LA CRITIQUE SUR LA SCÈNE COMIQUE
en tribunal pour juger les poètes tragiques, et célébrait en beaux vers la vie glorieuse et pure de Sophocle. Cette comédie, et par sa date et par son caractère, ouvre pour nous un ordre de faits nouveaux dans l'histoire de la critique.
Jusqu'ici la critique ne s'est offerte à nous que sous les traits sévères des juges officiels ; nous allons la voir installée sur la scène même, et sur la scène comique. Dans la période de l'Ancienne Comédie, depuis Chionidès, l'un des créateurs de l'art, jusqu'à Aristophane dont les derniers ouvrages appartiennent déjà à la Comédie Moyenne, il n'y a peut-être pas un seul poète qui n'ait mêlé la critique littéraire à ses fictions comiques. Ainsi Phérécrate, dans sa Pétale, attaquait le poète tragique Mélanthius ; dans ses Sauvages, on voit qu'il parlait de deux musiciens, Mélès et Chaeris. Le Chiron, pièce attribuée tantôt à Phérécrate et tantôt à Nicomaque, renfermait des parodies de plusieurs passages d'Homère et d'Hésiode : la Musique y paraissait sous les traits d'une femme, les vêtements en lambeaux et le corps meurtri, devant la Justice qui lui demandait la cause de son malheur ; la Musique répondait par ces vers que nous essayerons de traduire, parce qu'ils montrent l'union intime des deux arts qui alors avaient presque une égale importance dans les compositions dramatiques, et le soin jaloux qu'un bon citoyen d'Athènes mettait à les préserver de toute corruption :
« Je le parlerai sans répugnance, car ce m'est un plaisir de te parler, comme à toi de m'entendre. Mes maux ont donc commencé par Mélanippidès qui m'énerva et m'amollit avec ses douze cordes (c'est-à-dire en ajoutant des cordes à l'ancienne lyre?). Et cet homme-là pourtant, je pouvais bien m'en dire contente, au prix de ce que je souffre aujourd'hui ; mais l'infâme Athénien Cinésias, tourmentant la strophe contre toute harmonie, m'a ruinée au point que, dans les dithyrambes, comme dans un bataillon qui tourne le dos, la gauche est devenue la droite. Cinésias pourtant, je pouvais le supporter encore ; mais Phrynis avec sa nouvelle méthode me fait pirouetter comme une toupie et me rend méconnaissable en voulant de sept cordes tirer douze espèces d'harmonie. Et cet homme-là encore, je pouvais m'en dire contente, car s'il a fait des fautes, il les a réparées ; mais c'est Timothée, chère amie, qui m'a corrompue, qui m'a déshonorée sans retour. — Quel est donc ce Timothée ? — Un méchant esclave milésien, qui a fait mon malheur; il a surpassé tous ceux que je viens de nommer en faisant manœuvrer le chœur comme un bataillon de fourmis, etc. » *
* Je renonce à traduire les deux derniers vers dont le texte, probablement corrompu, ne présente aucun sens raisonnable. Voyez le commentaire et les conjectures de Bergk dans Meineke, Fragm. com. graec, t. II. p. 333.
LE CHIROy. LA BOUTEILLE
Malgré bien des obscurités, l'intention générale de ce morceau est facile à saisir. C'était apparemment un procédé familier aux anciens comiques que cette personnification des arts de l'esprit. On en retrouve un bel exemple dans la pièce que Cratinus, déjà plus qu'octogénaire, donnait en concurrence avec les Nuées d'Aristophane, je veux dire dans la bouteille : la Comédie elle-même disputant à l'Ivrognerie Taffection du glorieux vieillard, finissait par triompher de sa rivale et par rendre au génie de Cratinus toute sa force et toute sa dignité. * Aristophane aussi avait mis en scène la Poésie dans une pièce qui portait ce nom,^ comme, dans le Phitiis, il fait parler la Pauvreté, la Richesse, la Justice et rinjuslicc. Au reste, la sévérité de Phérécrate ne s'adressait pas seulement aux poètes et aux musiciens corrupteurs du goût ; elle ne craignait pas de s'attaquer aux juges mêmes du concours. Dans ses Crapata/es^ une scène au moins se passait aux enfers ; Eschyle y figurait, et le poète, dans sa parabase, adressait aux Cinq Juges cette verte allocution qu'un grammairien nous a conservée :
c Je dis aux juges qui jugent aujourd'hui de ne pas se parjurer, de ne pas commettre d'injustice,
ji.
