PISISTRATE ET LES POÏCMES HOMÉRIQUES
siècles de décadence, le travail de Pisistrate garde encore pour nous un haut intérêt.
Longtemps les poëmes d'Homère ne s'étaient transmis que par la mémoire ou peut-être par quelques copies isolées ; ce qui les exposait à de nombreuses altérations. D'ailleurs les rhapsodes en récitaient les divers épisodes selon leur caprice, sans observer l'ordre naturel de la narration épique. Solon, pour remédier à ce désordre, voulut que, dans les fêtes athéniennes, les chanteurs suivissent Tordre indiqué par la suite même des événements. * En même temps, des copies de ces rhapsodies commencèrent à se multiplier dans la Grèce, grâce aux facilités nouvelles que l'écriture trouvait dans l'industrie du papyrus. Que lit donc Pisislrate ? Il continua ce que Solon avait commencé. Il fit rassembler et mettre en ordre les chants épars d'Homère, soit d'après les copies qu'il s'en était procurées, soit d'après les souvenirs des rhapsodes. Grâce au règlement de Solon, les Athéniens avaient pu entendre réciter d'un bout à l'autre l'Iliade ou l'Odyssée ;
lentes recherches critiques sur son origine, par M. Ritschl, Corollarium disputationis de bibliothecis Alexa^drinis deque Pisistrati curis homericis. (Bonn, 1840). - Les recherches de M. Hitschl ont été réimpnmées par lui au tome l de ses Opuscules philologiques, p. 1-172. .. . . r»i * « i Diogène Laërce, 1, 57, et l'Hipparque attribue a Platon, p 228 B, témoignages qui ont soulevé une vive discussion entre MM. Boeckh et G. Hermann. Voyez les Opuscules de ce dernier, Yol. V, p. 300-312, et VU, p. 65-88,
c'est à Pisistrate qu'ils durent de pouvoir les lire. Le premier, ce prince, selon l'heureuse expression d'Élien, leur montra ces deux épopées dans la majesté de leur ensemble.
Croire que Pisistrate ait procuré une véritable édition d'Homère, c'est méconnaître le vrai caractère du travail dont les anciens lui font honneur. ' Ce n'est d'ailleurs que reculer une difficulté historique.
Entre les rhapsodes et les grammairiens éditeurs, un travail est évidemment nécessaire, celui même que nous venons de définir. Si Pisistrate n'en fut pas l'auteur, un autre avant lui s'en était chargé; si Pisistrate et ses amk^ comme les appelle Pausanias, ^ fuient des éditeurs selon le sens moderne de ce mot, que firent donc après eux des grammairiens d'Alexandrie, qui se sont donné ce titre et dont les études sur Homère se sont si évidemment bornées à la récension et à la correction du texte?
Ainsi les témoignages et les conjectures concourent à déterminer la date comme le caractère de la première rédaction complète des poèmes homériques.
* Les textes sur ce sujet ont été bien des fois réunis depuis Wolf (Prolégomènes, 1. c.) jusqu'à M. Dûntzer, dans une dissertation spéciale, De Pisistratea Iliadis et Odysseœ editione, (Journal philologique de Darmstadt, 1837, no 32.)
* Descr. de la Grèce, VU, 26, % 6.
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Quant aux collaborateurs de Pisistrate dans une œuvre aussi délicate, ou a longtemps ignoré leur nom. Un texte récemment publié* nous apprend que ce furent Onomacrite d'Athènes, Zopyre dlléraclée, Orphée de Crotone et Conchylus. Ou ne sait rien sur ce dernier. Onomacrite est certainement celui qui, selon Hérodote,- se lit chasser d'Athènes pour avoir fabriqué des vers qu'il mettait sous le nom du vieux poète Musée. On lui attribuait aussi dans l'antiquité plusieurs poésies orphiques, de celles qui ne sont pas venues jusqu'à nous, et nous trouvons même dans les scholiastes* quelque trace de ses travaux sur Homère. Zopyre, auteur peutêtre d'une Héracléide, est deux ou trois fois cité par les commentateurs grecs de l'Iliade pour des observations grammaticales.'* On compte aussi Orphée de Crotone parmi les fabricateurs d'écrits orphiques. Enfin, un dialogue ordinairement placé parmi ceux de Platon, et où l'on fait honneur à Hipparque fils de Pisistrate, de l'opération ordinairement attribuée à son père, désigne comme ses collaborateurs les dtiux poètes Anacréon et Simo-
* La scholie citée plus haut, p. 10, note 1.
