‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecsChapitre 85 sur 180 · LA FATALITÉ DANS LA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

LA FATALITÉ DANS LA TRAGÉDIE

£as une omission involontaire de sa part : car, dans son treizième chapitre, où il exprime les caractères essentiels, selon lui, pour constituer un personnage tragique, il demande formellement des héros qui ne soient ni d'une vertu parfaite ni d'une profonde méchanceté 9 mais dont lea malheurs soient Teffet de quelque grande faute. Les traditions épiques, dont les poètes ne peuvent guère s'écarter, offrent, il est vrai, peu d'événements et de personnages qui s'accommodent à cette règle sévère. Aristote ne la maintient pas moins pour cela ; il la justifie par l'exemple « des plus belles tragédies de son temps, » et il regrette que les anciens poètes aient pris trop « au hasard » leurs sujets dans la mythologie. Bien plus, au troisième livre de sa Morale^ où il traite du libre arbitre, des actions volontaires et des actions involontaires, quand il veut donner un exemple de ces crimes que nulle nécessité n'excuse ni ne justifie, il cite précisément un des héros d'Euripide, Alcméon, vengeant sur sa mère Ériphyle les mânes de son père lâchement trahi par elle*. Pourtant, comme Electre et Oreste, Alcméon n'a fait qu'obéir aux ordres du héros victime d'une épouse infidèle. Derrière cette ombre menaçante d'Amphiaraus, Aristote ne voit

^ Voyez plus haut, p. 297, note 3, et la collection des fragments d'Euripide, par M. Wagner (dans la Bibliothèque Firmin-Didot), n. 68-75.

pas les dieux vengeurs du crime ; dans cette imprécation paternelle il n'entend pas la voix impérieuse du Destin ; et les excuses d'Alcméon lui parais* sent « ridicules, car il y a des choses qu'il ne faut jamais faire, quelque force qui nous y contraigne, et quelque traitement qui nous attende si nous résistons. » Tout cela ne montre*t*il pas qu'au temps d'Aristote , l'idée antique de la fatalité perdait chaque jour son influence sur la scène tragique, parce qu'elle perdait de sa force dans les consciences'? Les héros d'Homère quelquefois semblent à peine responsables de leurs actes. C'est un dieu qui, tour à tour, leur donne ou leur ôte le courage ; c'est un dieu qui, sous ses. propres traits ou sous les traits d*un mortel, tantôt leur inspire sa prudence, tantôt les abandonne à leur faible raison. Et les dieux eux-mêmes se plaignent souvent de n*ètre pas libres et d'exécuter malgré eux les arrêts d'une volonté supérieure. L'homme ne s'affranchit que lentement de cette tutelle inquiète et jalouse. L'empreinte de la fatalité domine encore dans le drame d'Eschyle. La trilogie A'Aga^ memnoUy des Choéphares et des Euméfddes commence par un crime fatal , Fadultère d'Ëgisthe inspiré par les souvenirs de la haine de Thyeste et d' Atrée ; puis c'est le meurtre d'Agamemnon fatale-

• A plus forte raison, ne faut-il pas s'étonner de voir ce dogme tourné en ridicule dans le Jupiter tragédien de Lucien.

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ment vengé par ses enfants ; eniin c'est la punition de cette vengeance même, fatalement poursuivie, au nom du ciel, par les Euménides. Il faut qu'une déesse indulgente intervienne pour purifier le cou* pable et Tarracher à la torture de ses remords. Prométhée lui-même, cette énergique personnification de Tintelligence et de Findustrie humaines^ Prométhée vaincu par Jupiter, est encore un symbole de ce triomphe du Destin sur notre volonté ; et jusque dans les Perses ^ œuvre à moitié lyrique, dont le sujet est tout contemporain, on voit planer au-dessus des deux nations la sombre divinité qui a résolu dans sa toute-puissance d'abaisser TAsie devant Théroïsme d'Athènes, Mais déjà dans Sophocle, surtout dans ses deux Œdipes, les héros se montrent plus maîtres d*eux-mêmes et plus responsables de leurs crimes ; l'intrigue se noue et se dénoue plus près de la terre. Les dieux n'ont pas abdiqué toute action sur la volonté humaine ; mais on sent qu'entre eux et l'homme, la lutte est déjà moins inégale. U y a telle faute que pouvait éviter Œdipe et qui a fait son malheur : les dieux n'y sont plus que pour une part. Voilà sans doute la raison de cette prédilection que montre Aristote pour Y Œdipe Roiy celle de toutes les tragédies grecques aujourd'hui connues où l'action se déroule le plus par des ressorts naturels et par des motifs humains^ malgré* le rôle important qu'y

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joue encore la Fatalité*. C'est sans doute aussi parce que ce progrès ne s'était pas interrompu sur la scène tragique d'Athènes, qu'Aristote est conduit à rapporter surtout aux mœurs des personnages la cause des événements tragiques. Le moraliste qui a écrit tant de savantes analyses de la liberté de nos actes et de nos résolutions, devait naturellement préférer au drame d'Eschyle celui de Sophocle et d'Euripide, où la volonté se montre plus indépendante et plus maîtresse d'elle-même. Cela l'excuse un peu, puisque, dans la Poétique^ il était moins historien que législateur, d'avoir tant négligé le principal personnage de l'antique tragédie, le Destin. Peut-être d'ailleurs nous est-il plus facile, à nous qui observons de loin, après la chute des dieux païens, ces vicissitudes de la foi populaire, de distinguer et de caractériser ce rôle de la Fatalité dans les plus anciennes productions de la poésie grecque. Aristote interrogeait volontiers avec une pénétration curieuse les vieilles fables et les cérémonies du culte national*. Mais,

* J'ai développé plus longuement les réserves que comporte Topinion vulgaire sur ce sujet dans le mémoire intitulé : De la moralité des légendes dramatiques en Grèce {Revue politique et littéraire, 14 mai 1870)* M. Cambouliu Tavait déjà combattue dans une dissertation spéciale publiée en 1855 sous le titre de : Essai sur la Fatalité dans le Théâtre Grec.

' Il justifie avec finesse sa prédilection pour ces recherches dans la Métaphysique, I, 2 : ♦i>ô|xuôo; ô çïtXoo'oyô; ttw; «erre, etc. Voyez la dissertation de J, S. Vater, Vindiciaî theo-

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