ART ET SCIENCE HISTORIQUES
trer par des inductions et par des conjectures habiles. Parmi les Romains, Suétone a réuni et contrôlé avec une rare conscience les éléments de l'histoire des Douze-Césars ; mais après lui, cette histoire reste à écrire. Nous ne pouvons appeler histoire une série de chapitres où sont méthodiquement classés, selon Tordre des matières, tous les faits qui concernent la vie privée ou la vie publique d'un empereur; nous voulons que le biographe ne se borne pas à ces recherches d'une précieuse exactitude, mais qu'il fasse revivre aussi dans leur pleine réalité les héros qu'il connaît si bien dans les moindres secrets de leurs actions et de leurs mœurs. Suétone, quelque habile écrivain qu'il puisse ètre^ n'est pas pour nous, non plus que pour ses contemporains, un historien proprement dit; nous réservons ce nom pour Tite-Live et Tacite *. Ainsi en Grèce, vers le temps d'Aristote, il y eut toute une école de savants qui composèrent avec un soin scrupuleux les annales de l'Attique, ce sont les auteurs d'Atthides* ; jamais on ne les a
< Voyez notre Examen critique des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste (Paris, 1844), p. 261-280. Cf., dans nos Mémoires de Littérature ancienne, le morceau intitulé : Introduction à Fétude des historiens grecs, et dans la Revue politique et littéraire du 2 octobre 1875, la leçon sur La science et Tart chez les historiens grecs.
- Voyez Phiiochori Atheniensislibrorum fragmenta a Lenzio collecta éd. Siebelis (Leipzig, 1811). L'historiographie des Chinois est restée encore d'un degré au-dessous des Atthi-
placés à côté d'Hérodote, de Thucydide et de Théo* pompe. Ces derniers seuls étaient pour les Grecs les historiens modèles, parce qu'à Fesprit de recherche ils avaient joint l'art d'animer un récit par les vives couleurs de l'imagination.
L'imagination est donc aussi une faculté dont l'historien a besoin pour peindre les faits et les personnages. Après que la critique a rempli son de* voir et que les matériaux ont été bien préparés, c'est à l'imagination de s'en emparer ; c'est elle qui leur rendra la vie. C'est encore elle qui souvent supplée à la brièveté ou au silence de la tradition ; lorsque ses témoignages nous font défaut, elle la complète et l'achève. Il y a du poète alors dans l'historien, car il raconte moins le vrai que le vrai* semblable ^ Ainsi placé comme dans une région moyenne entre la science et la poésie, l'art histo-* rique se rapproche tour à tour de l'une et de l'autre, tantôt se bornant à l'exposition savante des faits, et tantôt s'égarant dans les licences du rodes. « Les collections que les Chinois appellent des collections historiques ne sont que des registres datés où se trouvent notés exactement et sèchement les avènements et morts des empereurs, les éclipses, les batailles et invasions, les famines et inondations, les rapports diffus des ministres, les déli< bérations du conseil aulique et les ordonnances des empereurs. La notation de ces faits n^est accompagnée d'aucune réflexion critique... A l'exception de deux ou trois auteurs, les Chinois ne connaissent pas ce que c'est que Fesprit de critique, etc. n £d. Biot, nevue française, février i838, p. 48.
* Aristote, Poétique, chap. ix.