GORGIAS
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punir l'injuste qui prospère ; audacieux quand l'intérêt public le demande, ardents pour les nobles pensées, opposant à la folie le calme de la raisoa, rendant l'injure pour l'injure, les égards pour les égards, courageux contre les hommes de courage, terribles dans les dangers terribles. Voilà comme ils ont, vainqueurs de l'ennemi, élevé un trophée en l'honneur de Jupiter et en souvenir de leur reconnaissance ; sachant obéir aux inspirations d'Ares, aux amours légitimes, aux devoirs de la guerre violente, aux séductions de Télégante paix; graves adorateurs des dieux et pieux serviteurs de leurs parents, fidèles à la justice et à l'égalité avec leurs concitoyens ; fidèles à la foi jurée avec leurs amis. Aussi le regret de leur mort n'est pas mort avec eux : il survit à ce corps mortel qui a cessé de vivre *,» Isocrate, malgré sa haine affectée contre la sophistique ^ est plein encore de ces ornements futiles; ils font tort à l'élévation souvent remarquable de sa pensée politique et à la pureté de sa morale. On les retrouve trop souvent encore et chez tous les orateurs grecs avant Eschine et Dé-
V Maxime Plaoude, dans ses scholies sur HennQgène(Walz, Rhetores Grœci, t. V, p. 548), emprunte la citation de ce morceau au traité de Denys d'Halicarnasse intitulé Eîpi Xapaxrijpwv. Cf. Geel, Historia critica Sophistarum qui Socratis aetate Athenis floruerunt (dans les Mémoires de l'Académie d'Utrecht, partie II, 1823), p. 13-31.
• Voyez ce qui reste de son discours Contre les Sophistes.
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mosthène, et jusque chez Thucydide, le plus grave des historiens, où les formes savantes du style, surtout dans les harangues, rappellent bien des ois l'enseignement d'Antiphon et de Gorgias. Néanmoins, sachons l'avouer aussi, la prose grecque gagnait en souplesse et en variété par ce travail industrieux des sophistes ; l'école prépara des écrivains qui devaient faire mieux qu'elle. Ainsi, chez nous, la recherche et la pompe sonore de Balzac ont préparé la prose française aux mâles beautés de Pascal et de Bossuet.
Les premiers maîtres d'éloquence n'ont pas seulement perfectionné la pratique de l'art; ils ont essayé de définir l'art et d'en classer les diverses parties. Malheureusement il nous reste bien peu de fragments de leurs travaux sur ce sujet. Une conjecture plus ingénieuse que solide attribue à Corax la rhétorique, qui se lit parmi les ouvrages d'Aristole sous le titre de Rhétorique à Alexaîidre, et qui, en effet, ne contient guère qu'un recueil de maigres préceptes, sans lieu philosophique, sur l'éloquence judiciaire. Après bien des débats sur ce sujet, M. Havet a démontré que si ce petit livre est, en général, conforme aux doctrines des plus anciens rhéteurs, on ne saurait cependant l'attribuer avec certitude à aucun des devanciers du Stagirile*. Mais, en dehors de la Rhé-
* Les pièces du procès sont dans : L. Spen^el, Anaximenis
CORAX ET TISIAS ^^^
torique à Alexandre, il y a quelques renseignements précieux à recueillir sur les doctrines qui ont précédé l'admirable et définitive théorie d'Aristote. Nous savons, par un témoignage assez digne de foi, que Corax et Tisias définissaient la rhétorique, « un art qui produit la persuasion. » Polus, disciple de Gorgias, plaçait au début de son Art de Rhétorique cette déclaration emphatique que Platon paraît avoir transcrite presque mot à mot dans le Gorgias : « Il y a parmi les hommes beaucoup d'arts inventés à l'aide de l'expérience ; car c'est l'expérience qui fait que notre vie marche selon l'art ; l'inexpérience, au contraire, fait qu'elle marche au hasard. A tous ces arts chacun participe selon son talent : aux meilleures natures le meilleur succès, etc. » Théodore de Byzance s'exprimait plus modestement : « L'éloquence est le talent d'inventer et de dire avec agrément, sur tout sujet, des choses croyables. » Le môme auteur imagina beaucoup de distinctions entre les éléments dont se compose un discours : il reconnaissait deux formes de réfutation, trois ou quatre formes de narration. Nous sommes bien loin encore d'une véritable théorie de l'éloquence.
Ars rhetorica auae vulgo fertur Aristotelis ad Alexandrum (Zurich 1844) ; E.* Havet, De la Rhétorique connue sous le nom de Rhétorique à Alexandre (Paris i848), t. H de la prem.e^^^ série des Mémoires présentés par divers savants a 1 Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Si- peu philosophiques qu'elles nous 1 paraissent, ces doctrines tiennent cependant de fort près aux principes mêmes du scepticisme que professèrent presifue loos les sophistes. Sans accorder trop de confiance au témoig'nage de' Platon dans ses Dialogues, ^»i voit bien ^'ue ce philosophe ne cîdomnie pas Gorgias et son écoule, en ramehant toute leur rhétori(jfue >à l-art de démontrer le bi«n comme le mal par des arguments vraisemblables. Or, dès que la vérité n'est plus Tunique ou le principal objet de Forateur, dès qu'il s'étudie indifféremment, selon \e besoin de sa thèse, à grandiries petites choses et 'à rapetisser les grandes, l'éloquéftee se réiduit au talent de réussir par la séduction du langage ; toute ttioralité disparaît devant une loi suprême, celle du succès. C'est la conclusion !que, dàn's le Goir^«s, Calliclès, Félève des sophistes, développe avec uhe logique hautaine, avec une lardeur d'éloquetice presque entraînante, comme si, par un prodige d'habileté, Platon avait voulumettre à la fois s6U8 nos yeux la'théorie et Texertiple de ôfette dangereuse éloquence, qui n'a pour but que le triomphe de l'ambition et le salut du crime. Lé^ Sophistes, en cela, étaient conséquents avec eux-mêmes : sceptiques en philosophie, •comme on le sait de Pro(agoras,'p6ilr^iii « l^homme e:st la mesure de toute chose ; » comme on le sait de Gorgias, qui soutenait : « 1* que rien