L ANALYSE MORALE CHEZ ARISTOTE
besoin, et que d'ailleurs on a toujours plus de tendresse pour ce qu'on a fait : témoin les pères et mères, et les poètes. D'ailleurs il est difficile qu'un libéral s'enrichisse, il ne sait ni prendre ni garder, mais répandre, et n estime les richesses que pour le plaisir de donner. De là vient qu'on reproche souvent à la fortune d'enrichir ceux qui le méritent le moins : Cela est pourtant bien naturel, car comment s'enrichir quand on ne sait pas amasser? » Que d'élévation dans cette seule définition de la magnificence M « La magnificence est la dignité dans les grandes dépenses. Le magnifique est une espèce de savant ; il sait comment on doit vivre et dépenser beaucoup avec mesure ; sa dépense est grande, non pas excessive. » Ce qui suit, sur l'excès opposé à la magnificence, nous offre un trait de mœurs précieux à recueillir : « La prodigalité dépense beaucoup pour de petites choses, affiche Téclat hors de propos; le prodigue prépare un pique-nique comme un repas de noces ; nommé chorége pour la comédie, il donne au chœur des robes de pourpre dès la première scène, comme on fait à Mégare, etc. »
Voilà de quoi faire vivement regretter les pages, aujourd'hui perdues, d'Aristote sur la comédie, celles que peut-être aussi il avait écrites sur les principaux caractères tragiques. Car, selon la mé-
* Chap. IV. Cf. IV, 6.
thode qu'il a suivie dans le second livre de la Rhétorique, il avait dû analyser en détail, et pour l'instruction du poète, les passions, les vices et les travers dont la lutte, sérieuse ou ridicule, fait le principal intérêt du poème dramatique. Il est vrai qu'Aristote place au premier rang, parmi les éléments du drame, Taclion, et qu'il se plaît à Tétudier sous toutes les faces. Dans le vaste répertoire des tragédies grecques, celle qu'il semble admirer le plus est Y Œdipe 'Roi de Sophocle, où l'action est en effet et plus belle et plus savante que dans aucune autre ; il déclare même qu'on peut concevoir une tragédie sans mœurs, tandis qu'on n'en peut concevoir une sans action*. Mais l'action, en définitive, ne donne que le cadre d'une tragédie : c'est avec les passions et les mœurs qu'il faut le remplir ; de même, en apprenant à diviser et à subdiviser un discours, les sophistes, dont Aristote se moque avec tant de raison dans sa Rhétorique, ne préparaient point leur élève à la véritable éloquence; ils lui donnaient des armes, des instruments, sans lui apprendre à s'en servir. Persuader par les arguments, intéresser par les mœurs et les passions, tel est le fond de l'art, telle est la méthode oratoire qu'Aristote prétendait substituer aux stériles préceptes de l'école ; et cette méthode se fonde sur la science de l'âme. Je ne puis croire qu'il fût assez
* Poétique, chap. vi>
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inconséquent pour l'abandonner en traitant de la poésie ; là, en effet, comme dans la rhétorique, les secrets du cœur humain sont ce qu'il faut connaître avant tout, si l'on veut créer une œuVrc durable, une de ces œuvres qui, selon le vœu d'Aristote lui-même, réussissent non pas seulement au théâtre, mais à la lecture, sans le secours de la musique et du spectacle. Aussi Horace, dans une des meilleures parties de son A7't poétique \ conseillant aux poètes dramatiques d'apprendre à bien peindre les caractères :
yEtatis cujusque notandi sunt tibi mores Mobilibusque cleeor naluris dandus et annis,
emprunte précisément à la Rhétoiique d'Aristote son admirable description des quatre âges de la vie:
Reddere qui voces jam scit puer et pede cerlo Signai humum, gestit paribus colludere, etc.
Mais quelque rùle qu'Aristote ait accordé aux passions dans le drame, je pense toujours qu'il n'a pas \iV^{(ii\A\x purifier l'âme par le moyen de la tragédie. Peut-être sa théorie sur ce point semblera moins celle d'un moraliste que celle d'un médecin : ce n'est pas une raison pour rejeter l'explication qu'on en a donnée tout à l'heure d'après une rigoureuse étude des textes. N'avons-nous pas vu
* V. 155 et suiv. Cf. Aristote, Rhétorique, II, 12.
