dû remarquer que, dans la Politique, son maître Âristote attribue formellement aux imitations qui se font par la musique le pouvoir d'inspirer Tenthou-' siasme et même en général toutes les passions. Or, ce que l'auteur dit de la musique s'applique égale* ment à la poésie. En effet, n'est-ce pas l'enthou-^ siasme qu'excitent en nous certaines scènes d'Eschyle, par exemple l'admirable scène qui termine le Proméihée ; et quand le poète se vantait d'offrir à ses concitoyens des tragédies toutes pleines de Mars, apparemment ce n était ni la terreur ni la pitié qu'il prétendait inspirer à son auditoire, c'était l'enthousiasme patriotique et guerrier*.
Lorsque ce même Eschyle se vantait de n'avoir jamais représenté de femmes amoureuses, il re*^ prochait à ses rivaux d'employer de tels personna-
piquante sans malice, en annotant le Voyage d'Anacharsis à Taide des derniers travaux de la science. Voir sur les mérites et les défauts de ce livre notre vingt-neuvième leçon sur THeU lénisme en France.
^ Aristophane, Grenouilles, v, i02i. Tavoue que Fentboi/siasme dont parle Aristote (Politique, VIII, 7) est plutôt le délire mystique que la généreuse passion dont les héros d'Eschyle sont animés.
296 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. III, § VllI
ges. Euripide, à qui s'adresse surtout le reproche, avait souvent usé et abusé de ce puissant moyen de produire l'émotion. Voilà encore une passion qui a sa place dans la tragédie et qui pourtant semble oubliée dans la théorie aristotélique.
Peut-être Aristotc avait-il cru que Tamour tragique, c'est-à-dire l'amour avec ses combats, ses violences et ses crimes, agit sur nos âmes par les deux sentiments de la terreur et de la pitié, et que, par conséquent, il pouvait, sans manquer à la logique, le sous-entendre dans sa définition do la tragédie. Il faut aussi tenir compte dans cette définition de la nuance qui distingue en grecTovrcov de l'adjectif TotouTwv ; Aristote ne dit pas : « Qui opère la purgation de ces passsions », mais « la purgation des passions de ce genre » ; ce qui permet d'élargir un peu le sens du principe énoncé. Peut-être enfin avait-il réservé l'amour pour son chapitre sur la comédie, dont il ne reste aujourd'hui qu'un fragment* ; en effet, dans la comédie, surtout après le temps d'Aristophane, l'amour était devenu le principal ressort dramatique ; il formait le nœud de presque toutes les intrigues. Ovide a pu dire :
Fabula jucundi nulla est sine arnore Menandri ^. Mais alors on s'étonne encore que dans les deux
* Vovez notre Commentaire sur le chap. V de la Poétique. « Tristia, II, 369.
L*ÂMOUR DANS LA TBAGÉDIE 297
livres de la Morale^ où sous le nom commun à! amitié (<ptXta) Aristote analyse avec tant de profondeur tous les sentiments qui font le lien des sociétés humaines, Tamour proprement dit soit à peine mentionné en quelques lignes V Un observateur si exact de notre nature devait-il négliger à ce point une passion qui remplissait les théâtres, comme la vie, de tant d^orages et de larmes^? Il sait pourtant bien, en d'autres endroits de' sa il/orale^ invoquer les poètes ou discuter leur témoignage sur les secrets du cœur humain ^ Comment se fait-il donc qu'après Platon il nous faille descendre jusqu'à Théophraste* pour trouver une véritable définition de Famour?
* Morale à Nicom., III, 5, 10 ; IX, 1 et 12, passages où il y a de précieux témoignages à recueillir sur les mœurs grecques de ce temps. Cf. Athénée, XIII, p. 564. Le quatrième livre des Problèmes traite aussi de l'amour, mais à un point de vue tout physiologique.
* Voir Sophocle, Antigone, v.78i etsuiv.; Fragments 409, 427, 549 des tragédies perdues; Euripide, Hippolyte, v. 525 et suiv.; Fragment 269 des tragédies perdues (éd. Wagner dans la Bibliothèque Firmin-Didot), Cf. Voyage d'Anacharsis, h c, fin de la seconde séance, où Théodecte soutient que Tamour, en lui-même, est indigne de la tragédie , et Patin, Études, t. Il, p. 163. Bossuet, dans ses Réflexions sur la Co« médie, % xv, affirme trop légèrement que Tamour, chez les ancien s,, n'avait de place que dans les comédies.