* Vil, 6.
3 Scholies sur l'Odyssée, XI, G02; scholiaste d'Euripide sur
rOreste, v. 5.
^ Scholies de Venise sur l'Iliade, X, 274 ; XXIV, 139. Cf. Bode, Histoire de la Poésie grecque (en allem. Leipzig, 1838), t. I, p. 171; Lobeck, Aglaophamus, p. 329 et suiv.
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nide.* Ce qui est certain, c'est qu'il reste des traces nombreuses d'une récension d'Homère par Antimaque de Colophon, le poëte épique.'
Ces indices, quoique peu nombreux, ne sont cependant pas sans valeur. Ils nous montrent clairement autour de Pisistrate et après sa mort une école de poètes s'exerçant à coordonner les diverses parties de l'antique épopée. Ces poètes auraientils donc pris avec Homère les mêmes licences qu'avec Orphée? Nous ne voulons pas le croire. Toutefois, il est probable que le temps a détruit, dans le texte homérique, la trace de bien des altérations qui remontent jusqu'au temps de Pisistrate. S'il est vrai que les rhapsodies n'aient été écrites que fort tard, que d'abord elles l'aient été partiellement et sans ordre, se peut-il qu elles soient venues à l'appel de Pisistrate, se ranger en un corps complet et régulier? Ou plutôt, dans cette hypothèse à quoi bon les efforts mêmes du tyran d'Athènes,que les anciens rappellent avec tant d'éloges ! Mais plusieurs témoignages précis changent, à cet égard, la vraisemblance en certitude. C'est Strabon,' c'est Plutarque/ c'est Pausanias^ qui accusent Pisis-
» Hipparque, p. 228 B, passage cité par Elien, Histoires diverses, Vni, 2, qui ajoute : « Si toutelbis l'Hipparque est réellement de Platon. » c* Il /n;i
* Voyez les fragments d'Antimaque recueillis par btoll (UU-
lenburg, 1845), p. 112-115.
3 Géogr., livre IX, p. 394.
* Vie de Thésée, chap. xx.
5 Lieu cité.
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Irate ou quelqu'un des siens d'avoir ici altéré un nom propre par ignorance, là inséré tout un vers favorable à l'ambition ou à la vanité des Athéniens; c'est Eustathe* qui, d après les anciens critiques, reconnaît que tout le dixième chant de l'Iliade n'appartenait pas au dessin primitif du poëme où Pisistrate lui a donné place; c'est enfin Aristophane deByzance et Aristarque, qui, sans nommer Pisistrate, le condamnent ouvertement, lorsqu'ils suppriment comme apocryphes les cinq cents derniers vers de TOdyssée. ' Sans s'écarter beaucoup de ces preuves positives, on peut établir que la plupart des petits hymnes réunis sous le titre d'hymnes homériques ont été, lors du travail de Pisistrate, détachés des rhapsodies dont ils formaient l'introduction poétique et religieuse : ' ainsi nous aurions en-
t Commentaire sur le X« livre de l'Iliade, au commencement, î Voyez les scholies sur le vers 296 du XXI11« chant 3 La preuve en est dans les espèces de refrains qui terminent la plupart de ces hymnes homériques, surtout dans celuici : « Après avoir commencé par toi (ô dieu ou déesse), je pa^serai à un autre hymne (ou à mon chant en 1 honneur d un autre personnage) ; » ei dans cet autre qui termine 1 hymne a Bacchus: « Pourrait-on, après t'avoir oublie, composer un beau chant? » Ces hymnes servaient donc de prélude a des récits épiques, et la trace de cet usage se retrouve dans 1 Odyssée (Vlll 499), où raède Démodocus 6/>^ï30st; Ôsov npx^zo, ^ajvs koi>:v, mot à mot, « s'étant mis en train, commença par lelo"-e d'un dieu (ou du dieu Apollon), puis exposa son chant » son récit épique). Les interprètes qui font dépendre ôsov de L.ôsl; n'ont pas saisi le vrai sens de ce vers, qui ne peut être douteux après le rapprochement que 1 on vient de taire.
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16 HISTOIRE DE LA CBITIQIE. CIIAP. I, § n
core là comme des débris du riche réperloire épique d Homère.
