TRANSMISSION DE LA RHÉTORIQUE D ARISTOTE
entière adoptée par les latins *. On y remarque aussi une interpolation trop légèrement accueillie par quelques éditeurs du grec et par plusieurs critiques nos contemporains». Mais cette division n'implique aucun changement notable dans la rédaction originale. Le texte aristotélique, sauf quelques variantes accidentelles, est, chez les rhéteurs grecs ^ comme chez les traducteurs occidentaux, celui que nous lisons aujourd'hui. L'art de la parole n'avait certes pas chez les Syriens, chez les Arabes et chez les Juifs les mêmes applications à Téloquence judiciaire ou politique, ni aux discours d'apparat. Mais les théories helléniques sur ce sujet n'étaient pas, comîne les théories sur l'art poétique, de nature à dérouter les esprits d'un chrétien de Syrie, d'un juif d'Espagne ou d'un phi-
' Voir les deux témoignages recueillis dans les manuscrits par Bekker, p. 1377 de l'éd. de Berlin in-4o. Cf. Pobservation de Spengel, t. II, p. 169 de son édition grecque -latine de la Rhétorique, Lipsi3e,1867, édition qui est aujourd'hui la meilleure a consulter pour les traductions latines, de ce livre faites au moyen âge.
' Voir la dissertation de M. Havet, p. 70 de l'éd. de 1846 et les rectifications qu'y apporte M. Bonafous dans une note de son édition avec traduction française de la Rhétorique. p.415, Pans, 1856 ; il s'agit d'un passage sur la torture.
3 On peut s'en convaincre par les citations que relève l'index des Rhetores Grœci de Walz, au mot Aristote ; cf. les Scbolies de Stephanos, qu'a publiées Cramer dans ses Anecdota parisina, t. I, p. 287-300, et le mémoire de Brandis sur les Interprètes de la Rhétorique d'Aristote, dans le Philologus, t. IV, p. 1,
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losophe arabe sectateur du Coran. Néanmoins, ce n'est pas dans leurs écrits que nous pouvons retrouver la véritable doctrine aristotélique, et nous sommes heureux que la Rhétorique nous soit parvenue en son texte original. C'est là seulement que les interprètes de l'Europe moderne ont pu en apprécier la profondeur et la durable utilité.
Dans la revue que nous venons de faire des théories et des applications de la critique en Grèce, nous avons presque partout considéré le génie de l'hellénisme comme étranger à toute influence du dehors et comme antérieur à celui des autres civilisations. Quoique la Grèce ait été de bonne heure en contact avec l'Egypte, avec la Perse et l'Assyrie, nous ne voyons pas qu'elle ait rien dû à ces trois grandes nations pour le développement de sa littérature. On a cru longtemps qu'elle ne leur devait rien, même pour la culture des arts plastiques; et si, de ce côté, grâce aux découvertes récentes, il y a lieu de faire bien des réserves*, et d'attribuer à l'art oriental une part dans les premiers essais de l'art grec, — en matière de poésie et d'éloquence, l'hellénisme reste pour nous marqué d'une profonde empreinte d'originalité. Il nous semble encore aujourd'hui que nulle part ailleurs qu'en Grèce le génie littéraire ne s'est développé
* Sur ce sujet, voir le bel ouvrage de MM. Perrot et Chipiez : Histoire deTart dans l'antiquité, Paris, 1883-1884.
plus régulièrement à travers les âges et n'a eu une connaissance plus claire de ses lois el de ses œuvres. C'est à peine si le néoplatonisme nous laisse apercevoir l'influence de quelques doctrines orientales.* La pensée religieuse, sous l'action du christianisme, fut plus souvent pénétrée par le mélange de ces doctrines. L'hellénisme proprement dit resta, dans la science du beau comme dans la pratique des arts, fidèle au caractère de son originalité primitive. Il rechercha toujours, et presque [toujours il réalisa l'alliance de l'imagination créatrice avec la raison : c'est cette alliance dont nous avons suivi les phases diverses pendant dix siècles environ de l'histoire littéraire de la Grèce, en nous attachant surtout aux œuvres des philosophes et des critiques.
