CONVERSATIONS LITTÉRAIRES EN GRÈCE
versations dans ces banquets (cu|/.7:6<na) qui sont une particularité des mœurs grecques \ Mais les Grecs ont-ils jamais connu l'usage de se réunir, hommes et femmes, pour goûter ensemble les plaisirs d'une causerie élégante ? En uu mot, ont-ils jamais eu, comme nous, des cercles et des salons purement littéraires? On peut en douter, à voir ce qu'étaient chez eux la condition sociale des femmes et rétroite simplicité de leur éducation ^ Si la maison d'Aspasie, où Ton allait, dit-on, chercher des leçons d'élégance et de bon goût, ressemble à quelque salon français du xvii*' siècle, malheureusement c'est plutôt à celui de Ninon qu'à celui do madame de Rambouillet. Malgré sa gloire et celle de Périclès, Aspasie est toujours restée, aux yeux des anciens comme aux nôtres, dans une situation douteuse entre la courtisane et la femme libre \ Les mœurs grecques répugnaient, chose singulière, par leur licence même, à un usage qui, chez nous, contribua si utilement aux progrès de la haute politesse et dans le langage et dans la vie. Ce n'est qu'au premier siècle de l'ère chrétienne, lorsque déjà le mélange des nationalités altère les
« Voir le Banquet de Platon, celui de Xénophon et les Questions Svmposiaques de Plutarque.
« Voir plus haut, p. 49, 50. Cf. Philostrate, Vie d'Apollonius, I, 3. ,
3 Voir l'article Aspasie par madame de Staël, dans la Biographie universelle, et le livre de M. Becq de Fouquières : Aspasie de Milet, étude historique et morale, Paiis, 1872.
vieilles traditions, que nous rencontrons Texemple d'une honnête femme rassemblant de beaux esprits autour du foyer domestique pour converser de science et de littérature : elle se nommait Pamphila, et vivait au temps de Néron. Socratidës, son mari, avec lequel elle vécut treize ans, cultivait aussi les lettres ; après l'avoir perdu, elle publia sous le titre de Mélanges historiques un recueil des souvenirs que lui avaient laissés les conversations de ses doctes amis. Les fragments qui restent de ce recueil n'intéressent que l'histoire littéraire, mais ils suffisent pour faire vivement regretter l'ouvrage, où sans doute avait trouvé place plus d'une discussion de pure critique. Les Nuits Attiques d'Aulu-Gelle peuvent donner une idée du recueil de Pamphila, auquel d'ailleurs l'auteur latin a fait de nombreux emprunts. On altribuait aussi à Pamphila et à son mari divers ouvrages d'histoire* : cela rappelle assez bien le studieux ménage de monsieur et de madame Dacier.
La critique littéraire a aussi quelque chose d'aimable et de familier dans les ouvrages qui nous restent de Plutarque. Ce fécond écrivain avait laissé des livres, aujourd'hui perdus. Sur la poésie, Sur la Beauté, Sur F Éducation des femmes. Les idées générales et les jugements épars dans ses trai-
« Vossius, De Historicis graecis, IL 7, p. 237, éd. Westermann.
PAMPHILA. PLUTARQUE 409
lés Sur la Musique, Sur la Manière d entendre les poètes, dans sa Comparaison d'Aristophane et de MénandrCj dans ses Questions Si/mposiaqueSyTecueû de dissertations à Tusage des banquets, ne laissent pas croire que Plutarque ait eu sur les principes du beau, non plus que sur tant d'autres points de la science, des opinions vraiment originales. C'est un esprit à la fois curieux et juste, qui profite avec discernement des lectures les plus diverses, qui se tient toujours loin des excès, et qui saitle secret de charmer, dans les matières les plus arides, par un style plein de finesse et de bonhomie. Ses dialogues, quand il a voulu en écrire, restent bien loin de la grâce et de l'éloquence de Platon ; son langage n'a pas la pureté de l'atticisme classique : c'est un mélange de prose et de poésie, de souvenirs et d'expressions ou de tours heureusement inventés ; sa philosophie enfin n'est qu'un éclectisme de bon sens ; mais tout cela forme un ensemble attrayant et instructif , qui n'a son pareil peut-être en aucune autre langue.
