LA FATALITÉ DANS LA TRAGÉDIE
pas une omission involontaire de sa part; car, dans son treizième chapitre, où il exprime les caractères
essentiels, selon lui, pour constituer un personnage tragique, il demande formellement des héros qui ne soient ni d'une vertu parfaite ni d'une profonde méchanceté, mais dont les malheurs soient l'effet de quelque grande faute. Les traditions épiques, dont les poètes ne peuvent guère s'écarter, offrent, il est vrai, peu d'événements et de personnages qui s'accommodent à cette règle sévère. Aristote ne la maintient pas moins pour cela ; il la justifie par l'exemple « des plus belles tragédies de son temps, » et il regrette que les anciens poètes aient pris trop « au hasard » leurs sujets dans la mythologie. Bien plus, au troisième livre de sa Morale, où il traite du libre arbitre, des actions volontaires et des actions involontaires, quand il veut donner un exemple de ces crimes que nulle nécessité n'excuse ni ne justifie, il cite précisément un des héros d'Euripide, Alcméon, vengeant sur sa mère Ériphyle les mânes de son père lâchement trahi par elle*. Pourtant, comme Electre et Oreste, Alcméon n'a fait qu'obéir aux ordres du héros victime d'une épouse infidèle. Derrière cette ombre menaçante d'Amphiaraûs, Aristote ne voit
< Voyez plus haut, p. 297, note 3, et la collection des fragments d'Euripide, par M. Wagner (dans la Bibliothèque Firmin-Didot), n. 68-75.
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pas les dieux vengeurs du crime ; dans cette imprécation paternelle il n'entend pas la voix impérieuse du Destin ; et les excuses d'Alcméon lui parais-r sent « ridicules, car il y a des choses qu'il ne faut jamais faire, quelque force qui nous y contraigne, et quelque traitement quî nous attende si nous résistons. » Tout cela ne montre-t-il pas qu'au temps d'Aristotc , l'idée antique de la fatalité perdait chaque jour son influence sur la scène tragique, parce qu'elle perdait de sa force dans les consciences*? Les héros d'Homère quelquefois semblent à peine responsables de leurs actes. C'est un dieu qui, tour à tour, leur donne ou leur ôtc le courage ; c'est un dieu qui, sous ses propres traits ou sous les traits d'un mortel, tantôt leur inspire sa prudence, tantôt les abandonne à leur faible raison. Et les dieux eux-mêmes se plaignent souvent de n'être pas libres et d'exécuter malgré eux les arrêts d'une volonté supérieure. L'homme ne s'affranchit que lentement de cette tutelle inquiète et jalouse. L'empreinte de la fatalité domine encore dans le drame d'Eschyle. La trilogie AAgamemnon^ des Choéphores et des Euménides commence par un crime fatal , l'adultère d'Égisthc inspiré par les souvenirs de la haine de Thyeste et d' Atrée ; puis c'est le meurtre d'Agamemnon fatale-
* A plus forte raison, ne faut-il pas s*étonner de voir ce dogme tourné en ridicule dans le Jupiter tragédien de Lucien.