En général les grammairiens alexandrins, lorsqu Ils relèvenl dans le texte homérique quelque interpolation ou quelque transposition, s'en prennent a un personnage qu'ils appellent /. diaskécaste, c est-a-dire t arrangeur. ' Ils reconnaissent donc que ce texte a été souvent et maladroitement remanie par leurs prédécesseurs; or il est diflicilc de "c pas voir dans ces critiques maladroits cl téméraires dont l'œuvre se place précisément entre le V." et le m' siècle avant l'ère chrétienne, les amis de 1 is.strale ou leurs successeurs immédiats.
ha parcourant, sur ce sujet, les notes des scliol.astes d'Homère, on saisit bien ces tâtonnements de la critique naissante; on voit les collecteurs inexpérimentés tantôt insérer, comme pour ne les pas laisser perdre, des tirades d'un caractère vraiment homérique sans doute, mais mal accommodées au heu où ils les placent; tantôt combler par des vers de leur façon des lacunes quils ne pouvaient autrement remplir; tantôt, si toutefois il n'v
Voyez aussi le témoignage de Plutarque, Sur la Musini.P
S-J"'c7'h" nrf i''':""'' ^ "-'épo;eL pu'K
ris 186i ^ ' '^«^''y™"«s homériques, in-8»,Pa-
iv' oo^îu'XVT""^^'' ''' '"'"'""' ^'"^''"iade, XXIV, 130- XVIV 9Î ,^'l.''*^"î=''"^'"^^; XVIII, 356; sur iWsée'
PISISTRATE ET LES POJÉmeS HOMÉRIQUES 17
a pas malice chez les grammairiens qui leur adressent ce reproche, surcharger ou altérer le texte pour complaire à l'orgueil national de leurs concitoyens. Tout cela fait peu dhonneurii l'esprit et au goût de cette école de savants; mais il faut leur tenir compte des grandes difficultés de la tâche qu'ils avaient à remplir. La critique des textes pouvait-elle avoir, dès son début et comme à son premier essai, la rigueur méthodique qui caractérisa plus lard les travaux des philologues alexandrins ? '
Au reste, il paraît que l'opération littéraire de Pisislrale ne se borna pas aux poëmes homériques. On sait qu'il s'occupa aussi d'Hésiode, et l'on est bien tenté d'attribuer encore à ses collaborateurs la mise en ordre du recueil d'épopées connu et cité plus tard sous le nom de Cyc/e épique. ' Parlàsouvrait certainement à la critique historique cl lilléraire un vaste champ d'observations. Dans làge suivant nous voyons un des premiers historiens de la Grèce, Phérécyde d'Athènes, faire, dit-on,' un recueil des poëmes orphiques, preuve nouvelle de l'active curiosité qui s'éveillait alors pour ces sortes d'études.
sul IriiarqJe:"" '"^"'°"" "' ''""*'"^« ^"-^'-'^ '^' •=''• - ' Le Cycle épique, il est vrai, ne se trouve pas cité avant
sœ, 1829, p. 130); mais Cicéron n'est-il pas aujourd'hui le plus aucen auteur qui nous parle de Toperation de Pistlrate' ' buidas, au mot Phcrecyde f.Uhenicn.
18 HISTOIRE DE LA CRltlQUÉ. CHAP. 1, § 1"
Enfin il n'est pas inutile de remarquer qu'à limitation d'Athènes, plusieurs villes grecques, entre autres Sinope dans le Pont, et dans la Gaule notre Marseille, eurent de bonne heure Tidée de faire préparer sous leur nom et pour leur usage des éditions spéciales d'Homère. Les scholiastes nous ont conservé plusieurs variantes curieuses de ces éditions politiques (ou des villes), comme ils les appellent; témoignage précieux d'une émulation qui, sur tous les points du monde hellénique, anime les esprits aux progrès de la science et de l'art.*
§ 3. Les concours de poêles dramatiques à Athènes. Le
tribunal des Cinq juges.
A côté des luttes de rhapsodes on voit commencer de bonne heure, sans pouvoir leur assigner une date précise, des concours de poésie lyrique. C'est du chant lyrique appelé dithyrambe que sort, vers le temps de Pisistrate, la tragédie, d'abord simple dialogue entre deux chanteurs déguisés en satyres sans doute, puis véritable action dramatique à plusieurs personnages et à plusieurs scènes. De la tragédie se détache peu à peu le drame satyrique, genre de drame à la fois religieux et plaisant, qui, dans les fêtes consacrées à Bacchus, rappelait plus
i Wolf, Prolegomena, p. cLxxvni et suiv.