* M. Stiévenart a publié en 1847 une restitution ingénieuse de cette comédie de Cratinus.
2 II est vrai que d'anciens critiques attribuaient cette pièce à Archippus.
sans quoi, par Jupiter dieu de Tamitié, Phérécrate leur dira deux mots qui les mordront davantage. >)
Dans ce qui nous reste des Hésiodes de Téléclide, on remarque plusieurs allusions aux poètes contemporains et particulièrement à Euripide. Les Orateurs de Cratès, les Tragédiens de Phrynichus, les PoèteSy le Poète et les Sophistes de Platon, la Sappho * et le Connus (c'était le nom d'un musicien célèbre) d'Amipsias, le Cinésias de Strattis, indiquent aussi, par le titre seul et par les fragments qui nous en restent, des scènes de satire toute littéraire.
Plusieurs, il est vrai, des attaques dirigées par les comiques contre leurs confrères de l'un et de l'autre théâtre portaient sur des vices ou des ridicules de la vie privée. C'est ainsi que dans les Poissons d'Archippus, le poète tragique Mélanthius, que nous avons déjà vu cité dans une autre pièce du même répertoire, était joué pour sa gourmandise. Voici, selon des conjectures vraisemblables, le sujet de cette comédie oii trouvaient place, parmi les fictions les plus fantastiques, certaines allusions aux mérites ou aux défauts de quelques artistes contemporains : les Poissons, qui formaient le chœur, irrités d'être depuis long-
^ Le même sujet a été traité par cinq poètes de l'âge suivant : Antiphane, Éphippus, Amphis, Diphile et Timoclès. Voyez plus bas, § 5.
LES POISSONS d'archippus 43
temps victimes de la gastronomie athénienne, prennent à leur tour l'offensive ; une guerre terrible s'engage, et, après bien des alternatives, se termine par un traité oii chacun des deux partis sacrifie à l'autre les combattants les plus compromis dans la lutte ; c'est à ce titre que Mélanthius était livré aux poissons comme leur implacable ennemi. Le traité, écrit en prose, et dont Athénée nous a conservé quelques lignes, stipulait en revanche que les Poissons rendraient au Peuple athénien une célèbre joueuse de flûte, morte apparemment dans un naufrage sur les côtes de TAltique.
La critique ne se bornait pas toujours à ces traits d'une satire plus ou moins directe. Plusieurs pièces de Tancien théâtre comique parodiaient d'un bout à l'autre des tragédies contemporaines. On peut citer en ce genre VAtalante, la Médécy le Troïle^ les Phénicieniies^ le Philoctète et les Myrmidons de Strattis, les Phéniciennes, les Danaïdes et le Polyidus d'Aristophane, qui rappellent autant de pièces d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. La parodie a aussi un assez grand rôle dans le théâtre d'Epicharme. L'hilarotragédie de Rhinton* et de Sopatros consistait aussi presque
* Laurent Lydus (De Maf;istr. Rom., T, 41) prétend que celle de Rhinton était en vers hexamètres épiques. Tous les fragments qui en restent sont iambiques et contredisent cette assertion.
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toujours en parodies du même genre. Aucune de ces satires ne nous est parvenue. Seulement, on en peut connaître l'esprit et le caractère d'après ce qui nous reste du théâtre d'Aristophane. Aristophano, à lui seul, suffit pour nous apprendre ce qu'étaient alors les devoirs et les libertés de la satire littéraire, sous les diverses formes qu'elle a su prendre dans la comédie.
Autant la tragédie grecque se complaît dans la peinture des âges héroïques et du passé le plus lointain, autant la comédie aime les sujets contemporains. Politique, lettres, beaux-arts, actes de la vie publique et de la vie privée, anecdotes scandaleuses, tout est de son domaine, et nul plus qu'Aristophane ne semble avoir aimé celte audacieuse licence dans le choix des sujets et dans la peinture des caractères. Il a touché à tous les événements de son temps, à tous les crimes et à tous les ridicules de la démagogie alors triomphante ; il a frondé toutes les erreurs du goût en musique et en poésie ; et sur tant de thèmes divers il a su répandre une inépuisable variété d'invention et de style. En politique, ses doctrines sont de l'école de Solon, amies d'une sage liberté, hostiles aux excès démagogiques, répugnant même à d'honnêtes innovations qui contrarient le vieil esprit aristocratique d'Athènes. En littérature, Aristophane est novateur, mais avec réserve : il cherche à élever la comédie et à la purifier ; et, si l'art nous