Qu'est-ce, par exemple, que le petit traité Sur la Manière d'entendre les poètes 1 la rédaction faite à la hâte d'une leçon qu'il avait prononcée sur ce sujet, peut-être même de quelque discours tenu dans une réunion familière comme étaient sans doute celles de Pamphila. Les anciens critiques y sont souvent cités, et, là même où il ne les cite
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pas, on devine qu'il vient de les lire, qu'il se souvient de leurs préceptes et de leurs interprétations. On y reconnaît tour à tour les idées de Platon, celles d'Aristote ou d'Aristarque, mais fondues ensemble et corrigées les unes par les autres ; nul principe absolu, beaucoup d'appréciations équitables, de bons et judicieux conseils; partout un sens moral très-scrupuleux, avec une certaine complaisance pour les vieux poètes, dont il veut nous apprendre à utiliser les leçons, sans pourtant méconnaître ni dissimuler les écarts, souvent coupables, de leur génie, Plutarque ne veut pas qu'on interprète les fictions des poètes au moyen de Tallégorie ; quand le sens d'un passage d'Homère répugne trop à la morale, il propose d'abord d'en rapprocher quelque autre passage qui soit comme le contrepoison du premier ; ou bien il conseille de faire remarquer aux auditeurs l'exactitude et la beauté de l'imitation, pour détourner leur esprit du mauvais exemple que leur offre l'objet imité ; enfin il nous permet, en certains cas un peu scabreux, d'aller au-delà du sens littéral pour sauver la décence. Ainsi, dans une scène de l'Odyssée, que nous avons déjà vue appréciée par Aristarque *, la jeune Nausicaa, en présence d'Ulysse, ne peut contenir son admiration naïve, et dit à ses compagnes : u Ah! si un homme tel que lui pouvait être
* Voyez plus haut, p. 372.
PLUTARQUE CRITIQUE DES COMIQUES 4il
mon époux ! S'il pouvait lui plaire de rester ici 3t d'y faire son séjour ! » L'irrévérence de ce laU' gage lui paraît fort blâmable dans la bouche d'une jeune princesse ; cependant, il avoue que, si, devinant le génie d'Ulysse aux prudentes paroles qu'il vient de prononcer, Nausicaa souhaite d'avoir pour mari un tel homme plutôt qu'un grossier Pbéacien, alors elle ne mérite que l'admiration. On aime cette critique un peu timide, mais d'un caractère tout pratique, où la prévoyance du père de famille se mêle aux subtilités du philosophe érudit.
La Comparaison d' Aristophane et de Ménandre, dont il ne reste aujourd'hui qu'un extrait, témoigne plus expressément encore des progrès que la morale faisait alors au sein même du paganisme, Aristophane, avec toutes ses impuretés, se croyait pourtant un bon moraliste * ; il s'en faut bien que Plutarque lui permette cette vanité. Enchérissant au contraire sur le jugement qu'Aristote portait déjà de l'Ancienne Comédie, il sacrifie presque sans réserve Aristophane à Ménandre. Sans tenir compte de la différence des temps, il fait honte au vieux comique, non-seulement de ses défauts, qui sont trop réels, mais de tous les vices de son siècle, et il ne paraît pas comprendre ce qu'il y a de génie sous ces inégalités de style, sous ces vi-
* Voir la parabase des Nuées.