Il y a pour les amis des lettres grecques un noble plaisir à contempler ainsi l'hellénisme en sa simplicité sereine entre tant de nations qui contrastent avec lui par leur antique civilisation ou par leur barbarie. Mais faut-il nous complaire toujours dans une admiration si exclusive? Depuis un siècle surtout, l'histoire littéraire a vu s'ouvrir devant elle beaucoup d'horizons nouveaux ^ . L'Egypte
* Voir les deux premiers volumes de M. Ernest Havet sur Les Origines du christianisme (Paris, 1872, in-S®), volumes consacrés surtout à un exposé des doctrines morales et religieuses de l'hellénisme.
* Pour ce qui suit, le lecteur permettra que je me borne à
nous a révélé le secret de ses trois écritures et du même coup celui de ses lointaines traditions ; la Perse a retrouvé les anciens documents de sa religion avec toute une école d'interprètes capables de les traduire et de les commenter ; les ruines de Ninive et de Babylone nous ont rendu des milliers de textes que l'on commence à déchiffrer, et qui nous montrent les débris d'une véritable littérature. Les poètes et les orateurs grecs ont-ils là des rivaux imprévus? Platon, Arislote et Plotin ont-ils là des ancêtres ? Rien jusqu'à présent n'autorise à le croire.
Remontons plus loin vers l'Orient : la grande expédition d'Alexandre nous en ouvre les portes. Elle a poussé jusqu'au milieu de l'Inde, elle y a fondé des royaumes, elle y a laissé des traces de la science et des arts helléniques. Mais il est incroyable qu'elle en ait rapporté si peu de notions précises sur les castes indiennes, sur la réforme bouddhiste, sur l'immense richesse de poésie accumulée par le travail des siècles chez les nations riveraines de l'Indus et du Gange. On a jadis conjecturé que la philologie alcxandrine devait quelque chose de ses procédés et de ses méthodes subtiles à l'esprit des grammairiens hindous. Ces conjectures
le renvoyer aux Essais Orientaux de M. James Darmesteter (Paris, 1883, iu-8) qui résument d'une manière saisissante les derniers progrès de ces sciences.
ne résistent pas à un examen impartial. De même que Tœuvre logique d'Aristote ne doit rien à la philosophie nyaya où Ton avait cru en voir les origines *, de même la grammaire et la critique alexandrines ne doivent rien à Panini et à son école ; leur œuvre se montre à nous comme la continuation naturelle de la grammaire et de la critique ébauchées par Aristote et par les stoïciens.
Le maître d'Alexandre-le-Grand a constaté, dans une page mémorable de sa Politique'^ ^ les qualités qui distinguaient l'hellénisme des autres civilisations du monde alors connu, surtout des civilisations asiatiques. Il a caractérisé avec une rare précision l'heureux tempérament qui faisait de ses compatriotes un peuple né pour la liberté politique et pour le culte des arts. Il n'a pas même soupçonné le problème que nous nous posons aujourd'hui de communications possibles entre la littérature grecque et la littérature indienne. Or, le fait des conquêtes macédoniennes et de la fondation de nombreuses colonies grecques en Asie nous place en présence de la littérature indienne, dont la langue appartient à la même famille que le grec, et
* Erreur rei"i|tée par M. Barthélémy-St-Hilaire d'abord dans son Mémoire sur le Nyaya (Mémoires de l'Académie des Sciences morales et politiques, t. III), puis dans le Dictionnaire des Sciences philosophiques, articles Aristolc et Indiens {Philosophie des).
* Livre VII, ch. 7 ; comparaison déjà esquissée par Hippocrate dans son célèbre traité Des Airs et des Eaux.
dont la prodigieuse fécondité dépasse de beaucoup les productions de l'hellénisme. Il y a plus : parmi les œuvres du génie indien, on trouve de nombreux ouvrages sur les procédés de Fart, et particulièrement de la poésie dramatique. Ces ouvrages, quelques traductions et quelques analyses commencent à nous les faire connaître, et Ton y cherche avec une vive et naturelle curiosité les indices d'une tradition de famille entre deux peuples aryens d'origine*; mais ici le problème se complique d'une singulière difficulté. Cette immense littérature de llnde ancienne manque d'une chronologie assurée, et les œuvres que nous serions le plus curieux de dater flottent pour nous entre des limites de temps trop vagues pour nous permettre d'affirmer qu'un seul critique de race hindoue soit antérieur au siècle d'Alexandre ou des Ptolémées. Presque toute cette école de subtils rhéteurs semble appartenir à la période de notre moyen-âge. En tout cas, leurs méthodes comme leurs théories diffèrent profondément des méthodes et des théories helléniques.
