LES DEUX PHILOSTRATE
thaumaturge Apollonius de Tyane, qu'il dédiait à une impératrice lettrée *, et les Vies des Sophistes, qu'il adresse à un grand personnage de son temps par la singulière préface que voici :
« Flavius Philostrate à l'illustre consul Antoine Gordien. Je t'ai décrit en deux livres les hommes qui, cultivant la philosophie, passèrent pour faire de la sophistique, et que l'on a ainsi proprement appelés sophistes, sachant que tu as des rapports avec cet art, puisque tu fais remonter ta race, quant à la science, à Hérodele sophiste (c'est Hérode Atticus), me rappelant aussi nos entretiens d'autrefois sur les sophistes dans le temple du quartier de Daphné à Antioche. Je n'ai pas rapporté pour tous les noms de leurs parents, mais pour ceux seulement qui étaient d'une naissance illustre; car je me suis souvenu aussi que Gritias le sophiste n'ajoute de nom de parent à personne, si ce n'est à Homère, car il ne put pas ne pas transmettre à la postérité cette chose merveilleuse, qu'un fleuve était le père d'Homère. 11 importe peu, en outre, à celui qui désire s'instruire, de connaître le père et la mère de quelqu'un, de savoir ses vertus et ses vices, ses bonnes ou ses mauvaises actions, effets du hasard ou de la prudence. Gomme le vin mêlé par Hélène aux parfums égyptiens-, ce travail, excellent proconsul^ éloignera de toi les soucis. Adieu, chef des Muses. »
Nous déplorions plus haut l'affaiblissement de
* Julia Domna, femme de l'empereur Septime Sévère. Sur le héros même de cette biographie, voir la thèse de Mervoyer sur Apollonius deTyane (en grec, Paris, 1864).
* Voir Homère, Odyssée, IV^ 229 et suiv.
<■ ■ il
l'érudition et plus encore celui de l'esprit critique chez Libanius ; mais ce dernier est bien supérieur au sophiste de Lemnos. On ne sait ce qu'il faut déplorer le plus dans la page que je viens de transcrire, la platitude du flatteur ou la niaiserie d'un biographe qui se plaît à ignorer et à supprimer pour nous la moitié même de l'histoire. L'introduction à la Vie des Sophistes, qui suit cette étrange préface, est digne dos promesses de l'auteur. Eunape seul, qui vient par l'ordre des temps après Philostrate, le dépasse par le désordre des idées et par l'amphigouri du langage. Les historiens de la littérature grecque sont réduits, faute de sources plus pures, à puiser dans ces misérables compilations des souvenirs et des renseignements qu'on ne trouve pas ailleurs, et quelquefois des pages d'un réel intérêt. Mais on se demande tristement quel était l'état des esprits dans les écoles de ces rhéteurs qui, tout voisins des plus riches bibliothèques, semblent si peu soucieux d'aborder les trésors dont elles sont pleines.
On a plusieurs fois esquissé le tableau de la vie littéraire chez les Grecs au m" et au iv* siècle de l'Empire : on nous a dépeint celte bruyante agitation des écoles, la rivalité passionnée des maîtres, les émeutes des écoliers, le vain éclat d'une sophistique fastueuse *. 11 n'est que juste d'ajouter que
' Crésol, Theatrum veterum rhetorum, Paris, 1640, réimp.