L*A3I0UR DANS LA TRAGÉDIE
soin d'émotions attendrissantes, et j'ai pleuré avec Antigone; d'émotions terribles, et j*ai frissonné en contemplant la misère d'Œdipe : me voilà satisfait ; pouvais-je d'ailleurs, à moins d'être un homme criminel ou dépravé, aller chercher ailleurs qu'au théâtre la vue des larmes et du sang? Mais si j'ai Tâme ouverte au sentiment de l'amour et si, dans Cette disposition, je vois se dérouler sur la scèfte un de ces drames que Tamour remplit, qu'il anime de ses transports et de ses douleurs, en sortirai -je plus calme , en sortirai -je guéri , comme veut Aristote^ de la secrète agitation que j*y avais apportée ? Loin de là, mon âme, après le spectacle, ne sera que plus agitée; elle ne sentira que plus vivement le besoin de chercher un objet où fixer ses vagues désirs, un but où diriger l'ardeur croissante de sa passion ; et c'est en vain que vous alléguerez ici la salutaire impression des catastrophes tragiques : car il y aura toujours mille fois plus de séduction pour le spectateur dans les fiévreuses joies de Phèdre amoureuse, que d*avertisscment et de terreur dans les douleurs de Phèdre repentante et punie. L'amour est donc une de ces passions que la tragédie excite loin de les guérir, il faut bien le reconnaître avec saint Augustin et
la Concupiscence, chap. xviii. Cf. L. Racine, Épilre à M. de Valincour :
Le jeu des passions saisit le spectateur; ■ Il Aime, il hait, il pleure et lui-même est acteur
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Bossuet, avec J.-J. Rousseau qui répèle, au nom de la philosophie, ranathème prononcé par la religion*. Ce n est pas que, sur ce point même, la tragédie ne puisse être défendue : elle Ta été on ne peut mieux, surtout au dernier siècle % mais par des considérations qui paraissent être restées étrangères aux philosophes de lantiquité^ Quant à Aristote, peut-être ne s'est-il pas même posé cette grave question de moralité dramatique ; en tout cas, on voit combien ses théories, autant du moins que nous les connaissons aujourd'hui, sont insuffisantes à la résoudre.
Une autre lacune, plus étrange encore, est depuis longtemps signalée dans la Poétique, Parmi tant de préceptes et de prescriptions minutieuses sur les caractères et sur Faction tragique, Aristote ne dit pas un mot de ce dieu aveugle et inflexible dont la volonté plane sur toute l'histoire des temps héroïques, de la Fatalité. Ici, évidemment, ce nest
« Voir une admirable page des Confessions de Saint Augustin, liv. III, chap. Il ; Bossuet, Réflexions sur la Comédie, § XVI ; Rousseau, Lettre sur les Spectacles, p. 25 (éd. Musset- Pathay) : « Je sais que la poétique du théâtre prétend purger les passions en les excitant, etc. »
* La réponse de d'Alembert à Rousseau est un modèle de bon goût et de raison ; celle de Marmontel est une réfutation détaillée, ordinairement froide et monotone. Voir aussi, plus bas, chap. IV, § 3. '.
* Xénophon toutefois, à en juger par la dernière page de son Banquet, aurait peut-être été de mon avis sur l'impression que produisent les peintures dramatiques de l'amour.