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déjà, par des exemples empruntés à ses Problèmes, et ne pourrait-on pas faire voir par lanalyse de son traité De fAme, combien il mêle volontiers les spéculations de la physique à celles de la psychologie? Cela lui a valu d'être souvent accusé ou soupçonné de matérialisme ; rien cependant n'est plus loin du matérialisme que la vraie philosophie d'Aristotc. Dans l'impartialité qui lui est propre, elle étudie avec une égale attention toutes les facultés de notre double nature, et elle conçoit Tâme comme l'unité vivante qui résulte de leur concert ; mais elle sait aussi assigner à chaque puissance de l'âme son rang et sa juste valeur, et elle place au-dessus de toutes la raison souveraine. Aristote n'est donc pas moins spiritualiste que Platon, mais il Test d'une autre manière : il l'est sans enthousiasme comme sans faiblesse. Ce caractère de haut spiritualisme ne marque pas seulement l'ensemble de sa doctrine, il brille jusque dans sa méthode et dans son style. L'esprit toujours tendu vers la vérité pure, qui est l'objet de la science, Aristote va droit à ce but, et ne s'arrête pas, comme Platon, pour cueillir des fleurs de poésie. Une fois maître delà vérité qu'il poursuivait, il ne cherche pas, comme Platon, à la rendre aimable par les mille déguisements du drame, du symbole et de Pallégorie ; il ne veut que la faire comprendre : c'est là le secret de ce langage expressif et austère qui, parfois,
LE SPIRITUALISME d'aRISTOTE 29i
semble à peine un vêtement de la pensée, car il lui laisse tout l'éclat de sa beauté naturelle et de sa lumière.
Ceux qui garderaient quelques doutes sur le spiritualisme d'Aristote les verront bientôt levés en lisant une page ih\a Morale \ qui fait autant d'honneur à l'écrivain qu'au philosophe ; je regrette seulement que, malgré mes efforts, la traduction qu'on va lire affaiblisse, en plusieurs endroits, des traits d'une incomparable énergie :
w Si le bonheur est dans ractivité vertueuse, il est naturel d'entendre cela de la vertu par excellence, qui est évidemment celle de Tetre le plus parfait. Or, qu'on appelle esprit ou qu'on désigne d'un autre nom la faculté qui, dansTâme, est née pour commander et pour diriger, celle qui perçoit le beau et le divin (soit parce qu'elle est divine elle-même, soit parce qu'elle est le plus divin dos éléments de notre être)* l'exercer, selon la vertu qui lui est propre, constitue le parfait bonheur ... C'est là, en effet, l'activité par excellence, n'y ayant rien en nous de plus excellent que l'esprit, et, parmi les connaissances, que celles oîi l'esprit s'applique. C'est aussi l'activité la plus du-
* X, 7. Je vois que ce morceau a aussi attiré l'attention de M. Hartung, qui l'a traduit en entier dans son livre sur la Poétique d'Aristote comparée avec les théories des Modernes, p. 86-90. La fin du même morceau est traduite, et la doctrine en est analysée par M. Barthélémy Saint-Hilaire, trad. de la Morale d'Aristote, Préface, p. CXLIX et suiv. Cf. Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. V, § XIV, cité par M. Nourrisson, Essai sur la philosophie de Bossuet, p. 67.
rable, car la contemplation est de tous nos actes celui qu'on peut continuer le plus longtemps ; et si l'on pense qu'il se mêle du plaisir au bonheur, l'activité du sage est encore, de l'aveu de tous, celle qui renferme le plus de plaisir*; ainsi, la philosophie semble merveilleusement faite pour plaire par un charme pur et durable ... Ajoutez que ce qu'on nomme l'indépendance se trouve surtout dans la vie contemplative. En efTet, le sage, l'homme juste et les autres hommes sont sujets aux nécessités de la vie ; ces besoins satisfaits, il faut encore à l'homme juste quelqu'un envers qui et avec qui il exerce sa justice ; il en est de même de la tempérance, du courage et des autres qualités. Mais le sage peut, et il peut d'autant plus qu'il est plus sage, penser seul avec lui-même ; peutêtre le fera-l-il mieux encore avec le secours d'autrui, mais enfin il est éminemment indépendant. Seule, la sagesse est aimée pour elle-même, et l'on n'en tire rien que la pensée même, tandis que la vie pratique poursuit toujours un but au-delà de Faction... Si, parmi les actes de la vie pratique, ceux du politique et du soldat sont les plus beaux et les plus considérables ; si cependant ils ne sont pas désintéressés, mais tendent à une fin, et ne sont pas désirables pour euxmêmes : si l'activité de l'esprit, au contraire, l'emporte parce qu'elle est toute contemplative, ne poursuit aucune fin hors d'elle-même, renferme un plaisir qui lui est propre, s'augmente sans secours ét-'anger, enfin semble réunir, autant que cela est permis à l'homme, l'indépendance, le désintéressement, le cal-
* Buffon, dans le Discours sur la nature des animaux, exprime la même idée en un langage qui rappelle celui d'Aris» tote par son austère beauté.