‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 163 sur 194 · LE COMPILATEUR STOBÉE · texte numérisé non relu

LE COMPILATEUR STOBÉE

Le compilateur Jean de Stobi, ainsi nommé de la petite ville qui était sa patrie, en Macédoine, ou, comme on l'appelle d'ordinaire, Stobée, est un exemple de ces personnages modestes, de ces esprits médiocres dont les ouvrages ont pour principal et presque pour unique mérite d'avoir conservé jusqu'à nous les extraits de livres et d'auteurs dont le plus grand nombre nous seraient, sans eux, restés inconnus. Des cinq cents auteurs auxquels Stobée avait emprunté ses milliers d'extraits, soit directement, soit indirectement, pas un seul n'est chrétien, pas un seul n'est postérieur au milieu du v" siècle ; d'un autre côté, sa compilation figure dans la Bibliothèque de Photius au ix® siècle *: c'est donc entre le v° et le ix*' siècle de l'ère chrétienne qu'il faut placer la rédaction de cette utile et singulière encyclopédie. L'auteur s'était proposé pour seul but l'éducation de son fils nommé Septimius; ainsi, la maison d'une obscure famille de Macédoine possédait sans doute alors réunis sur les rayons d'une seule bibliothèque tous les livres d'où furent tirés tant d'extraits pour l'étude de la philosophie naturelle, delà logique, de la philosophie morale, mais où, à vrai dire, la théorie du beau dans les arts et la littérature proprement dite tiennent très peu de place. Au moins,

* God. 167. Voir C. Thiaucourt, De Johannis Stobœi eclogis, earumque fontibus, Paris, 1885.

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tant d'analyses et de morceaux choisis montrentils la main d'un érudit singulièrement curieux, et pour qui Thellénisme était encore l'objet d'un véritable culte. A partir de ce temps, il sera bien difficile de suivre, soit dans les pays grecs, soit dans les pays de langue latine, la tradition des grandes doctrines littéraires de l'antiquité classique. En devenant curieux de la philosophie grecque, les Orientaux vont s'occuper d'en traduire quelques œuvres, mais cela surtout en vue des principes généraux de la science, et sans s'inquiéter beaucoup de ses rapports avec l'éloquence et la poésie. C'est encore là un sujet d'observations que nous ne pouvons approfondir ; nous en ferons du moins sentir l'intérêt, en montrant par quelques traits ce qu'était devenue la philosophie des arts chez les interprètes orientaux des doctrines d'Aristote.

Dans le cours de nos études précédentes, on a vu combien la Poétique d'Aristote semble avoir été négligée depuis le temps de Théophraste. Tandis que les idées de Platon sur la poésie, et en particulier son jugement sur Homère, sont sans cesse discutés parles rhéteurs, c'est à peine si nous trouvons le livre d'Aristote cité trois ou quatre fois dans un intervalle de six siècles * ; les docteurs scolastiques ne l'ont pas connu. Tandis que les ouvrages qui composent VOrganon ont eu des commenta-

i Voyez plus haut, cbap. m, { 4.

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teurs, la Poétique semble n'avoir pas été une seule fois commentée avant le xv* siècle.

Est-ce à la longue disparition de certains manuscrits du Stagirite après la mort de Théophraste, est-ce à quelque négligence particulière des péripatéticiens, est-ce enfin au hasard qu'il faut attribuer cette singulière fortune? Là-dessus, on ne peut former que des conjectures. Mais ce qui est certain, c'est que les anciens manuscrits grecs de la Poétique sont en très petit nombre, et que des traductions latines faites sur l'arabe et sur l'hébreu ont popularisé ce petit écrit dans l'Europe occidentale avant que le texte en fût répandu par l'imprimerie *. On sait que de bonne heure les écoles d'Orient ont adopté Aristote, et qu'elles ont utilement contribué à nous transmettre les monuments de sa philosophie. Il est vrai que, dans leur zèle, les Orientaux ont souvent pris pour authentiques des livres ou fort suspects ou absolument apocryphes, comme le recueil Sur l'Art poétique selon Pythagore et les Pythagoriciens, dont parle un catalogue arabe des œuvres d'Aristote '. Mais c'est

* Je dois quelques-uns des faits réunis dans ce paragraphe à de bienveillantes communications de feu M. Reinaud, de l'Institut. M. E. Renan, dont l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a couronné en 1848 un mémoire sur l'Etude du grec et des langues orientales en Occident pendant le moyeuâge, a eu aussi l'obligeance de me fournir d'utiles renseignements ; voir aussi sa thèse latine: De philosophia peripatetica apud Syros, Paris, 1852.