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ves et burlesques fantaisies de la satire. Au reste, rinjustice même de ces attaques montre combien TAncienne Comédie, en perdant de son à-propos à mesure qu'on s'éloignait des événements qui l'avaient fait naître, perdait aussi de sa popularité ; la foule n'y trouvait plus l'intérêt des passions politiques, les gens de goût repoussaient une gros» siëreté insupportable à la politesse des nouvelles mœurs. La langue même d'Aristophane n'était plus ni celle du peuple, ni celle des beaux esprits; elle offrait à tous de nombreuses obscurités. Il restait un parti à prendre, entre la foule et les hommes de goût, celui du critique historien qui, considérant la comédie comme un genre de satire éminemment variable selon le génie des peuples et la nature de leurs institutions, eût replacé Aristophane, pour le bien juger, au milieu de ses contemporains, puis, suivant à travers les révolutions sociales de la Grèce les phases diverses de la comédie, eût apprécié dans Ménandre non seulement les efforts personnels du talent, mais l'influence heureuse d'une civilisation transformée par le progrès des âges. Cette alliance de l'histoire avec la philosophie de l'art ne se trouve nulle part chez les auteurs grecs ; Cicéron seul, chez les Latins, en peut donner une idée dans son Brutus, Plutarque a eu mainte occasion, par exemple dans ses Vies parallèles de Démosthène et de
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Cicéron, d'éclairer l'histoire du génie par toutes les circonstances qui concourent à l'éducation d'un grand homme ; mais il n'a fait qu'effleurer ce genre de considérations. Son dialogue Sur la Musique^ d'ailleurs plein de renseignements précieux, manque tout à fait de l'intérêt qui s'attache aux larges aperçus historiques. Dans un de ses livres contre les Épicuriens*, il défend avec chaleur la cause des lettres, dédaignées et même flétries par ces philosophes comme un passe-temps dangereux ; il fait bien voir où de pareilles doctrines pourraient conduire l'humanité; sa Vie de Péri cl es renîerme un magnifique tableau des merveilles de l'art athénien sous le gouvernement de cet homme d'Etat; d'un autre côté, dans un de ses opuscules politiques % il se montre très sensible au triste abaissement de la Grèce sous le régime impérial. Mais ces idées généreuses, ces nobles sentiments, ces richesses d'une immense érudition, nous ne voyons pas qu'il les ait ramenés à l'unité d'une œuvre de philosophie sociale.
On lui a quelquefois reproché' de manquer de critique dans l'emploi des livres qu'il consultait
* Qu'on ne peut vivre agréablement selon les préceptes
d'iïpicure.
* Préceptes politiques, chap. xvii.
3 Voltaire, Siècle de Louis XIV, au commencement du chapitre sur les anecdotes ; P. L. Courier, Préface de ses fragments d'une traduction nouvelle d'Hérodote.
pour rédiger ses biographies. Le reproche était fort injuste, car aucun historien de l'antiquité ne cite plus souvent ses auteurs et ne les compare plus souvent, pour faire ressortir la vérité par la comparaison des témoignages, ou tout au moins pour mettre sous les yeux de ses lecteurs les moyens de conclure *. Il a d'ailleurs lui-même, au début de la Vie de Nicias, marqué nettement et modestement la mesure de ses ambitions d'historien. Il ne prétend pas écrire des livres selon la méthode d'un Thucydide ou d'un Philistus, et il décline tout parallèle avec ces éloquents écrivains. Mais s'il n'a pas leur génie, et si son talent n'atteint pas à leurs beautés classiques, il a en revanche quelques mérites dont nous autres modernes nous devons bien lui faire honneur. D'abord, il ne se permet pas l'emploi fréquent des harangues politiques et militaires , abus dont il a signalé Texcès chez Ephore, Théopompe et Anaximène ^ et dont, avant lui, s'était déjà plaint Diodore de Sicile \ Puis, et comme en revanche, il mêle
* De cette conscience on a mainte preuve, notamment dans la Vie d'Alexandre (chap. xlvi) où il rapproche presque naïvement une série de témoignages contradictoires sur la prétendue entrevue du conquérant macédonien avec une reine des Amazones.
- Préceptes politiques, chap. vi.
3 Préface de son XX» livre, où, d'ailleurs, comme Plutarque, il condamne moins en principe le prétendu droit des historiens à composer eux-mêmes ces harangues, qu'il ne blâme les excès d'une rhétorique intempestive.