GICÉRON ÉLÈVE DES GRECS S
ici aux chapitres lu et ! i de son troisième dialogue De r Orateur) il désespère de lutter avec ses maîtres les Grecs par la brièveté des termes nécessaires pour caractériser les figures de rhétorique ; les équivalents lui manquent dans la langue latine, et il n'ose pas en créer de sa propre autorité *. C'est pour nous un spectacle curieux que les efforts d'une pareille lutte ; mais ce que nous en devons ici recueillir pour notre objet, c'est la profonde alliance des idées grecques et des idées romaines dans ce que j'ose appeler la substance du savoir chez Cicéron ^ On n'est pas plus grec que lui, quand il parle de Périclès, de Phidias, de Lysias, d'Isocrate ou de Démosthène ; on n'est pas plus romain que lui, quand il parle du vieux Caton, de César, de Brutus et d'Hortensius. Nous n'avons donc qu'une idée incomplète de la critique appliquée aux œuvres de ces maîtres, quand nous ne la cherchons que chez les rhéteurs grecs depuis Aristote jusqu'à Denys d'Halicarnasse.
» Voir Clavel, De M. Tullio Cicérone Graecorum interprète, Paris, 1868, et Gicéron, De Oratore, III, surtout à partir du
paragraphe 155.
' Voir Van Heusde, M. TuUius Gicero $t>07r>âT&)v, disquisitio de philosophiae Ciceronis fonte praecipuo, Utrecht, 1836; G. Thiaucourt, Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecques, Paris, 1885 ; Baumhauer, De Aristotelia vi in Ciceronis scriptis, Utrecht, 1841 ; Bontoux, Aristotelis et Ciceronis principia rhetorica inter se invicem comparata, Paris, 1840.
NI
bien de luiS on a les cahiers d'un jeune étudiant'' . qui déjà montre un talent capable et jaloux de s'élever plus haut. U Orateur, le Brutus et les trois dialogues De r Orateur nous offrent dans leur pleine expansion les idées de celui qui prétendait bien au titre de maître de la parole, même à côté d'un Démoslhène et d'un Eschine, mais qui gardait toujours sous ses yeux ces grands modèles, et n'avait rien plus à cœur que de pénétrer dans l'intimité de
leur génie.
Cette inquiétude de son esprit ambitieux s'exprime à nous d'une manière singulièrement vive dans l'opuscule qui servait de préface à sa traduction, aujourd'hui perdue, des deux célèbres plaidoyers Sur la Couronne ; il veut nous y faire apprécier les caractères si délicats de l'atticisme, et il s'épuise là-dessus en distinctions d'une finesse décourageante pour notre langue, où l'on voit que lui-même il n'est pas satisfait des richesses de la sienne ; le latin lui offrait à chaque pas des résistances dont son esprit ne savait comment triompher sans recourir à des inventions de mots, à des hardiesses de syntaxe que personne n'aurait osé se permettre avant lui. Parfois même (je pense
1 Voir Van Heusde : Disquisilio de L. iElio Stilone, Ciceronis in rhetoricis magistro, rhetoricorum ad Herennium, ut videtur, auctore, etc., Utrecht, 4834.
« Cicéron, De Oratore, I, ii, 5 :... quoniam quae pueris aut adulescentulis nobis ex commentariolis nostns inchoata ac rudia exciderunt.
ClCÉRON ÉLÈVE DES GRECS 543
ici aux chapitres lu et lui de son troisième dialogue De r Orateur) il désespère de lutter avec ses maîtres les Grecs par la brièveté des termes nécessaires pour caractériser les figures de rhétorique ; les équivalents lui manquent dans la langue latine, et il n'ose pas en créer de sa propre autorité *. C'est pour nous un spectacle curieux que les efforts d'une pareille lutte ; mais ce que nous en devons ici recueillir pour notre objet, c'est la profonde alliance des idées grecques et des idées romaines dans ce que j'ose appeler la substance du savoir chez Cicéron ^ On n'est pas plus grec que lui, quand il parle de Périclès, de Phidias, de Lysias, d'Isocrate ou de Démoslhène ; on n'est pas plus romain que lui, quand il parle du vieux Caton, de César, de Brutus et d'Hortensius. Nous n'avons donc qu'une idée incomplète de la critique appliquée aux œuvres de ces maîtres, quand nous ne la cherchons que chez les rhéteurs grecs depuis Aristote jusqu'à Denys d'Halicarnasse.
* Voir Clavel, De M. Tullio Cicérone Graecorum interprète, Paris, 4868, et Cicéron, De Oratore, III, surtout à partir du paragraphe 155.
« Voir Van Heusde, M. TuUius Cicero 4>t>o7r)>âTwv, disquisitio de philosophiae Giceronis fonte praecipuo, Utrecht, 1836; C. Thiaucourt, Essai sur les traités philosophiques de Cicéron et leurs sources grecques, Paris, 1885 ; Baumhauer, De Aristotelia vi in Giceronis scriptis, Utrecht, 1841 ; Bontoux, Aristotelis et Giceronis principia rhetorica inter se invicem comparata, Paris, 1840.
De ces rhéteurs eux-mêmes la doctrine serait mal connue, puisque leurs œuvres ont péri, sans les analyses que nous en a conservées Quintilien au cours de son livre sur Y Institution de F orateur. Peut-être aussi les Hermagoras et les Théodore doivent-ils quelque chose à la brièveté même de ces analyses ; car elles ne nous laissent que trop voir les subtilités d'une scholastique pédante, bonne tout au plus à aiguiser les esprits, incapable de monter les cœurs au ton de la véritable éloquence.
Mais Quintilien ne nous est pas seulement précieux pour sa connaissance des doctrines de Técole ; il Test aussi par une appréciation plus générale des beautés de la littérature grecque. Le premier chapitre de son dixième livre, cette série de jugements expressifs sur les poètes et les prosateurs classiques de la Grèce, résume pour nous une lecture intelligente d'écrits qui ne nous sont pas tous parvenus, et elle montre une rare équité de jugement. Quintilien y parle-t-il toujours en son propre nom, ou bien a-t-il traduit quelquefois des pages de tel ou tel critique alexandrin ? C'est ce que nous ne saurions guère dire aujourd'hui, pas plus que nous ne saurions dire ce que doit l'Art poétique d'Horace au livre du grec Néoptolème de Parium, que l'on cite pour lui avoir servi de modèle. Au moins doit-on constater que Quin-