* Gasiri, Bibliotheca hispano-arabica, 1. 1, p. 306, 307.

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bien noire Poétique, qui, traduite d'abord en syriaque *, le fut ensuite, et avec beaucoup de soin, du syriaque en arabe, par Abou-Baschar Matthieu, fils de Jonas, chrétien nestorien, entre 320 et 330 de l'hégyre, par conséquent vers 935 de notre ère. La Bibliothèque Nationale de Paris possède cette traduction dans un beau manuscrit' qui contient plusieurs autres ouvrages d'Aristote également traduits en arabe, mais dont l'écriture est fort difficile à déchiffrer aujourd'hui. On a pu s'assurer néanmoins que le traducteur syriaque, et, d'après lui, le traducteur arabe n'avaient pas eu de la Poétique une rédaction plus complète que celle que nous lisons encore ; et quoique le travail d' Abou-Baschar paraisse prétendre à une assez grande exactitude, il est bien difficile d'en rien tirer pour la restauration du texte grec.

Deux siècles plus tard, le célèbre Averroès composait, peut-être d'après le texte même, un abrégé de la Poétique, destiné à en rendre la doctrine plus intelligible à des Arabes. L'original de cet abrégé s'est perdu comme celui de la plupart des livres

* Voyez Fluegel, De Arabicis scriptorum graecorum interpretibus (Misna, 1841), p. 20. Cf. Renaudot, De Barbaricis Aristotelis versionibus, t. III de Ja Bibliothèque grecque de Fabricius.

^ No 882 A de Tancien fonds. On nous promet depuis longtemps, une édition de cette version arabe ; mais en 1874, M. Vahlen (p. 11 de la préface de son édition de la Poétique), constate que cette publication est toujours attendue.

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d' Averroès * ; mais la version latine d'Hermann l'Allemand ^, faite au commencement du xiii® siècle, peut, dans sa barbarie, en donner une idée assez fidèle. La Bibliothèque Nationale possède un manuscrit' de cette version, et elle a été imprimée à Venise, en 1481 , avec la version latine d'une analyse en arabe de la Rhétorique.

Hermann l'Allemand avait sous les yeux, ainsi qu'il l'atteste, une traduction arabe complète de notre texte grec ; mais, ayant trouvé trop de difficulté à la mettre en latin, il se rejeta sur l'abrégé d'Averroès. Nous ne voyons pas bien ce qu'il y a gagné : on ne peut rien imaginer de plus confus ni de plus obscur que cette analyse d'un texte déjà si mutilé. Malgré toute son érudition, Averroès ne savait pas le premier mot de la poésie grecque : certaines définitions d'Aristote ne pouvaient lui offrir aucun sens, et, quoiqu'il supprime bien des détails, c'est à peine s'il comprend le peu qu'il s'est imposé de traduire. De fausses analogies entre les usages grecs et les usages arabes achèvent de l'éga-

* Sur ce célèbre docteur, voir la thèse de M. Renan, Averroës et l'Averroïsme, Paris, 1852, 2e éd., 1861.

' On a souvent confondu cet Hermann avec un Hermann Contract, traducteur non moins célèbre qui vivait au xie siècle Vovez A. Jourdain, Recherches sur les Traductions latines d'Aristote, p. 145 et 152 de l'édition donnée en 1843 par le fils de l'auteur; cf. p. 384, 385.

3 Fonds de Sorbonne, no 1782. Ce manuscrit, plus correct à beaucoup d'égards, peut surtout servir à rectifier les noms propres dans l'édition de Venise.

