MÉTHODE HISTORIQUE DE PLUTARQUE
heureusement l'histoire littéraire à l'histoire politique, par exemple dans ses Biographies parallèles de Démoslhène et de Cicéron \ Enfin, il puise à pleines mains dans les documents les plus divers, depuis les recueils de Mémoires jusqu'aux ouvrages des poètes comiques, pour animer par une instructive variété le tableau des principales périodes de l'histoire. C'est ainsi que chez lui Périclès et Alcibiade reparaissent plus vivants que chez Thucydide lui-même. La littérature et les beaux-arts sont heureusement alliés dans le tableau qu'il nous donne du plus grand siècle de l'histoire d'Athènes. Il y a, dans la Vie de Périclès, telle page sur les chefs-d'œuvre dus au talent ou à l'habile direction de Phidias, que Ton peut comparer aux chefs-d'œuvre même des historiens classiques. Cela suppose assurément un sentiment du vrai et du beau qui dépasse de bien haut la mesquine critique de Denys d'Halicarnasse, et qui fait penser aux meilleures pages de Cicéron. Ce dernier nom nous rappelle un autre avantage de Plutarque sur Denys, c'est que, s'il s'excuse d'avoir toujours mal su le latin et de n'en pas sentir toutes les délicatesses % s'il a lu en histo-
* Les deux éditions spéciales de ces biographies par Ch. Graux (Paris, 1882) mettent particulièrement en lumière les autorités diverses sur lesquelles Plutarque s'est appuyé pour les écrire.
* Vie de Démosthène, chap. I.
rien plutôt qu'en homme de goût les œuvres de la littérature romaine, cependant il n'est pas insensible à quelques-unes des grandes parties du génie romain. Les deux Caton, Sylla, César et tant d'autres dont il avait au moins parcouru les écrits reparaissent dans ses biographies avec des traits saisissants de vérité. Assurément, le biosrraphe de Démoslhène et de Cicéron reste au-dessous de son sujet, sur bien des points ; mais, ne fût-ce que par l'heureux choix des anecdotes et des souvenirs empruntés aux Mémoires contemporains, il a su nous présenter de ces deux grands émules en éloquence, une image singulièrement attachante.
D'ailleurs il n'est pas moins intéressant comme peintre de la société de son temps, par la variété des épisodes et des digressions qu'il mêle, soit à ses biographies, soit à ses traités philosophiques. Le seul recueil de ses Questions Symposiaques ou Propos de table ^honàii en témoignages précieux sur l'état des lettres et des arts dans le monde gréco-romain, en jugements très-instructifs pour nous sur mainte question de goût. Ici c'est une question sur les jeux pylhiques, où l'on voit que l'adjonction à ces jeux des concours de poésie et de prose avait attiré « tout un peuple » de prosateurs et de poètes jusqu'à embarrasser la conscience des juges * ; là c'est une
* Symposiaques, V. 2. Oùx vjxttfra $t rô rwj ^fiyoy^û^wj jtat irofïjT'wv eôvoçfiiovTO ^eev àTro^svocîrao'ôaï tov àyàvoç... etc.
PLDTARQHE ET LE THÉÂTRE 4l7
sorte d'analyse critique des diverses parties de la danse, surtout de la danse d'imitation : le mouvement, le geste, et ce qu'il appelle d'un mol assez obscur pour nous, la montre ' (t>,v StïÇtv) ou l'art de faire des tableaux ; l'auteur est très-sévère pour ces envahissements de l'orchestique, que nous retrouvons plus loin caractérisés avec plus de précision encore et de sévérité dans un opuscule de Lucien sur le même sujet. Maint autre témoignage, soit antérieur à Plutarque, soit de son temps, nous fait comprendre à quel point la poésie dramatique devait souffrir des progrès de sa rivale, la danse mimique. Les plaisirs de l'imitation scéniqne passaient insensiblement de l'oreille aux yeux, et cela nous explique encore pourquoi Plutarque s'attache à plusieurs reprises à combattre l'opinion épicurienne qui s'obstinait à méconnaître la valeur purement morale (on dirait volontiers
aujourd'hui spiritualiste) des représentations théâtrales.
Chez Plutarque, comme chez Montaigne, il est difficile de saisir une méthode régulière, iine doctrine formulée en termes précis; notamment en ce qui touche la théorie des beaux-arts, les plus belles pages se présentent comme à l'improviste au milieu d'un opuscule, au milieu d'un dialogue où l'on ne s'attendrait pas à les rencontrer. Nous parlions plus haut
« Ibid., IX, 15.
EOOER
de Fétal moral du monde au temps de Plularque : le philosophe a, sur ce sujet, des aperçus d'une singulière hardiesse dans le livre où il essaie d'expliquer Taffaiblissement et presque la cessation des x)racles dans les sanctuaires de la Grèce * :
* « Les âges anciens, dit Plutarque, produisaient des natures et des tempéraments portés à la poésie comme d'un élan facile, des âmes où naissaient comme d'euxmêmes la passion, l'entraînement des instincts qui n'attendaient plus qu'une légère excitation du dehors, qu'une secousse de l'imagination, non-seulement pour pousser à l'astronomie ou à la philosophie des génies prédestinés à ces éludes, mais pour jeter les âmes dans une émotion et dans une ivresse telles que le moindre sentiment de joie ou de pitié pouvait, en s'y glissant, faire de ces hommes comme d'harmonieux oiseaux. Et pourtant, si nous considérons Dieu et sa providence, nous verrons que la révolution qui suivit fut une révolution bienfaisante. Le langage est comme une monnaie d'échange qu'on accepte quand elle nous est familière et connue, et qui n'a pas même valeur dans tous les temps. 11 y eut donc un temps où la monnaie du langage, c'était le vers, le mètre lyrique et chanté, où toute histoire ettoute philosophie, toute passion^ pour ainsi dire, et toute action voulaient être èkpnnîées par un langage plus relevé, par un langage •poétique et musical. Car ce qu'aujourd'hui entendent à peine quelques hommes, alors tout le monde l'écou-
* ées oracles de la Pythie, chap. xxni. Cf. dans mes Mélèoîres de Littérature ancienne le morceau intitulé : bes origines de la prose en Grèce, p. 269.