‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 151 sur 194 · RHÉTEURS DU IV® SIÈCLE · texte numérisé non relu

RHÉTEURS DU IV® SIÈCLE

plus d'une fois, depuis Dion Chrysostome jusqu'à Libanius, on voit les rhéteurs se mêler par l'action et par la parole aux intérêts de leurs patries, à leurs discordes, à leurs luttes avec les cités voisines*. Mais, au point de vue où nous sommes placés pour l'objet de nos études, nous avons bien le droit de regretter tout le talent, tout le temps que perdent les héros de Philostrate et d'Eunape à leur métier de déclamateurs, tandis que l'histoire des lettres contemporaines leur offrait une si riche matière d'érudition et de critique. Sans parler des controverses religieuses qui occupent de plus en plus le monde, et auxquelles prennent part les Celse, les Porphyre, et les Julien, sur le seul terrain des lettres, que de choses auraient pu nous apprendre un Aristide, un Libanius, un Themistius, s'ils s'étaient montrés plus curieux de l'état de la poésie et plus spécialement des productions dramatiques de leur siècle ! Deux maigres discours, l'un d'Aristide, l'autre de Libanius ne sortent guère du cercle des banalités sur les avantages et sur les dangers du théâtre. C'est alors le temps où Saint-Jean-Chrysostome, tout préoccupé des indécences de la pantomime, et ne pouvant d'ail-

à Venise, 1735 ; Petit de Julleville, L'école d'Athènes au IVe siècle après J. G., Paris, 1868 ; Ch. Levêque, Rivalités et concours des professeurs publics au IV« siècle, Paris, 1866.

ï Voir mes Études historiques sur les traités publics chez les Grecs et chez les Romains, Paris, 1866.

leurs méconnaître dans le goût du théâtre un impérieux besoin de la société cultivée, croit le satisfaire en renvoyant les chrétiens aux spectacles delà création * ; le docteur chrétien en prend à son aise avec un mal que les empereurs, même après Constantin, n'osent pas combattre en face, et que leur législation va jusqu'à protéger par crainte des passions populaires^; mais n'y avait-il pas un milieu à prendre pour un critique moraliste entre la tolérance des uns elle remède héroïque des autres?

Sur le théâtre au temps de l'empire, nous ne pouvons relever que des témoignages épars et sommaires. Sur ce sujet, le dernier ouvrage ancien que nous puissions signaler est celui de Juba le jeune, auquel se rattachait d'ailleurs une Histoire de la Musique par le second Denys d'Halicarnasse. De ces deux écrits, quelques lignes à peine nous sont parvenues. Mais, comme nous le verrons plus bas, l'épigraphie supplée en une certaine mesure à leur perte. De la tragédie et de la comédie grecques, pas un drame n'est arrivé jusqu'à nous, pas une suite de fragments appréciables depuis la fondation d'Alexandrie. Combien la bibliothèque de cette ville offrait de documents pour suivre la décadence de

* Voir Saint-Jean-Chrysostome, XXXVIIe homélie sur Saint- Matthieu, t. VII, p. 475, éd. Gaume (1837).

2 Voir mes Mémoires de littérature ancienne, ch. XVII, p.

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l'art dramatique depuis Lycophron jusqu'au temps où triompha le christianisme, on en peut juger par le seul opuscule d'Héron d'Alexandrie, le célèbre mécanicien, où nous voyons décrit un théâtre de marionnettes, et, comme objet de la représentation, un drame en quatre actes, tiré de la vieille épopée : la flotte grecque partant des rives de Troie en cendres pour venir échouer sur les roches de Capharée, Nauplius vengeant sur elle le prétendu meurtre de son fils Palamède, victime des mensonges d'Ulysse, Ajax foudroyé par Minerve en punition de son attentat sur Cassandre*, voilà ce qu'un ingénieux mécanisme faisait revivre pour les enfants d'Alexandrie, tout près du Musée où l'on commentait les chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Quelques siècles plus tard, les Athéniens prêtaient à un montreur de marionnettes la scène où, dans les fêtes de Bacchus, on représentait encore des tragédies de l'école classique ^ En réalité, la grande tragédie ne survécut guère

» Victor Prou, Les théâtres d'automates en Grèce au II» siècle de l'ère chrétienne, d'après les k\>zo^u'OT:ouy.d d'Héron d'Alexandrie (extrait des Mémoires présentés par divers savants étrangers à l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le série, t. IX, Ile partie) ; cf. un article de M. H. Weil (Journal des savants, juillet 1882).

2 Athénée, liv. I, c. 46, p. 19 : 'Aôvjvarot ^s noOstvw r&i veuoo-

—Barthélémy, Voyage d'Anacharsis, ch. 70, abuse de ce passage quand il suppose que Pothinus et Euripide représentaient dans un même jour leurs œuvres sur le théâtre d'Athènes.