CONCOURS DRAMATIQUES A ATHÈiSES 19
particulièrement le souvenir de ce dieu, de ses aventures et de ses joyeux compagnons. * En même temps naît et se développe sur plusieurs points de la Grèce, en Sicile et surtout en Attique,la comédie, originaire aussi de quelques chants lyriques en usage dans les cérémonies religieuses; et, comme en Grèce la littérature aime à mêler ses fêtes à celles de la vie publique, de même que jadis les aèdes étaient en quelque sorte les historiens nationaux, de même les auteurs dramatiques furent bientôt chargés d'une sorte de fonction régulière pour l'enseignement et l'amusement du peuple dans les fê • tes dionysiaques. Solon avait vu les premiers essais de cette nouveauté, qui, plus tard, s'appela la tragédie; et il les avait interdits, comme si le mensonge dramatique n'eût été qu'un moyen de plus pour pervertir les hommes ; ^ mais ses chagrines inquiétudes ne prévalurent pas sur le génie enthousiaste des Athéniens : Athènes, si respectueuse d'ailleurs pour les lois de Solon, abrogea bientôt celle qui fermait le théâtre. A côté des concours lyriques ou cycliques, comme on les appelait alors, elle fonda, aux frais des riches, sous la surveillance de l'autorité publique, des concours pour
' Voir dans l'Annuaire de rAssociation pour l'encouragement des études grecques, année 1873, mon mémoire sur le genre de drame appelé satyrique.
- Diogène Laërce, 1,59; PÎutarque, Vie de Solon, chap.
la tragédie. Il y eut, tous les ans, deux ou trois fêles de ce genre, où les meilleurs poètes étaient admis à présenter chacun trois tragédies et un drame satyrique, c^est-à-dire une tétralogie. Quelque temps après furent établis, pour les poëtes comiques, des concours semblables; mais chaque poëte n'y présentait qu'une pièce à la fois.* Il y avait pour les auteurs un âge légal avant lequel on ne pouvait prendre part au concours. '' C'était l'archonte ([ui ouvrait au poëte Tenlrée du théâtre en lui dominant le chœur, c'est-à-dire en l'autorisant à faire apprendre sa pièce par la troupe, dont un citoyen riche, le chorège, devait assurer l'entretien et l'habillement; et, comme le nombre des concurrents était limité par la durée même des fêtes religieuses, oii le concours avait lieu, s'il se présentait plus de trois poëtes au temps d'Eschyle, ou plus de cinq, pour les comédies du moins, au temps de Ménandre et de Philémon, l'archonte avait ainsi le droit de choisir les trois ou les cinq poëtes qui lui paraissaient les plus dignes de disputer le prix. Après cette première épreuve venait celle de la re-
» Sur ces divers faits et siKr ceux qui suivent, n'écrivant pas une histoire de théâtre d'A>>hènes, je ne pms que renvoyer, en général, aux recherches savantes de bchneider, de Boettiger, de G. Hermann, de M. Magnin et de M. Patin.
2 Scholies sur les Nuées d'Aristophane, v. 510. Voyez sur ce fait, qui est sujet à quelques doutes, la dissertation approfondie de G. Haupt, De lege, quam ad poetas comicos pertinuisse ferunt, annali. Gissîc, 1847.
présentation. D'abord ce fut le peuple tout entier qui, par acclamation, décida entre les concurrents. Celui qu'on déclarait être le premier pouvait seul se dire vainqueur' et prendre ce titre sur un monument public, où son nom se plaçait entre les noms du chorège et de l'archonte ; les deux autres ne paraissaient que sur les registres officiels du concours ou didascalies, selon leur ordre de mérite. Plus tard, ce fut une commission de cinq juges tirés au sort, qui, assistant avec tout le peuple à la représentation, prononça Tarrêt, séance tenante, après avoir solennellement invoqué les dieux. -
C'est assurément un privilège énorme à nos yeux que le droit d'exclusion préalable confié à l'archonte, qui n'était pas d'ordinaire un savant ni un poêle ; mais il ne paraît pas que les Athéniens s'en soient beaucoup inquiétés. Cratinus, pourtant, reproche à un archonte d'avoir refusé un chœur à Eschyle pour en donner un à Cléomachus, obscur
1 'Evtxa, formule consacrée par les monuments dits choragiques. Voyez Boeckh, Corpus Inscr. gnpc. nos 221-223, 1579, 1580. Cf. Aristote, Politique, VIII, 6; Callimaque, Kpigr. IX ; Plutarque, Vie de Thémistocle, ch. v ; Cf. Chronique de Paros, n» 58.
