‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 13 sur 194 · DIVERSES TRAGÉDIES SUR UN MÊME SUJET · texte numérisé non relu

DIVERSES TRAGÉDIES SUR UN MÊME SUJET

Les auteurs ne luttaient pas seulement avec euxmêmes ; ils luttaient aussi entre eux sur le même sujet de tragédie. Nous en avons un mémorable exemple dans les Choéphores d'Eschyle et dans les deux Electre de Sophocle et d'Euripide, dont la comparaison nous montre si bien les inconvénients comme les avantages de ces rivalités poétiques. Eschyle s'empare d'un sujet dramatique, et, sans l'épuiser, y laisse pourtant l'empreinte ineffaçable de son génie. Sophocle y revient après lui pour en tirer un chef-d'œuvre ; mais, en voulant le traiter une troisième fois, Euripide l'altère et lui fait presque perdre sa dignité tragique. Dion Chrysostome,* se donne, par une sorte de iiction, le spectacle que nous ne pouvons plus renouveler aujourd'hui, du Philoctète de Sophocle, comparé avec ceux d'Eschyle et d'Euripide (je ne sais pourquoi il n'y ajoute pas le Philoctète d'Ion). Le temps nous a conservé V Œdipe- Roi de Sophocle ; les deux Œdipe d'Eschyle et d'Euripide sont perdus ; seulement ce qu'on sait

die, qu'à une composition écrite en concurrence avec une autre déjà en possession de la scène ; et c'est ainsi qu'il rend compte des expressions Tzproro; et rhJrzoo; dans les témoignages anciens sur ce sujet. Son principal, pour ne pas dire son unique argument, c'est que les sujets tragiques ne sont pas, comme les comiques, susceptibles d'être traités plusieurs ibis de manières fort difTérentes. Il paraît inutile de réfuter ici ce paradoxe, qui d'ailleurs a fait peu de bruit en Allemagne.

' Discours lu, morceau que j'aurai l'occasion de citer plus bas.

30 HISTOIRE DE LA CRITÎQtE. CHAP. I, § 111

de ce dernier ouvrage laisse apercevoir les défauts qui défigurent VtJlectre du même poëte. * Mais combien nous aimerions aujourd'hui pouvoir étendre celte comparaison jusqu'aux Œdipe d'Achaeus, de Diogène, de Philoclès, de Nicomaque, de Xénoclës, de ce Carcinus, tant de fois livré au ridicule par Aristophane, de ce méchant Mélétus, immortalisé par son accusation contre Socrate, dans lequel il poursuivait, dit-on,^ l'ennemi des poètes: nous aurions là, comme en raccourci, toute l'histoire de la scène tragique à Athènes, avec les variations de génie, de talent, de bel esprit et de mauvais goût qui semblent, comme en France, en avoir caractérisé les phases diverses.

La fable de Médée n'avait pas été seulement traitée par Euripide, mais encore par Carcinus, par Diogène, par Dicéogène , par Mélanthius, autre victime des poètes comiques, par Antiphon, par Hérillus, par Néophron, dont il nous reste une assez belle tirade, enfin par Euripide le jeune ; sans compter les comédies de Straltis, d'Antiphane, de Gantharus, d'Eubulus et de Dinolochus,

* Un auteur français, bien oublié aujourd'hui, songea le premier à restituer, par conjecture, la fable de TOEdipe d'Euripide d'après les fragments assez nombreux qui nous sont parvenus de cette pièce. Voyez : OEdipe, tragédie, par le père FoUard, nouvelle édit., Utrecht, 1734, et comparez C.-F. Hermann, Quaestiones OEdipodea; (Marburg, t837, in-4), cap. i.

* Voir la prétendue lettre d'Eschine, dans les Socratis et Socraticorum epistolae, 14, p. 20, éd. Orelli.

DIVERSES TRAGÉDIES SUR UN MÊME SUJET 3i

qui parodiaient la Médée tragique. De même sur la fable de Penthée et des bacchantes de Thrace les anciens lisaient, outre la pièce d'Euripide, cinq ou six tragédies ; celle qui portait le nom de Thespis, celles d'Eschyle, d'Iophon, de Chérémon, de Cléophon et de Xénoclès, enfin un nombre égal de parodies par des auteurs comiques contemporains. ' Il y avait assurément plus d'un Pradon parmi ces rivaux d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide; mais on peut, sans manquer de respect pour les chefsd'œuvre, regretter que pas une de ces mauvaises tragédies ne nous soit parvenue ; elles fourniraient la matière de comparaisons instructives et piquantes.

Les acteurs se mêlent aussi à ces luttes de la muse dramatique. Un ancien biographe de Sophocle prétend que ce poëte composa souvent des caractères tragiques pour la convenance de ses acteurs. * Cela dut arriver lorsque l'artiste en valait la peine, et que, ayant souvent prêté son talent au poêle, il avait acquis le droit de lui donner des conseils. C'est pourquoi sans doute Aristophane nous est représenté en grande intimité avec les deux acteurs Callistrate et Philonide.Le même fait

* Voyez la liste des comédies grecques, à la suite de l'Historia critica comicorum grsecorum d'A. Meineke (Berlin. 1839).

* Le fait est aussi attesté par Aristote dans la Poétique, chap. IX.

Page 1