‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 25 sur 194 · INFLUENCE DE LA SATIRE COMIQUE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE LA SATIRE COMIQUE

Les savants ont retrouvé dans Euripide certaines traces de corrections qui paraissent avoir été faites pour répondre aux critiques d'Aristophane ; mais ces traces sont rares, ces corrections légères, et l'on ne saurait guère s'en étonner ; la critique, en général, arrivait trop tard, après un succès, pour le discuter. Le tragique chéri de la foule trouvait amplement dans ces sympathies de quoi se consoler des mortifications même les plus méritées. La satire d'ailleurs était trop vive et trop exigeante pour obtenir beaucoup de l'amour-propre humilié. Aristophane se souciait peu de se donner l'autorité d'une modération impartiale \qui eût mieux servi peut-être la morale publique, mais qui eût ennuyé le peuple d'Athènes. Trop souvent on pouvait expliquer parla haine des reproches que lui inspirait un patriotisme sévère ; c'était un bon prétexte pour n'en pas tenir compte. Heureusement le peuple arrangeait tout, en applaudissant tour à tour Eschyle et Euripide, et, après eux, Aristophane : il devançait en cela le jugement de la postérité, qui fait à chacun d'eux sa juste part de gloire, et sait apprécier chez Euripide, comme chez son cynique adversaire, ce qui était le malheur de leur temps plutôt que la faute de leur génie.

* Le scholiasle d'Aristophane trouve pourtant moyen de le jouer une fois de son impartialité (note sur le vers 53 des Grenouilles).

84 HISTOIRE DE LA CRITIQUE. CHAP. l, § VI

H n'est pas cependant sans intérêt d'indiquer quelques-uns de ces passages où Ton a cru reconnaître la main du poète tragique se corrigeant pour satisfaire aux conseils de la satire : de pareils traits complètent le tableau de mœurs et d'histoire littéraire que nous nous sommes proposé d'esquisser.

Dans la Médée d'Euripide, dont nous avons probablement la seconde édition, interpolée par quelque grammairien à l'aide de la première, deux vers, le 298« et le 13ir (éd. Weil), portent la marque à peu près évidente d'une correction faite pour répondre à des critiques d'Aristophane*. D'autres vers, par exemple, le premier même de la pièce, sont restés intacts, quoiqu'on les trouve parodiés dans les comédies contemporaines ^ Mais c'est à des causes toutes différentes qu'il faut attribuer les plus graves changements que cette pièce a subis. La rédaction primitive de la Médée, celle que paraît citer Aristote au quinzième chapitre de sa Poétique^ contenait plusieurs traits de satire dirigés contre les Corinthiens, et surtout elle attribuait au peuple de Corinthe le meurtre des enfants de Jason. Les Corinthiens réclamèrent, dit-on, et

1 Fêtes de Cérès, v. 1130 ; Nuées, v. 1397 ; Boeckh, livre

cité, p. 173.

* Osann, Analecta critica, cap. v, p. 89.

« Cf. Boettiger, Euripidis Medea cum artis operibus comparata (Opuscula latina, p. 363).

Page 1