LE SATIRICON DE PÉTRONE
mutilation, débute par une incomparable page sur la corruption du goût dans les écoles des sophistes de l'une et de l'autre langue. Cette pétulante invective rappelle les plus sévères pages de Cicéron et de Quintilien : elle signale, avec autant de vérité que de mordante ironie, la différence qu'il y a entre les vains exercices de parole où s'épuisait la subtilité des sophistes et de leurs élèves, et la pratique d'une éloquence virile applicable aux véritables intérêts d'une société libre ; elle montre combien le génie poétique est étranger et supérieur aux vanités de l'enseignement sophistique.
« La jeunesse, s'écrie Pétrone, n'était pas enfermée dans les déclamations, au temps où Sophocle et Euripide ont trouvé le langage qui convenait à leur art; un maître n'avait pas, dans l'ombre de son école, éteint les rayons du génie, au temps où Pindare et les neuf lyriques n'osaient pas se mesurer avec le mètre d'Homère...; je ne vois pas que ni Platon, ni Démosthène, aient abordé de tels exercices....; c'est récemment que de l'Asie a soufflé, comme un astre malfaisant, cet esprit de bavardage vide et sans mesure.... Qui, depuis ce temps s'est élevé à la gloire d'un Thucydide ou d'un Hypéride? etc. » A lire ces lignes qui semblent inspirées par un patriotisme tout hellénique, on croirait entendre unDenys d'Halicarnasse,mais un Denys éloquent, au lieu du médiocre rhéteur
que nous avons jugé plus haut. Mais voici que bientôt le sophiste Agamemnon, que Pétrone vient de nous faire entendre, s'autorise expressément de la sévérité de Cicéron, contre l'enseignement corrupteur de ses confrères ; voici qu'il emprunte à Lucilius le fouet de la satire, et qu'en beaux vers il peint la mâle éducation qui seule peut préparer le poète et l'orateur à devenir un digne rival d'Homère et de Démosthène. Nous étions tout à l'heure en plein monde hellénique ; maintenant nous sommes en plein monde romain, et nous nous rappelons que, vers le temps du Satiricon, Tacite assistait aux graves entretiens qu'il a si noblement résumés dans le dialogue Des Orateurs illustres. On ne peut donner un meilleur exemple de l'alliance des cœurs et des esprits chez tous les critiques sérieux des deux nations sous les Césars.
Après cela, nous pourrions glaner encore chez les contemporains et les successeurs de Tacite mainte preuve de cette alliance : Suétone, Pline le Jeune, les médiocres biographes réunis dans le recueil des Scriptores historiae Augustœ , nous fourniraient maint trait pour compléter le tableau dont nous n'avons voulu esquisser que les figures principales. Mais il faut s'arrêter, et nous avons, je crois, fait assez bien voir que la critique chez les Romains est toute pénétrée d'hellénisme, en même temps qu'elle a pris chez eux je ne sais quel accent de
COMMENTATEURS DE PLATON ET d'aRISTOTE 551
force, je dirais presque de majesté, inconnu aux maîtres grecs, si ce n'est peut-être à l'auteur du traité Du Sublime.
§ 6. — L'érudition et la critique littéraire durant les derniers siècles de l'Hellénisme : l'école des commentateurs de Platon et d'Aristote, le compilateur Stobée, la Poétique d'Aristote pendant le moyen-âge et particulièrement chez les Arabes.
Les considérations et les souvenirs que nous avons résumés dans les pages précédentes ouvriraient bien des horizons devant lesquels un historien des lettres grecques aimerait à s'arrêter. A peine, en effet, avons-nous pu signaler les nombreux commentateurs de Platon et d'Aristote qui se sont succédé depuis ces maîtres jusqu'à la chute des écoles de philosophie grecque. Après Longin, nous n'avons pas même cité le platonicien Atticus, dont Eusèbe nous a conservé des extraits intéressants dans sa Préparation évangéliqueK Après Atticus, qui sait si l'on ne rencontrerait pas quelques pages utiles à recueillir dans la collection si volumineuse des commentaires et des écrits originaux du péripatéticien Alexandre d' Aphrodisias ? Même dans les écrits de Proclus et d'Olympiodore, surtout en tête de leurs commentaires spéciaux sur des dialogues de Platon, on serait curieux de
i Livres XI, 2; XV, 3 à 13 (pages 509, 804 et suiv. de réd. Vigier).
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recueillir et de discuter les questions qu'ils se posent et les règles qu'ils suivent pour déterminer si chaque dialogue est ou n'est pas authentique. Toute cette critique, qu'on peut appeler aujourd'hui la critique d'attribution, remonte bien haut dans les annales des écoles et des bibliothèques grecques ; elle remonte au moins jusqu'au savant Callimaque*. Dès les premiers siècles chrétiens, elJe va prendre un surcroît d'importance chez les défenseurs et les adversaires du christianisme et chez les docteurs chrétiens au sujet de mainte production légendaire et des écrits dogmatiques de maint hérésiarque. Chercher quelles furent les conditions où l'esprit critique se développa pendant des siècles de controverse ardente, en quelle mesure il put s'affaiblir dans son application aux documents de l'histoire, serait déjà la matière d'un livre entier, mais d'un livre qui dépasserait les limites du nôtre. Il nous suffit d'indiquer un tel travail aux jeunes écrivains qui se sentiront le courage et l'ambition de s'y livrer. Jetons seulement un coup d'œil sur une compilation dont la date se place vers le cinquième siècle de l'ère chrétienne, et qui résume assez clairement pour nous, par sa richesse et sa variété, l'abondance des livres que l'hellénisme avait produits avant que sa littérature se confondît avec celle du christianisme.
* Voir plus haut, p. 365.
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