3 Morale à Nicom., III, 1 ; V, 11, à propos d'Alcméon et d'Eriphyle ; VI, 9 ; etc.
^ « C'est, dit Théophraste, Texcès d'une ardeur irréfléchie, dont rinvasioQ est rapide et la retraite lente. » Fragment conservé par Stobée, Florilegium, LXIV, 28. U est vrai que Sto-
Jt98 HISTOIRK ME hk CRITIQUE. GHAP. UI, § VIII
Voilà une négligence dont il est bien difficile de justifier notre philosophe. Que dire, maintenant, si cette passion de Tamour est celle de toutes qui répugne le plus à la fameuse théorie de la purgation, de sorte qu'il y aurait quelque prudence à ne l'en pas rapprocher ? En effet, de même que Tenthousiasme et la pitié, le besoin d^aimer est na* turel à toutes les âmes ; « nous l'éprouvons tous, comme eût dit Aristote, à des degrés différents; » mais est-il vrai de dire que les représentations dramatiques soulagent en nous ce besoin ? La vue des ardeurs de Phèdre amoureuse est un plaisir, un noble plaisir sans doute, quand c'est Euripide ou bien Racine qui nous le font goûter ; mais ce n'est pas précisément ce plaisir sans danger (j^api à6Xaêyîç) qu*Aristole prétend tirer de la tragédie. « On se voit, observe éloquemment Bossuet, on se voit soi-même dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets. On devient bientôt un acteur secret dans la tragédie : on y joue sa propre passion ; et la fiction en dehors est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde *• » J'avais be-
bée attribue un peu plus bas à Tbéophraste une autre définition, beaucoup plus prosaïque, de Tamour : u C'est la passion d*une âme qui n'a rien à faire. > Tbéophraste, comme Aristote, avait écrit un ouvrage intitulé 'Eowrtxô;. Mais on sait quel était ordinairement le sujet de ces sortes de compositions. Cf. Athénée, XV, p. 674.
* Réflexions sur la Comédie, § iv. Cf. § xvi, et Traité de
l'amour dans la tragédie 299
soin d'émotions attendrissantes, et j'ai pleuré avec Antigone; d'émotions terribles, et j'ai frissonné on contemplant la misère d'(£dipe : me voilà satis-* fait ; pouvais-je d'ailleurs, à moins d'être un homme criminel ou dépravé, aller chercher ailleurs qu'au théâtre la vue des larmes et du sang? Mais si j'ai l'àme ouverte au sentiment de l'amour et si, dans cette disposition, je vois se dérouler sur la scène un de ces drames que Tamour remplit, qu'il anime de ses transports et de ses douleurs, en sortirai -je plus calme , en sortirai -je guéri , comme veut Aristote, de la secrète agitation que j'y avais apportée ? Loin de là, mon àme, après le spectacle, ne sera que plus agitée; elle ne sentira que plus vivement le besoin de chercher un objet où fixer ses vagues désirs, un but où diriger Tardeur croissante de sa passion ; et c'est en vain que vous alléguerez ici la salutaire impression des catastrophes tragiques : car il y aura toujours mille fois plus de séduction pour le spectateur dans les fiévreuses joies de Phèdre amoureuse, que d'avertissement et de terreur dans les douleurs de Phèdre repentante et punie. L'amour est donc une de ces passions que la tragédie excite loin de les guérir, il faut bien le reconnaître avec saint Augustin et
la Concupiscence, chap. xvni. Cf. L. Racine^ Épitre à M. de Valincour :
Le jeu des pastions stiiiit le ftpectatenr;
H «ime, il hftit> il pleure et luUmdine ett aeteur
300 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CUAP, III, § Vlll
Bossuet, avec J.-J. Rousseau qui répète, au nom de la philosophie, ranathème prononcé par la religion*. Ce n'est pas que, sur ce point même, la tragédie ne puisse être défendue : elle Ta été on ne peut mieux, surtout au dernier siècle \ mais par des considérations qui paraissent être restées étrangères aux philosophes de lantiquité^ Quant à Aristote, peut-être ne s'est-il pas même posé cette grave question de moralité dramatique ; en tout cas, on voit combien ses théories, autant du moins que nous les connaissons aujourd'hui, sont insuffisantes k la résoudre.
Une autre lacune, plus étrange encore, est depuis longtemps signalée dans la Poétique. Parmi tant de préceptes et de prescriptions minutieuses sur les caractères et sur Faction tragique, Aristote ne dit pas un mot de ce dieu aveugle et inflexible dont la volonté plane sur toute l'histoire des temps héroïques, de la Fatalité. Ici, évidemment, ce nj£st
< Voir une admirable page des Confessions de Saint Augustin, liv. III, chap. Il ; Bossuet, Réflexions sur la Comédie, § XVI ; Rousseau, Lettre sur les Spectacles, p. 25 (éd. Musset- Pathay) : « Je sais que la poétique du théâtre prétend purger les passions en les excitant, etc. »
^ La réponse de d'Alembert à Rousseau est un modèle de bon goût et de raison ; celle de Marmontel est une réfutation détaillée, ordinairement froide et monotone. Voir aussi, plus bas, -chap. iv, § 3.
• Xénophon toutefois, à en juger par la dernière page de son Banquet, aurait peut-être été de mon avis sur l'impression que produisent les peintures dramatiques de Tamour.