- Platon, Lois, II, p. 659, passage qu'on s'étonne de voir omis dans la dissertation spéciale d'Hermann, De Quinque Ju dieibus poetarum (Opuscules, tome VII), et qui réfute nettement les témoignages de grammairiens plus modernes, d'après lesquels le tribunal des Cinq Juges serait aussi une institution sicilienne. Comparez le mémoire de Du Resnel, dans !e recueil de TAcad. des Inscriptions, t. XIH, et Ch. Magnin, Origines du théâtre, vol. I, p. 59.
rival du vieux poète. ' Peut-être aussi le nombre (les prétendants dépassait-il rarement le nombre officiel des places ouvertes pour le concours ; et ainsi Tarcbonte pouvait-il presque toujours admettre tous ceux qui se présentaient. En effet, apporter devant les juges quatre drames à la fois, et quatre drames presque aussi long-s que nos tras^édies françaises, ce n'était pas une condition facile à remplir, et si quelque chose étonne, c'est qu'une telle condition ait été souvent remplie pendant les deux siècles environ qui forment la période classique du drame athénien.
La décision des Cinq Juges, improvisée devant la foule et sous l'influence de ses passions souvent tumultueuses, n'offrait guère plus de garanties à la justice, et notre doute à cet égard n'est pas fondé sur une simple conjecture. On cite plus d'un concours où le génie d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide fut vaincu par d'indignes adversaires, ^ et les anciennes comédies étaient pleines de ces récriminations contre la justice officielle du tribunal des théâtres. ^ Mais ne peut-on pas supposer, quoique tout témoignage nous manque sur ce point, que les juges avaient pris d'avance connais-
' Dans ses Bouviers, cités par Athénée, XIV, p. 638.
' Elien, Histoires diverses, II, 8; Aulu Gelle, Nuits attiques, XVII, 4. Cf. Patin, Etudes sur les tragiques grecs, t. I, p. 69-72.
^ Voyez plus bas, § 4.
sance des pièces soit dans les répétitions, soit d'après des copies répandues par l'auteur, et que la représentation publique n'était pour eux qu'une dernière et solennelle épreuve où leur opinion se corrigeait quelquefois au contact d'une opinion moins savante, mais plus sympathique et plus soudaine, celle du nombreux auditoire convié aux fêtes de Bacchus ? Ml y avait toujours là plus de garantie pour les poètes que dans ce jugement un peu tumultuaire exercé jadis par le peuple seul, et dont l'usage s'était perpétué, au temps de Platon, dans les villes doriennes de l'Italie et de la Sicile.
Quant aux échecs éprouvés par de grands poêles tragiques devant des poëtes du second ordre, remarquons d'abord que sur ce point une partie des pièces du procès nous manque aujourd'hui ; que les plus beaux génies du monde ont leurs moments de faiblesse, et qu'il est quelquefois permis à un poëte médiocre d'avoir raison contre son maître. D'ailleurs, quelle justice humaine n'est pas sujette à erreur? quel tribunal reste toujours inaccessible à l'influence des intrigues et de l'esprit de parti? Ces misères furent celles d'Athènes, comme elles sont les nôtres. L'institution de Cinq Juges du théâtre n'en garde pas moins dans l'histoire un certain caractère de grandeur. C'est le digne cou-
* M. Patin, Trag, gr., t. I, p. 41, 2» éd., remarque avec raison que je ne fais ici qu'une conjecture.
roimement de cet ensemble d'inslilutions qui appelaient Ions les arts à une œuvre commune de civilisation et de patriotisme. Vn Irait rapporté dans Plutarque ' caractérise bien la grandeur de ces luttes vraiment nationales, et montre comment les petites erreurs du mauvais goût ou les méfaits de la cabale y étaient dominés par de fortes et généreuses passions.
