HÉRODOTE
man, moins altéré toutefois par l'abus de la critique que par celui de l'invention romanesque. Aussi Aristote avait-il raison de l'opposer, comme il fait, à la poésie. Car en Grèce, malgré les protestations de quelques esprits sévères, la poésie a toujours tendu à envahir l'histoire * ; je ne dis pas cette poésie des traditions antiques que l'histoire a toujours raison de recueillir, même sans y croire, comme un témoignage naïf des croyances populaires % mais la froide poésie d'amplification dont les rhéteurs donnaient les recettes à leurs élèves. Les anciens chroniqueurs avaient échappé à cette influence de l'école. Hérodote semble un disciple de la nature ; il écrit ce qu'il sait, comme il Ta appris, si ce n'est que son imagination colore doucement ses souvenirs de voyageur érudit, et que çà et là sa raison, un peu sceptique, hasarde quelque doute sur des traditions trop fabuleuses. Thucydide, au contraire, Thucydide, qui cependant écri-
* Quintilien, II, iv, 19 : « Grsecis historiis plerumqucpoeticae similis est licentia. » C'est contre ces abus qu'étaient dirigés les livres d'Apollonide, Ucpï xarrJ/Evo-ixî'vï;; îorootaç ; de Cécilius, llspï Twv xaQ' îo-rootav ^ Trao' idzooiav sipr^iiévMv zoï^ pinroptTt (cf. Weiske, De Hyperbole errorum in historia Philippi Amyntœ filii commissorum génitrice, Misna, 1849); peutêtre celui du médecin Andréas, Uzoï r&iv -^lyâù; TrgmdTVJtiévwv; certainement l'Histoire véritable de Lucien. De là aussi la critique radicale de Sextus Empiricus, Contre les Savants, I, 12 : El tryo-rarov rô tcrroptxôv. Voir encore les fragments du Xn« livre de Polybe.
* Voir là-dessus les pensées très sages de Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 8.
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vait presque en même temps que lui, est déjà un élève des sophistes. Un art profond se montre dans sa narration, dans les portraits qu'il trace de ses personnages, dans les discours qu'il leur prête, enfin dans ce style même si énergique et si fier, mais souvent si laborieux. Hérodote est poète et orateur sans le savoir ; certainement il ne songeait pas à imiter Homère en écrivant cette description si pittoresque des troupes de Darius, qu'on a plus tard comparée au célèbre Catalogue de l'Iliade. Les rares et courtes harangues qu'il mêle à son récit ont tant de naturel qu'on les croirait recueillies et reproduites par un auteur fidèle. Thucydide a beau promettre, dans sa Préface, de se tenir sévèrement en garde contre les fables, de ne prêter à ses personnages que les discours les plus vraisemblables, et de s'appuyer en écrivant ces discours sur les renseignements les plus authentiques, on s'aperçoit vite combien il s'écarte, à cet égard, de la stricte vérité. Le procédé dont il semble avoir donné le premier exemple, et qui depuis est devenu com* mun à presque tous les historiens grecs et latins, consiste à résumer une longue discussion politique en deux plaidoyers contradictoires qu'il prête aux deux citoyens les plus importants qui ont pu y prendre part. Il était impossible, avant la sténographie, de rendre avec exactitude ou même d'abréger fidèlement les mille incidents d'une
LES HARANGUES DANS l'hISTOIRE 321
séance de Tagora ; on ne voulait pas cependant priver l'histoire de l'intérêt qui s attache aux luttes de la parole. On faisait donc comme les sculpteurs quand ils composent un bas-relief : au lieu de mettre en scène tous les acteurs d'un drame, on choisissait les plus éminents, et on tâchait de personnifier en eux le talent et la passion de tous les autres. Thucydide est maître en cet art *, dont aujourd'hui les inconvénients nous frappent quelque* fois plus que les avantages. Un de ses contemporains, il est vrai, l'historien Cratippus », lui reprochait d abuser des harangues jusqu'à ennuyer un peu le lecteur ; Denys dllalicarnasse et Cicéron blâment dans ses discours une concision souvent obscure et mal séante à l'éloquence politique \ Diodore de Sicile condamne d'une manière générale cette insertion des harangues dans le récit historique ; Trogue Pompée voudrait qu'on n'v employât du moins que la forme indirecte, comme plus voisine de la vérité que nos informations peuvent atteindre*. Ces critiques et les excè/même
rhItLf donTr'/^P?""^ ^"'"" '''^"'" ^'^^''^' ^' Lindos, ion Thiirvdîdi ^' est inconnu, avait écrit une Rhétorique sel
vSïezïuIÛt^p.t ^^^^^"^^ -^ '^ «^^^-^- d'HoLre. Md'^^îhM^^^r'''^''"' Jugement sur Thucydide, chap.xv».
d^fei^rn^'"''^!!' ' n '" '"J'^' ^' ^"* ^^ï"™« d" Cours Wudes historiques de Daunou, et notre Examen des hiâ-
de quelques sols imitateurs ' nont pas discrédité la méthode historique consacrée par Thucydide, et après Thucydide, par tant de chefs-d'œuvre ; elle a survécu non-seulement à lantiquité, mais au moyen-âge. Aujourd'hui même que nous avons réduit l'histoire à suivre de plus près les documents originaux, et à s'abstenir des harangues quand ces documents ne lui en fournissent pas d'authentiques, nous regrettons parfois la forme plus dramatique et plus vive à laquelle nous ont habitués nos premières études, cette forme qu'en France Voltaire discrédita sans retour, mais qu'il ne remplaça pas tout à fait ; car l'esquise simplicité de sa manière manque un peu d'élévation et de chaleur, et c'est tout récemment que notre littérature a enfin réalisé, dans le genre historique, la parfaite alliance de l'érudition avec l'éloquence, de la critique
avec le goût'.