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au siècle d'Alexandre, mais une nouvelle école continuait d'occuper la curiosité. Apparemment même, elle l'attirait plus que la reprise des anciens drames, car dans maint décret des cités grecques où l'on proclamait la couronne décernée à quelque bienfaiteur, il est décidé que la proclamation aura lieu dans le théâtre, et un jour de « tragédies nouvelles » *. Beaucoup d'auteurs de ces tragédies et aussi des comédies nouvelles nous sont connus par les inscriptions ^ Ils ont peut-être mérité l'oubli où sont tombés leurs ouvrages, mais au moins ces ouvrages perpétuaient en Grèce et en Italie jusque sous Fempire la tradition d'un art dramatique sérieux à côté de la séduction malsaine exercée par la pantomime et de l'attraction sanguinaire exercée par les jeux du cirque. Non seulement sur les théâtres répandus en si grand nombre à travers le monde

« TpKy(ùSoU TLv.aoU (Démosthène,Sur la Couronne, § 84,décret. du peuple Athénien dont le texte me paraît authentique, sauf le protocole contenu dans les premières lignes). Pour d'autres exemples de couronnes décernées dans le théâtre, voir le Corpus Inscr. GriBC, n" 3067 et 3068.

2 Inscriptions de Thèbes, dans Bœ?kh, Corp. Inscr. Grœc., no 1584, no 1585 ; cf. no 6829 ; Le Bas, Voyage archéologique, no 1619 ; Bulletin de correspondance archéologique d'Athènes, 1879, p,352; on pourrait multiplier ces exemples, mais une sèche énumération de noms propres serait peu utile. — Bœckh, dans ses notes sur le no 1584, paraît s'être mépris sur le sens de xatvoi rpay&xjot dans les divers textes relatifs à ce sujet; pour plus de détails, voir Hermann, Opusc, t. VII, p. 211-241.

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grec et le monde romain * on représentait encore des chefs-d'œuvre classiques, mais dans les concours ouverts pour les beaux-arts par plusieurs villes on voit des prix de déclamation théâtrale décernés à des jeunes gens, ce qui exigeait naturellement de semblables exercices dans les écoles \ Au temps de Plutarque, Ménandre n'avait pas seulement les honneurs de la scène, il était encore entre les mains de tous les hommes de goût, et dans les banquets, nous dit ce grave philosophe, on se serait passé de vin, plutôt que des comédies de Ménandre \

N'oublions pas enfin que les princes, les cités et les particuliers n'encouragent pas seuls le théâtre classique de l'ancienne Grèce : les puissantes corporations dionysiaques qui desservaient les théâtres de l'ancien monde, et dont l'organisation nous est aujourd'hui exposée par tant d'actes authentiques sur les marbres *, devaient perpétuer la popularité des grands tragiques et des grands co-

^ On en peut compter, aujourd'hui encore, une centaine : voir Welcker, La tragédie grecque dans ses rapports avec le cycle épique (en ail.), 1839-41, p. 1298 et suiv. ; et Ch. Magnin, Théâtres, amphithéâtres et cirques romains dont il existe des vestiges en France (Annuaire historique pour l'année 1840 publié par la Société d'Histoire de France, Paris, 1839, p. 199).

2 Voir Bœckh, Corp. inscr. gr., no 3088.

3 Plutarque, Comparaison d'Aristophane et de Ménandre ; cf. Symposiaques, VII, 8, | 3. •

* p". Foucart, De coUegiis scenicorum artificum apud Grœcos, Paris, 1873.

miques jusque clans la décadence, hélas! bien sensible de la poésie, au ii*, au iii^ siècle de notre ère. Le théâtre n'était donc pas livré tout entier àTinfluence coxTuptrice des mimes et de la danse d'imitation.

4. Jugements des docteurs chrétiens sur la poésie en général. Rivalité de la poésie chrétienne à ses débuts avec la poésie païenne en décadence. Jugements et théories des docteurs chrétiens sur l'éloquence : comparaisons avec l'éloquence païenne et les théories des rhéteurs païens.

Sur ce sujet de la moralité du théâtre, un seul docteur chrétien, que je sache, essaie une distinction bien légitime : c'est saint Augustin, qui, dans un chapitre de la Cité de Dieu\ remarque avec beaucoup de raison que, si la lecture des poètes tragiques et comiques est dangereuse pour la jeunesse des écoles, ce danger n'est pas comparable à celui des théâtres où la licence des gestes et l'obscénité du langage exercent sur Timagination des spectateurs la plus malsaine influence. Déjà, il est vrai, les Stoïciens, et Platon avant eux, avaient montré à cet égard une juste sévérité. Plus spécia-

* II, 8. Scenicorum tolerabiliora ludorum, comœdiœ scilicet et tragœdiae, hoc est fabulae poetarum, agendœ in spectacuhs multa rerum turpitudine, sed nulla saltem, sicut aliae multœ, verborum obscenitate compositœ, quas etiam inter studia quae iiberalia vocantur, pueri légère et discere coguntur a senibus.

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