Sophocle, alors à son début, avait pour concurrent Eschyle, déjà roi de la scène. L'auditoire était partagé cependant entre les deux rivaux ; on allait en venir aux mains. L'archonte Apsephion n'osait plus tirer au sort, selon l'usage, les noms des Cinq Juges. Cimon, tout couvert de la gloire d'un de ses récents triomphes (c'était quelques jours après qu'ayant pacifié les mers de la Grèce il venait de rapporter à Athènes les ossements de Thésée), arrive au théâtre avec ses neufs collègues. A peine eurent-ils fait aux dieux la prière accoutumée, que l'archonte, par une inspiration soudaine, ordonne à ces dix juges de désigner le vain-
* Vie de Cimon, chap. viii. Cf. Pollux, Onomasticon, VIII, 89. où l'on voit que l'archonte eponyme, avec les épimélètes, avait le soin des Dionysiaques et des Thargélies. Or, comme il avait aussi une sorte de préture des mœurs, on voit que c'était à une très grave autorité que la République confiait la décision sur ces matières. Le § 87 ne touche à ceci que parla mention de la formule du serment pour les magistrats. Le Scholiaste d'Aristophane, 1. c. mentionne les ttsvt» xoirà? des comiques.
queur : ils nommèrent Sophocle. L'auditoire ému respecta néanmoins l'arrêt des généraux victorieux, et léc/at du jiujemeiit fil taire les jalousies et les riralites. 11 est vrai que le lendemain Eschyle, humilié, partit pour Syracuse. Mais qui nous dit que cette fois en couronnant les efforts de sa muse déjà vieillie les Athéniens n'eussent pas découragé le génie de son jeune rival? *
L'injustice, d'ailleurs, si c'en était une, fut réparée plus tard lorsque Athènes décida, après la mort d'Eschyle, que celui qui voudrait remettre sur la scène un de ses drames, obtiendrait de droit un chœur, - Une autre consolation était ré.servée aux mânes du vieux poëte : quelques années plus tard son neveu Philoclès devait remporter la victoire sur VOEdipe-Uoi de Sophocle I *
Au reste il y avait, pour le poëte, appel de ces jugements prononcés soit par l'archonte, soit par les
^ La didascalie des Sept chefs devant Thèbes, retrouvée et publiée par J. Franz, peut inspirer quelques doutes sur la date de cet exil volontaire d'Eschvle.
Kn tout cas, Aristophane (Grenouilles, v. 805 et suiv.), indique clairement qu'Eschylle protestait contre les jugements portés sur lui par les Athéniens.
La note du scholiaste, sur /vj^oov raV/a suppose gratuitement qu'il s'agissait là des autres Grecs, Cela est inutile, puisque le dissentiment en question est attesté par les mots du même texte :
2 Vie d'Eschyle, attribuée à Didyme par Û. F. Ritter. (Didymi Ghalcenteri opuscula auctori suo restituta, ad codd. antiq. recognita, annot. illustrata. Coloniœ, 1845.)
3 Dicéarque, cité dans l'argument grec de l'Œdipe-Roi.
cinq Juges. D'abord il pouvait publier sa pièce, et nous savons quelques comédies qui sont ainsi arrivées à la célébrité.sans passer par les honneurs de la représentation. Il pouvait encore, s'il le voulait, présenter à un nouveau concours le drame condamné dans une première épreuve ; mais il fallait que ce drame eût été revu et corrigé. Ici se montre bien Theureuse influence de Tiustitution du concours sur les progrès de l'art dramatique. L'archonte et les Cinq Juges se trompaient sans doute quelquefois ; le plus souvent leur sévérité n'était qu'un frein et un aiguillon salutaire pour le génie : elle corrigeait les écarts d'une verve intempérante et stimulait la paresse des esprits trop enclins à se contenter de leurs premiers essais. Beaucoup de pièces, de tout genre, admises ainsi au théâtre, après correction (on les appelait alors Sia^ixe^jat), obtinrent un véritable succès. On s'étonnera peutêtre qu'au milieu du déplorable naufrage des lettres grecques nous puissions citer jusqu'à vingt exemples de tragédies, comédies, et drames satyriques, ainsi reproduits avec d'heureux changements soit par leurs auteurs mêmes, soit par les héritiers et les élèves de leurs auteurs. Essayons de donner ici cette liste, qui ne peut manquer d'un certain intérêt. *
Parmi les pièces d'Eschyle on cite : i° les Per-
* Nous renvoyons, en général, pour les témoignages à l'ap-