‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 34 sur 194 · PROTAGORAS · texte numérisé non relu

PROTAGORAS

dans les devoirs du métier de sophiste, celui d'expliquer et de juger les ouvrages de poésie. Thémistius même nous apprend qu'il interprétait, en public sans doute, les vers de Simonide et d'autres poètes. D'après le témoignage irrécusable d'Aristote, confirmé d'ailleurs par diverses allusions de Platon et d'Aristophane, Protagoras avait le premier imaginé, chose bien simple aujourd'hui et bien triviale, de distinguer dans les noms trois genres qu'il désignait par les termes de 77idle, femelle, et choses (<7/.£'jy)). Dans l'usage des verbes, il distinguait les formes du vœu, de l'interrogation, de la réponse, du commandement : c'est l'origine de notre division des modes. Un autre sophiste de ce temps, Alcidamas d'Élée, proposait une division différente comprenant l'affirmation, la négation, l'interrogation, l'appellation. Licymnius, et, après lui, Polus d'Agrigente, enseignaient à distinguer les mots propres, les mots composés, les mots frères, les adjectifs, etc. La distinction des noms et des verbes est plus ancienne, à ce qu'il semble, quoiqu'on ne la trouve pas formulée avant Platon. Voilà l'origine même de la grammaire.

Comme Démocrite, dont il reçut les leçons dans sa jeunesse, et qui même avait décidé de sa vocation pour les lettres, Protagoras paraît avoir discuté le problème de l'imposition première des

iiO HISTOIRE DE LÀ CRITIQUE. CHAP. II, § II

mois ; et si Ton se rappelle sa fameuse maxime, t( que l'homme est la mesure de toutes choses S » on supposera facilement qu'il avait dû résoudre ce problème dans le même sens qu'avait fait son maître. Yoilà pourquoi, dans le Cratyle, où Socrate discute, avec tant de finesse et quelquefois de profondeur, cette question difficile, lïermogène, jeune homme de cette famille des Callias et des Hipponicus qui avait si richement accueilli et payé les sophistes, Protagoras en particulier ^ est chargé par Platon de représenter l'école des deux savants Abdéritains. La thèse contraire, celle qui consiste à dire que les mots ont une analogie naturelle et nécessaire avec les choses, était soutenue par les Pythagoriciens', puis par Heraclite, par Prodicus de Céos, lui aussi, habile interprète des poètes, grand inventeur de distinctions grammaticales ; et elle est exposée par Cratyle dans le dialogue de ce nom*, avec une certaine obscurité, calculée sans doute pour rappeler le style d'Héraelite. Enfin à la même école se rattache probablement l'auteur d'un traité Sur la Ressemblance du

» Platon, Cratyle, chap. iv, p. 385, 386.

* Meineke, Hist. crit. com. gr., p. I3i-i35.

3 Simplieius, sur les Catégories d'Aristote, p. 43 b de l'éd.

Brandis.

* Voyez surtout les chap. i et vu. — Un passage du Cratyle, chap. XI, paraît confirmer le sens que nous donnons par conjecture au titre de cet ouvrage.

mPPIAS D ELIS

langage [avec là pensée, sans doute, xgpl o^.oto><7£(j)ç XoYoo), que ce soit le célèbre Athénien Théramène ou quelque philosophe de Céos, disciple de Prodicus. Nous n'étudierons pas en détail cette controverse dans le dialogue qui en est resté le principal monument ; il est trop difficile de savoir au juste la part de chaque philosophe dans l'ingénieux développement de ce petit drame. D'ailleurs le but de Platon est plus élevé que la dispute où son talent se joue avec tant de facilité : il s'agit pour lui de savoir si les mots sont une image fidèle des idées, si la réalité des choses peut être cherchée avec confiance sous les mots, ou s'il ne faut pas la croire antérieure et supérieure au langage qui exprime nos pensées ; cela le conduit naturellement à examiner le fameux axiome d'Heraclite sur le flux perpétuel de toutes choses : de telles spéculations dépassent les limites de notre sujet. Aux sophistes fondateurs de la grammaire il faut peut-être joindre Hippias d'Elis. Quelques lignes de la Poétique d'Aristote '^ nous montrent un Hippias de Thasos disputant sur la véritable leçon d'un passage de l'Iliade, et cela, à propos d'une simple variante d'orthographe. Hippias d'Elis, dans l'un des deux dialogues platoniciens qui portent son nom, se vante d'offrir, aux audi-

* Chap. XXV.

leurs qu'il rencontre, non-seulement une ample provision de chants épiques, de tragédies, de dithyrambes, de pièces oratoires en prose, mais encore de traités sur tous les arts, Sur le Rhythme, Sur VHarmonie, Sur le Bon Emploi des lettres. Socrate, dans Xénophon*, l'interroge sur l'usage des lettres et des mots; mais il ne paraît pas qu'Hippias ait rien laissé par écrit de ces belles doctrines, ni qu'il leur ait jamais donné une forme régulière. Ce n'étaient probablement que des réflexions plus ou moins ingénieuses à l'usage des improvisations où brillait son talent. L'esprit grec se fortifiait et s'aiguisait dans ces luttes savantes ; mais il y contractait aussi cette maladie dont il n a pu se guérir, la subtilité : par ce côtélà, rien ne ressemble à un sophiste d'Athènes comme un théologien de Byzance.

Après la théorie des lettres et des mots venait naturellement celle du discours, la Rhétorique, et c'est comme rhéteurs que les sophistes sont le

mieux connus.

On place ordinairement en Sicile le berceau de la Rhétorique. Aristote attribuait l'invention de cet art à Empédocle d'Agrigente^ Corax, qui passe

» Mémoires sur Socrate, IV, 4, § 5.

» Dans son dialogue intitulé le Sophiste, que cite Diogènc Laërce, VIII, 57. Cf. Quintilien, III, 1, § 8, et Sextus Empiricus, p. 370, éd. Fabricius, p. 191, éd. Bekker.

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