RÔLE DU CHŒUR DAMS LA TRAGÉDIE
une remarque importante : c'est que, dans la tragédie grecque, les personnages agissants sont des héroêy c'est-à-dire des demi-dieux, tandis que le chœur se compose de simples mortels ^ En effet, Eschyle, Sophocle et Euripide, quelle que soit d'ailleurs la diversité de leur génie tragique, gardent sévèrement cette proportion entre les caractères de leurs personnages et ceux des chœurs. Supposez le chœur absent de la tragédie, aussitôt les figures de héros se rapetissent en quelque sorte, n'ayant plus autour d'elles ce cortège d'êtres inférieurs et faihlcs qui les rehaussaient par le contraste. Dans la comédie, au contraire^ les dieux et les fils des dieux ne paraissent guère que comme des machines de circonstance ; le peuple et ses généraux, ses hommes d'État, ses poètes, ce sont tous gens de même famille et comme de même taille ; tous ont la voix également haute. La politique et la littérature du jour font le principal sujet des comédies d'Aristophane ; elles ne s'y cachent pas comme dans la tragédie sous de rares et souvent ohscures allusions*. Les intérêts qui s'agitent sur la scène comique ne sont pas ceux des héritiers d'Œdipe et de Priam, mais bien ceux
* Problèmes, ]. c. Comparez d'intéressantes remarques sur le chœur dans les Réflexions de Benjamin Constant suf la tragédie.
* Voir la thèse de M. H, Weil, De tragœdiarum grœcarum cum rébus publicis conjunctione (Paris, 1844).
312 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. III, § VUl
des contemporains de Périclès. Là, la conception théâtrale tend moins à grandir les acteurs audessus des proportions humaines ; il suffit au poète d'intéresser l'auditoire en rendant ses héros odieux, aimables ou ridicules. Aussi, que le chœur disparaisse de la comédie, les personnages qui restent gardent entre eux le même rapport ; l'économie morale du drame, si je puis ainsi dire, n'est pas détruite ni altérée.
Aristote est plein de ces remarques fécondes qui provoquent l'esprit à la réflexion : il aime, ainsi qu'il le dit lui-même quelque part*, esquisser rapidement une vérité, que d'autres savants sauront bien développer, en suivant l'esquisse du maître. Beaucoup de semblables traits peuvent être commentés par un lecteur de la Poétique. Il en est encore un, déjà signalé plus haut, mais sur lequel je crois utile de revenir, parce qu'il me fournit l'occasion naturelle d'apprécier ce que fut chez les Grecs, dans la théorie et dans la pratique, l'art d'écrire l'histoire.
^ Morale à Nicom., 1,7 : UtpiytypufQbi /xkv ovv ràyocôôv ravrij'
^* àv TravTÔç slvat Trpoayœygiv xal ^tcipBp&(rat rà xa^âç gp^ovra T^ TTS/aiypa^îj, xal ô ;^pôvoç twv tocoûtoiv supsT^ç j? o"uvgpyôç àya- ■ 6ôç gtvaf ôôsv xat ràv rep^vàiv yeyôvao'ev ai «Trt^ôastç* Travrèç'/àp
LA POÉSIE ET l'histoire 313
J 9. Analyse et examen des principes de la Poétique dans Aristote. Cinquième partie : comparaison de la poésie et de l'histoire; critique et art historiques au temps d'Aristote et après Aristote, méthode de Polybe.
Aristote déclare, au neuvième chapitre de la Poétique, que la poésie est quelque chose de plus sérieux, ou si Ton veut, de plus philosophique que rhistoire. En effet, Thistoire ne reproduit que les faits attestés par la tradition, elle en est Tinterprèie fidèle et presque Tesclave ; raconter c'est, pour ainsi dire, donner une voix au passé. Mais la poésie qui résume en un seul tableau les événements de tout un siècle, en un seul personnage les traits de toute une génération d'hommes, la poésie, qui supplée par une sorte de divination à Tinsuffisance de la mémoire, qui rétablit, selon les lois de la vraisemblance, la vérité demi-effacée par le temps, peut bien réclamer une place à côté de rhistoire,car elle est aussi, à sa manière, une science du passé. Si elle n'a point l'exactitude des détails, elle a celle des aperçus généraux ; si elle ne produit point avec une minutieuse rigueur la figure de tous les personnages réels, en idéalisant quelques personnages d'élite, en groupant dans l'unité d'un type immortel les traits caractéristiques des mœurs et des passions humaines, elle atteint une sorte de vérité plus instructive et plus haute : et voilà
pourquoi les hommes ont tant admiré le génie poétique, voilà comment Homère, en cessant d'être pour nous ce qu'il fut longtemps pour les Grecs, le chroniqueur de la guerre de Troie *, est resté cependant à nos yeux un peintre fidèle de la Grèce héroïque.
