MÉTAPHYSIQUE DU LANGAGE
auxquelles nos langues classiques consacrent la forme du verbe appelée l'indicatif. Mais que la proposition renferme un vœu, un commandement ou une condition ; que l'idée qu'elle exprime ne soit plus une conception absolue, mais contingente, mêlée au sentiment et à la passion, ce qui dans la langage se marque par l'emploi des modes autres que l'indicatif, alors la proposition n'appartient plus à la logique. La parole qui persuade, non par le raisonnement seul, mais aussi par l'émotion,! par la peinture des mœurs, c'est l'éloquence : l'orateur est dans les assemblées publiques et les tribunaux ce que le dialecticien est dans les discussions de l'école : la Rhétorique est le pendant de la Dialectique \ et, comme telle, se range de plein droit à la suite de cette dernière. Après l'éloquence viendra la poésie qui n'est, elle aussi, qu'une manière d'instruire les ârpes en les charmant ; la Poétique fermera donc le cercle de ces théories qui comprennent toutes les facultés rationnelles et créatrices de l'esprit humain ^ Pour
* 'Rhétorique, I, 1 ; passage habilement commenté par M. Rossignol dans le Journal des Savants, septembre 1842.
- Voilà sans doute pourquoi les anciens commentateurs comprenaient dans rOrganon la Rhétorique et la Poétique (Barthélémy Saint-Hilaire, de la Logique d' Aristote, t. II, p. HQ), Ces rapports de l'Organon avec la Rhétorique et la Poétique sont aussi l'objet d'une thèse de M. Fortoul : Aristotehs Lo- Çice, Rhetorice, Poetice, quibus utantur communibus princi piis (Lyon, 1840). ,,
achever l'étude de l'homme il ne restera plus qu'à analyser sa vie morale, son rôle dans la famille cl dans l'État : c'est l'objet de V Éthique, de VÊconomiqite et de la Politique.
Mais toute la différence de l'éloquence et de la poésie, comparées à la logique, se réduirait-elle donc à la différence des propositions qu elles emploient ? Non sans doute, cl l'on aurait tort de s'arréler à cette stricte conséquence des distinctions établies dans le traité sitr le Langage. La logique est une science plutôt qu'un art ; la rhélorique et la poétique sont des arts. Aristote ne le démontre pas formellement, mais cela ressort avec certitude de son ingénieuse théorie sur la science et Tart, que nous allons maintenant exposer.
L'intelligence (Sizvota) a, selon Aristote*, trois fonctions distinctes : la fonction contemplative, la pratique , la créatrice (-oi'/itwcti). La première est celle qui nous met en rapport avec le vrai absolu, avec la réalité qui ne peut être autrement qu'elle n'est conçue par l'intelligence ; contempler cette vérité suprême, c'est la sagesse, le plus noble exercice de nos facultés, Tétat le plus indépendant de tout besoin physique, le bonheur le plus parfait que comporte l'humanité ; c'est presque un bon-
» Vovez Métapbysique,Vi, \ ; V1I,7; Morale à Nicom.,Vl,4; comparez M. Ravaisson, Essai sur la Métaphysique, t. I, p. 250 et suiv., p. 442 et suiv.
FONCTIONS DE l'iNTELLIGENCE 233
heur divin. Mise en rapport avec les objets que notre âme désire ou qu'elle repousse, qu'elle aime ou qu'elle hait, l'intelligence éclaire noire volonté pratique (-coaicsGt:), en détermine les mouvements, et devient ainsi la cause de nos actes (Trpxiet;) ; elle répond, en morale, à la vertu qu'on appelle prudence ('ppovr.Tt;), qui est le guide de la vie, qui fait les hommes habiles à gouverner leur famille ou l'État. Ce n'est déjà plus une science, parce qu'elle n'a pas pour objet, comme la contemplation, une vérité absolue, immuable, nécessaire, mais quelque chose de variable selon les lieux et les temps. Ce n'est pas non plus un art, car le propre de l'art, c'est de créer ; l'acte qui a pour objet quelque chose de différent de lui-même, qui n'est point à lui-même sa propre fin, est proprement une opération de Tart (TrotYiTtcj.En d'aulres termes, et pour laisser parler Aristote * :
« Ce qui peut être autrement qu'il n'est, est un fait de création ou d'action ; créer et agir sont deux choses différentes (et sur ce point l'auteur renvoyait, pour plus de détails à ses discours exotériques), de sorte que la faculté d'agir avec réflexion diffère de celle de créer avec réflexion ; l'une des deux n'implique pas l'autre : l'action n'est pas création, la création n'est pas action. Si l'architecture est un art et une faculté d'agir avec réflexion, s'il n'y a pas d'art qui ne soit une telle faculté, ni de telle faculté qui ne soit un art,
* Morale à Nicom., VI, 4.
l'art [proprement dit] peut se définir la faculté de créer le vrai avec réflexion. Tout art a pour office d'engendrer, d'inventer, de chercher les moyens de produire une chose qui pouvait être ou ne pas être, et dont le principe se trouve dans l'être créateur, non dans l'objet créé. Car il n'y pas d'art des choses qui existent ou qui naissent nécessairement, ni des choses que produit la nature, ces choses-là ayant en elles-mêmes leur raison d'être. Or, si créer et agir sont deux facultés différentes, l'art dépend nécessairement de la première, non de la seconde. On peut dire, à quelques égards, que lart et le hasard ont même objet, selon ce mot du poète Agathon :
L'art aime le hasard et le hasard aime l'art.
Ainsi l'art est comme une faculté de réaliser le vrai avec réflexion ; l'incipacité conlraire (àrex^icc) réalise le faux avec réflexion dans les choses qui peuvent être autrement qu'elles ne sont. »
Sous la sécheresse de cette analyse, que j'ai voulu reproduire aussi fidèlement qu'il m'était possible, il y a un sens profond : la définition du génie poétique n'est pas explicite encore, mais (( réaliser le vrai (et Ton sait combien, pour Platon et Arislote, le vrai et le beau sont identiques lun à l'autre) par une création raisonnée , » n'est-ce pas précisément l'office du poète? L'artiste, en effet, ne difr fere-t-il pas du savant en ce que l'un tire vraiment son œuvre de lui-même et y attache davantage sa propre personnalité, tandis que l'autre ne fait que mettre en lumière une vérité indépendante en