RÈGLES DE MORALITÉ DRAMATIQUE
comique. Il a consigné ailleurs une remarque d'où nous pouvons conclure qu'il distinguait entre les grossières plaisanteries si fréquentes dans la comédie d'Aristophane et l'élégante finesse des nouveaux poètes comiques: « Le bon ton, écrit-il dans sa Morale \ consiste à ne rien dire, à ne rien écouter qui ne soit digne d'un honnête homme et bien né, lequel peut, sans déroger, dire et entendre certaines plaisanteries. Mais la plaisanterie de l'homme bien né diffère de celle de l'esclave ; même différence entre l'homme sans éducation et celui qui en a reçu. On le voit en comparant les anciennes comédies avec les nouvelles. Les premières cherchent le ridicule dans l'obscénité du langage, celles-ci préfèrent l'allusion , ce qui n'est pas indifférent pour la décence. » Le moraliste qui assistait à la transformation de la comédie, entre le temps d'Aristophane et celui de Ménandre, devait être frappé d'un tel progrès d'honnêteté dans les mœurs et le langage comiques. Mais la Poétique nous le montre beaucoup moins sensible à ce genre de considérations. S'il y blâme Cratès et les poètes de cet âge d'avoir employé la satire personnelle, ce n'est pas à cause du scandale qu'elle entraîne, c'est parce qu'elle est moins conforme au véritable objet de l'art, qui est de peindre le général, non le particulier. De même si, dans un autre passage, il pa-
« IV, 44. Cf. Meineke, Historia crit. comic. gr., p. 273.
raît placer Tépopée au-dessus de la tragédie, ce n'est pas que Tune soit plus sévère que l'autre dans le choix des sujets ou dans la peinture des caractères, c'est que l'une se passe des secours de la musique et du spectacle dont l'autre a besoin pour se faire comprendre par des spectateurs plus grossiers ; or, selon Arisiote, le poète perd quelque chose de sa dignité dans cette alliance avec les musiciens et les machinistes *.
Toutefois, n'oublions pas ici que nous sommes réduits à juger Aristote sur des témoignages incomplets. Les ingénieuses analyses des vices et des travers du cœur humain, dont il a rempli plusieurs livres de sa Morale, et que, plus tard, Théophraste reproduisait en partie, sous une forme plus élégante et plus vive dans ses Caracteresi, prouvent combien Aristote avait profondément étudié les sources de l'intérêt comique. Quelle piquante vérité dans ces lignes que j'extrais, pr>jesque au hasard, du quatrième livre* : « Les gens riches par héritage semblent d'ordinaire plus libéraux que les parvenus; c'est qu'ils ne connaissent pas le
* C'est ainsi qu'Aristote donne dans sa Poétique, des préceptes sur le mensonge poétique (chap. xxiv), et dans sa Rhétorique (I, 1 et 15), des règles trop indulgentes pour soutenir le pour et le contre sur la même thèse, ce qui ne l'empêche pas dans sa Morale (IV, 13) de condamner formellement le mensonge. Cf. les Pensées de Platon, par J. V. Le Clerc, p. 537, 538, où sont réunis d'utiles renseignements sur ce sujet;
s Chap. IV. Cf. IX, 7.