Plus profondes encore sont les différences qui séparent les lettrés chinois de nos critiques européens. Nous croyons distinguer en Chine deux grandes classes d'écrivains : les lettrés proprement
« Voir P. Regnaud, La Rhétorique sanscrite, Paris, 1884, in-8.
{ ri
dits, constitués en une sorte de corporation officielle avec des degrés successifs d'instruction, et cela surtout en vue des services de l'État ; puis une école plus libre de poètes et de romanciers qui produisent des milliers de compositions pour l'amusement du public*. Ni d'un côté ni de l'autre, nous ne saisissons rien qui nous rappelle les méthodes du génie grec, soit dans les inventions de l'art, soit dans la théorie qui les domine. D'ailleurs, est-il besoin de remarquer combien nous voilà loin de la Grèce, et que jamais on n'a pu même soupçonner la moindre influence de cet Extrême-Orient sur l'hellénisme ?
Assurément, à de pareilles distances des temps et des lieux, notre vue est mal assurée, et je m'étonne un peu du courage d'un laborieux écrivain français, qui publiait, il y a quarante ans, deux volumes sur l'histoire des opinions littéraires, en y comprenant les plus anciens peuples comme les modernes ^ Même pour la littérature de l'Inde,
* E, Biot, Essai sur l'histoire de l'instruction publique en Chine et de la corporation des lettrés, Paris, 1845, in-8; A. Wylie, Notes sur la littérature chinoise, avec remarques introductives, etc. (en angl.), Londres, 1867. Ce sont, après les Mélanges Asiatiques d'Abel Rémusat, les deux ouvrages où j'ai trouvé le plus de notions précises sur ce sujet.
2 A. Théry, Histoire des opinions littéraires chez les Anciens et chez les Modernes, Paris, 1848, 2 vol. in-8. C'est la deuxième édition de l'ouvrage publié en 1832 sous le titre de : L'esprit et la critique littéraire chez les Anciens et chez les Modernes. Cf. plus haut, p. 406.
même pour le sanscrit et les idiomes qui en dérivent, notre savoir est encore bien superficiel, et nous avons à nous défier des méprises d'une exploration incomplète. A plus forte raison faut-il nous en défier en matière de littérature chinoise, où tout contribue à dérouter l'esprit européen : profonde diversité des langues, des conceptions littéraires, politiques et religieuses. Faisons donc large part aux erreurs possibles en de tels essais de comparaison. Mais ce qui est certain, c'est que l'originalité de Thellénisme n'a rien à en craindre et que rien non plus ne peut diminuer les droits de la Grèce antique à la reconnaissance des peuples dont elle a été presque Tunique institutrice dans le domaine de la philosophie et des beauxarts. Avant elle, aucun peuple ne peut prétendre pour nous à cette maîtrise. Après elle, aucune des nations de l'Occident n'a contribué autant qu'elle à l'éducation de la grande famille européenne *. Dans les beaux-arts, le christianisme est tout imprégné de l'esprit hellénique; Fislamisme, venu bien après le triomphe de la religion chrétienne, n'a rien eu à nous apprendre des doctrines littéraires de l'hellénisme ; souvent même, on Ta vu plus haut, quand il essaie de les traduire, il les
* Au point de vue de l'histoire générale, ce caractère de l'hellénisme a été largement exposé dans l'ouvrage de M. C. Paparrigopoulo, Histoire de la civilisation hellénique, Paris, 1878, in-8, édition française.
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y[Q CONCLUSION
méconnaît et il les altère par les contre-sens les plus étranges. Même pour l'art oratoire, si féconde que soit en ce genre l'imagination arabe, elle reste presque toujours en dehors des règles et des pratiques familières aux rhéteurs grecs '.
Ce n'est donc pas sans raison que nous avons pu ramener à l'unité, à la continuité d'une même histoire, tous ces efforts, toutes ces productions de l'esprit grec sur les principes de l'art et sur leurs applications. Ils conservent encore aujourd'hui leur pleine et originale autorité.
. Cela me paraît ressortir des deux mémoires de Ç- de Tassy sur la Rhétorique musulmane (Journal asiatique, 1845-1847).