‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 92 sur 194 · ART ET SCIENCE HISTORIQUES · texte numérisé non relu

ART ET SCIENCE HISTORIQUES

Irer par des inductions et par des conjectures habiles. Parmi les Romains, Suétone a réuni et contrôlé avec une rare conscience les éléments de l'histoire des Douze-Césars ; mais après lui, cette histoire reste à écrire. Nous ne pouvons appeler histoire une série de chapitres où sont méthodiquement classés, selon l'ordre des matières, tous les faits qui concernent la vie privée ou la vie publique d'un empereur; nous voulons que le biographe ne se borne pas à ces recherches d'une précieuse exactitude, mais qu'il fasse revivre aussi dans leur pleine réalité les héros qu'il connaît si bien dans les moindres secrets de leurs actions et de leurs mœurs. Suétone, quelque habile écrivain qu'il puisse être, n'est pas pour nous, non plus que pour ses contemporains, un historien proprement dit; nous réservons ce nom pour Tite-Live et Tacite*. Ainsi en Grèce, vers le temps d'Aristote, il y eut toute une école de savants qui composèrent avec un soin scrupuleux les annales de l'Attique, ce sont les auteurs iVAtt/iides^ ; jamais on ne les a

* Voyez notre Examen critique des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste (Paris, 1844), p. 261-280. Cf., dans nos Mémoires de Littérature ancienne, le morceau intitulé : Introduction à l'étude des historiens grecs, et dans la Revue pohtique et littéraire du 2 octobre 1875, la leçon sur La science et l'art chez les historiens grecs.

* Voyez Philochori Atheniensislibrorum fragmenta a Lenzio collecta éd. Siebelis (Leipzig, ISil). L'historiographie des Chinois est restée encore d'un degré au-dessous des Atthi-

placés à côté d'Hérodote, de Thucydide et de Théopompe. Ces derniers seuls étaient pour les Grecs les historiens modèles, parce qu à l'esprit de recherche ils avaient joint Fart d'animer un récit par les vives couleurs de l'imagination.

L'imagination est donc aussi une faculté dont l'historien a besoin pour peindre les faits et les personnages. Après que la critique a rempli son devoir et que les matériaux ont été bien préparés, c'est à rimagination de s'en emparer ; c'est elle qui leur rendra la vie. C'est encore elle qui souvent supplée à la brièveté ou au silence de la tradition; lorsque ses témoignages nous font défaut, elle la complète et l'achève. Il y a du poète alors dans l'historien, car il raconte moins le vrai que le vraisemblable ^ Ainsi placé comme dans une région moyenne entre la science et la poésie, l'art historique se rapproche tour à tour de l'une et de l'autre, tantôt se bornant à l'exposition savante des faits, et tantôt s'égarant dans les licences du rodes. « Les collections que les Chinois appellent des collections historiques ne sont que des registres datés où se trouvent notés exactement et sèchement les avènements et morts des empereurs, les éclipses, les batailles et invasions, les famines et inondations, les rapports diffus des ministres, les delibérations du conseil aulique et les ordonnances des empereurs. La notation de ces faits n'est accompagnée d aucune réflexion critique... A Texception de deux ou trois auteurs,les Chinois ne connaissent pas ce que c'est que l'esprit de critique, etc. » Ed. Biot, Revue française, février 1838, p. 48. * Aristote, Poétique, chap. ix.

Page 1