Aristote est le premier, il est même le seul écrivain de l'antiquité qui ait marqué avec cette précision les limites de l'histoire et do la poésie. Avant lui et de son temps la Grèce a produit dans le genre historique des œuvres éminentes à divers titres, mais personne, à ce qu'il semhle, ne s'est occupé d'écrire les règles de l'histoire. Nous savons seulement, d'une manière générale, que d'anciens rhéteurs la comprenaient dans l'éloquence comme un quatrième genre, ajouté au délibératif, au démonstratif et au judiciaire '. Un des plus célèbres historiens contemporains d'Aristote, Éphore, avait formellement comparé l'histoire à l'éloquence épidictique ou d'apparat, et Timée, après lui, renouvelait la même comparaison ^ ; on attribuait
* Voir surtout le préambule de THistoire de Thucydide et la Géographie de la Grèce dans Strabon. Je cite pour mémoire quelques hgnes, d'ailleurs peu remarquables, où Polybe reproche à rhistorien Phylarque d'imiter de trop près le style des tragiques (Hist., II, 56).
* Voir les deux témoignages anonymes recueillis par Spengel, Artium scriptores, p. 185.
3 Dans Polybe, Fragments du livre XII, § 28 (éd. de la Bibliothèque Firmiu-Didot).
THÉORICIENS DE l'hISTOIRB 315
à Démocrite un livre 5wr t Histoire ^quo nous avons rappelé plus haut; à Théophraste et à Praxiphane, son disciple, des ouvrages portant le même titre ; etDenys d'Halicarnasse, en effet , dans son jugement sur Thucydide, reconnaît avoir eu des devanciers. Mais apparemment tous ces livres avaient aussi peu de réputation que de valeur, puisque Gicéron ne les connaît pas et qu'il se plaint de ce que les rhéteurs n'ont pas encore donné de préceptes à part sur la manière d'écrire l'histoire S Gicéron remarque d'ailleurs que si, chez les Grecs peu d'orateurs de profession sont devenus des historiens, tous les historiens avaient commencé par étudier l'éloquence '.
La raison s'offense, au premier abord, de cette
* Diogène Laërce, V, 47 ; Marcellin^ Vie de Thucydide, chap. XXIX ; Denys d'Halicarnasse, Jugement sur Thucydide, chap. I, Gicéron, De Oratore, II, XV : «Videtisne quantum munus sit oratoris historia? Haud scio an flumine orationis et varietate maximum ; neque tamen eam reperio usquam separatim iDstructam rhetorum prœceptis. » Il est vrai que Gicéron» danâ ce passage, fait parler Porateur Antoine auquel il n'attribue que peu d*érudition. Ailleurs, parlant d*Héfodote et de Thucydide» il paraît transcrire un jugement de Théophraste, Orator, cap. xii : « Primis ab his, ut ait Theophrastus, historia commota est ut auderet uberius quam superiores et ornatius dicere. » Mais ce jugement pouvait bien se trouver dans le livre de Théophraste Sur le Style dont il reste plusieurs fragments. Voyez Schmidt, De Theophrasto rhetore (Haies, 1839).
* De Oratore, II, xni ; Orator, cap, ix. Gf. Pline le Jeune, Episl., V, 8.
assimilation de rhistorien à Toraleur : Torateur soutient une thèse, il plaide pour lui-même ou pour un client, son rôle change toujours un peu avec sa cause ; l'historien n'a jamais qu^une cause à défendre, celle de la morale et de la vérité. Au fond, cependant, l'historien, l'orateur et le poète se touchent par une faculté commune. L'histoire, dit noblement Cicéron, est le témoin véridique du passé *. Mais c'est un témoin qui n'a pas tout vu de ses yeux, tout entendu de ses oreilles. Les faits dont il dépose lui parviennent souvent par des voies très diverses ; souvent il ne les recueille que mutilés, défigurés par les passions ou par les ravages du temps. Il faut donc que l'histoire, avant de raconter, juge et discute les souvenirs souvent trompeurs de la tradition : elle est donc une science avant d'être un art. L'art même chez l'historien touche de très près à la science et semble quelquefois se confondre avec elle. La tradition a ses lacunes qu'il faut remplir ; les plus grands événements du monde ne sont jamais connus dans tous leurs détails ; le fussent-ils même, les causes morales qui les ont amenés restent ordinairement un mystère ; ces lacunes, l'histoire ne désespère pas de les remplir ; ces mystères, elle essaye de les péné-
^ De Oratore,II, IX :u Historia testis temporum, lux veritalis, vita mémorise, magîstra vit», nuntia vetustatis, qua voce alia, nisi oratoris, immortaiitati commendatur.^ »