Les réflexions qui précèdent ont fait comprendre, je crois, au lecteur, combien est profonde en sa brièveté la théorie d'Aristote sur les rapports de l'histoire avec la poésie. Mais ces réflexions doivent être complétées par quelques vues plus générales sur la méthode des historiens grecs
toriens d'Auguste Appendice - D-Ha-^^ historiens grecs et latms. U. la xxiv leçou uc
en France. . . . .
1 Vovez Lucien, De la Manière décrirai histoire.
« Voyez une belle leçon de Villemain, Tableau de la httera-
ture au xviii» siècle, première partie, leçon xvi.
i>OLYBÈ. SA MÉTHODE 323
avant Arislole et après lui. Polybe, dont le grand ouvrage se place entre les leçons du Stagirite et l'époque de la domination romaine, nous convie d'ailleurs à cet examen.
Au début de son premier livre, Polybe nous apprend que tous les historiens ses devanciers avaient cru devoir débuter par un éloge de l'histoire et de ses avantages pour l'éducation morale de l'homme. En conséquence, il s'abstiendra, dit-il, de revenir sur ce lieu commun, et il se contentera de montrer que les cinquante-trois années dont il va nous tracer le tableau offrent un intérêt bien supérieur à l'histoire des plus grands empires qui aient précédé celui des Romains. Là-dessus, il énumère les empires de TAsie, de l'Europe hellénique, de l'Afrique, etc., pour faire ressortir la su^ périorité de la domination romaine qu'il avait vue s'établir sur les ruines de tant de rovaulés déchues! Cette comparaison même est devenue pour tous ses successeurs, comme Denys d'IIalicarnasse et Appien, le sujet d'un autre lieu commun, qu'il nous importe peu d'apprécier ici. Nous nous étonnons seulement que l'auteur n'ait pas eu à nous signaler quelque différence entre tous les historiens dont il rappelle si sommairement les préfaces. Hérodote en effet, et Thucydide, à eux seuls, marquent dans la critique historique deux phases bien distinctes ; Xénophon ne leur ressemble pas
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plus qu ils ne se ressemblent entre eux; Ephore et Théopompe, si nous avions l'exposition dogmatique de leurs principes, nous laisseraient voir d'autres manières de comprendre leurs devoirs d'historiens. Quant à Polybe lui-même, s'il n'a pas exposé dans les premières pages de son livre sa méthode que pourtant il croit nouvelle, il ne s'est pas fait faute de l'exposer, et à plusieurs reprises, en d'autres parties de son grand ouvrage, surtout dans son douzième livre, où il juge plusieurs de ses rivaux, et en particulier Théopompe et Timée. Esquissons donc cette méthode, dont les principaux traits ne sont pas difficiles à rassembler, malgré l'état de mutilation où nous est parvenu le grand ouvrage de cet écrivain.
La première loi de l'historien d'après lui est de ne dire que la vérité, car il y a dans la tradition des détails insignifiants qu'il faut savoir omettre *. Il se borne a Thistoire des nations, des cités et de leurs chefs; il exclut tout développement d'archéologie et de mythologie parce que ses prédécesseurs lui ont épargné ce travail. Il ne s'agit pas pour lui d'inspirer la terreur par le merveilleux, de prêter à ses personnages des discours qu'ils ont dû tenir, d'exposer à la façon d'un poète tragique les incidents et les péripéties de la vie d'un peuple: la leçon morale doit ressortir d'une simple et vé-
XII, 12. Cf. XXXV1II> 1, 13 ; IX, au commencement.
POLYBE. — SA MÉTHODE 32o
ridique exposition des faits *. Dans les discours il demande une exactitude absolue '. Il fait une véritable guerre à l'abus de la rhétorique et à l'imitation des déclamations de l'école. Il analyse même, pour en démontrer l'absurdité, quelques discours de Timée.
Pour arriver à cette vérité il faut que l'historien soit impartial, qu'il ne se borne pas à la connaissance des livres, mais qu'il visite les lieux, et qu'il pénètre le fond des choses ^ Celui qui ne s'est instruit que dans les bibliothèques et qui ne parle que d'après les témoignages d'autrui, est comme le peintre qui ne peindrait que d'après des mannequins et des animaux empaillés *. Les témoignages eux-mêmes doivent être jugés d'après leur vraisemblance et leur autorité "\
Jusqu'ici, rien de très neuf, rien de contestable. Mais Polybe affirme en outre que, pour compléter la leçon de l'histoire et la rendre surtout profitable, il faut exposer les causes des actions et des