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rer. Ainsi, n'ayant pas la moindre idée de ce que c*est qu'une tragédie, il confond ce genre de poème avec les panégyriques à la louange des princes, dont la littérature arabe offre beaucoup d'exemples. A propos de la reconnaissance, sujet qu'Aristote analyse d'une façon si subtile, Averroès revient à son erreur, et l'exagère encore. « La meilleure reconnaissance, dit Aristote, est celle qui sort de l'action même; » dans cette action, ou plutôt dans ces actions (TrpàyixxTa), le philosophe arabe voit des actes volontaires et honorables ^ et il en prend occasion de citer le Koran, où se trouvent, dit-il, de nombreux éloges en l'honneur d'actes volontaires*. On pense, après cela, qu'il ne s'expose pas à traduire les vers cités par Aristote ni ses nombreuses allusions à des poèmes épiques ou dramatiques. Tous ces exemples, il nous avertit lui-même qu'il les remplacera par des exemples empruntés à la poésie arabe, précaution que nous ne pouvons pas lui reprocher pour notre part, et qui donne à son abrégé quelque intérêt pour les amateurs de littérature arabe.

Dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, la traduction d'Hermann l'Allemand est suivie de questions relatives à la Poétique^ analogues à celles qui précèdent presque tous les grands commen-

* Voyez aussi, dans mon édition de la Poétique, le commentaire sur le chap. vi.

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taires sur Aristote. Quelle est la place de ce livre parmi les écrits logiques? Quel rapport a-t-il avec la Rhétorique et avec les différentes parties de l'Organon, etc.? Si ces questions, qui sont d'une autre écriture que la traduction, étaient elles-mêmes traduites de l'arabe ou du grec, on en pourrait conclure que la Poétique avait eu dans l'antiquité ses interprètes comme les autres ouvrages d'Aristote. Le travail d'Averroès sur la Poétique a été aussi traduit en hébreu rabbinique, au xiv** siècle. L'auteur de cette version, natif de la ville d'Arles, se nomme Todros Todrosi (c'est-à-dire Théodore fils de Théodore), et il en donne la date (1327 de notre ère) dans une souscription dont je transcris les premières lignes, parce qu'elles constatent l'opinion des docteurs d'alors sur le rang que doit occuper la Poétique dans la théorie aristotélique de l'esprit humain: « La traduction de ce livre, qui sert de couronnement à la logique, a été terminée par moi Todros Todrosi, etc. » Le manuscrit n° 322 de la Bibliothèque Nationale, contient, avec d'autres traductions par le même auteur, ce morceau qui est resté inédit ; mais on en peut lire, dans les éditions imprimées d'Averroès, une traduction latine, faite au xiv" siècle par Mantinus, juif de Tortose, en Espagne. Le latin de Mantinus est si différent de celui d'Hermann qu'on a peine à concevoir que ces deux traductions se rapportent, en définitive, au même

original; et, chose singulière, c'est Mantinus qui se rapproche le plus du texte grec, et ])ar conséquent du véritable, sens d'Aristote. On serait tenté de croire au premier abord qu'il avait sous les yeux un manuscrit grec de la Poétique. Mais une simple observation réfute cette conjecture: chaque fois qu'Averroès a remplacé par des exemples arabes les exemples grecs cités dans Aristote, Mantinus supprime Tinterpolation du savant arabe; mais il ne s'avise pas de combler les lacunes qui résultent de ces suppressions. Eût-il montré cette réserve s'il avait pu compléter l'analyse d'Averroës à l'aide de l'original même sur lequel celui-ci avait travaillé ? Du moins il est certain que Todros avait pu consulter une version arabe plus complète que celle d'Averroès, peut-être la version d'Abou-Baschar, car il relève plusieurs fautes du célèbre abréviateur ; et voilà comment la traduction de Mantinus se trouve supérieure, en quelques passages, à celle d'Hermann l'Allemand.

Moins difficile à comprendre pour des érudits de langue sémitique, la Rhétorique d' Aristote nous a été, d'ailleurs, transmise par des manuscrits en meilleur état. C'est un des écrits du Stagirite qui approchent le plus d'une forme régulière. On voit seulement que sa division actuelle en trois livres n'était pas la même dans tous les manuscrits, et que les Grecs en connaissaient une division parti-

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