CHAPITRE VI
nouveau culte se mêlait, dans ce débat à main armée, la question de suprématie temporelle du pape sur le royaume; une même attaque était dirigée contre le principe humain de la liberté de conscience et contre le principe national de l'indépendance de la couronne, et la majorité des Français, par haine de l'un, semblait prête à sacrifier l'autre.
Mais, dans cet égarement général, il restait encore des yeux pour voir à quel abîme on marchait, et des consciences pour le dire. Ce fut des sommités du tiers état, de la haute magistrature, que vint, comme un cri d'alarme, la protestation du bon sens et du patriotisme. Le 18 juillet 1585, lorsque Henri III alla en personne au parlement pour y faire lire et publier son premier édit de proscription, la cour n'inscrivit l'acte sur 6es registres qu'après de vives remontrances; trois mois plus tard, quand vint le second édit, et qu'avec sa promulgation fut requis, par une insigne lâcheté du roi, l'enregistrement de la bulle qui déclarait déchu de ses droits l'héritier légitime du trône, il y eut de nouvelles remontrances plus pressantes et plus énergiques. « Sire, » disait la cour suprême dans un langage digne du chancelier de l'Hôpital, « le crime que vous avez a voulu châtier est attaché aux consciences, lesquelles sont « exemptes de la puissance du fer et du feu... Quand tout le a parti des huguenots serait réduit à une seule personne, il n'y <t aurait nul de nous qui osât conclure à la mort contre elle, si « son procès ne lui était solennellement fait, et si elle n'était a dûment atteinte et convaincue de crime capital et énorme. « Qui sera-ce donc qui, sans forme de justice aucune, osera
liœreticos, in hœreses relnpsos et impénitentes, hœreticorum quoque duces, faulorca et defensores manifestes, publicas el nolorios, sicque liesœ raujeslatis divins; reos...etspecia]ilcr coedem fuisse et esse ipsa jure privâtes, Heurkura quondwn regem, videliect preteaso Kavtrra regao illiusquc parle quaro adliue obtinuit, née non Benrni ; allcrum vero Ilenrieum Condensi, cl utrumque corumque posteros, omnibus et quibuscuinque aliis princïpalibus, dutaliLus, doniîniis, civiluliiius el lotit, feudisque el bonis etiam einplijleuticis... au pariler eus ipso jure privalos et iucujiaces ac inhabiles ad succedendnm in quibuscumque dncatibus, principatibus, dominiis et regnis, ac specialitcr in regno r'raneiic. (Siili Vdeolaratio, etc., Goldaslï, Monarchia aanttiromani imperii, l. III, p. 123.)
<s dépeupler tant de villes, détruire tant de provinces, cl rona venir tout ee royaume en un tombeauî Qui osera prononcer ( le mot pour exposer tant de millions d'hommes, femmes et u enfants, à la mort, sans cause ni raison apparente, vu qu'on « ne leur impute aucun crime que d'hérésie, hérésie encore « inconnue ou pour le moins indécise, hérésie qu'ils ont sou- » tenue contre les plus fameux théologiens de voire royaume, « en laquelle ils sont nés et nourris depuis trente ans par la « permission de Votre Majesté et du feu roi votre frère {!)... »
Quant à la bulle du pape, à celte sentence de mort civile prononcée par le saint-siége au nom de son droit divin de juri diction sur tous les princes (2), le parlement la signalait avec indignation comme un attentat conLre la souveraineté du roi et l'indépendance du royaume. Il rappelait au faible Henri III l'exemple de ses devanciers et la tradition de ceux qui avaient en garde le dépôt des lois du pays, t Nous ne trouvons point, a disait-il, par nos registres ni par toute l'antiquité, que les u princes de France aient jamais été sujets à la justicedu pape, u ni que les sujets aient pris connaissance de la religion de « leurs princes (3). b N'osant porter au roi le reproche de lâcheté, il se l'adressait à lui-même pour sa connivence avec l'erreur de ceux qui s'étaient flattés d'amener les protestants à renoncer à leur culte, et d'abattre ce parti sans une grande
(1) Mémoires de la Ligue, t. I, p. 223.
(2) Ab tmmensa œlerni régis poicnliu, bcalo Pclro (jusque sueeessoribus Iradila nuctorilas omnes terreooram regnm cl principuni superemînet poiRtrs... in ai ne lissa profci-l in omnes judicia, cl ne divins maxime leges violenlur summii ope provide t, el si quos ordinalioni Dei résistantes invenil , severiore hos vindieta uleiscilur, et quamvis polentiorcs de solio dejiciens, veluli superbientis Lucifer! ministros ad iniima terne deturbatos profilerait. (Sixti V dcclaralîo, etc., Guldasli, Monarthia saneti imperii, t. III, p. 12*.)
(3) Mémoire* de la Ligue, I. 1, p. 223. — La cour ne peut délibérer plus longuement l'homologation d'une telle bulle, si pernicieuse au bien de toute la chrétienté et a la souveraineté de voire couronne, jo géant dès â présent qu'elle ne mérite aucune récompense que celle qu'un de vos prédécesseurs nous fit faire a une pareille bulle qu'un prédécesseur de ce pape lui avait envoyée, a savoir, de la jeler au feu en présence de toute l'Église gallicane, (lift*., p. 226.)
CHAPITRE VI. «S effusion de sang. 11 déclarait que c'était assez de honte pour lui que d'avoir prêle* son ministère à la révocation de tant d'édits solennellement jurés; que son obéissance, pour ne pas devenir stupidité, s'arrêterait là; et il terminait sa remontrance parées graves et nobles paroles : a Faites nous celte grâce, Sire, de n reprendre en vos mains les étals dont il a j lu à Votre Majesié « el aux rois vos prédécesseurs de nous honorer, afin que vous « soyez délivré des importunes difficultés que nous sommes « contraints de faire sur de tels édils, et nos consciences dé- <r chargées de la malédiction que Dieu prépare aux mauvais a magistrats et conseillers... Il est plus expédient à Votre Ma- « jesté d'être sans cour de parlement que de l'avoir inutile, a comme nous sommes, et il nous est aussi plus honorable de « nous retirer privés en nos maisons, el de pleurer en noire « sein les calamités publiques avec te reste de nos concitoyens, h que d'asservir la dignité de nos charges aux malheureuses h intentions des ennemis de votre couronne (1). »
Cet avertissement fut inutile au roi comme à la nation; personne ne savait plus où se reprendre : les uns étaient aveuglés de fanatisme, d'autres séduits parles promesses des ambitieux, d'autres enlacés dans les réseaux d'une association dont la puissance dominait celle de l'État. Vingt-cinq ans de guerre civile n'avaient pas suffi pour briser la fougue des passions, et donner à tous la leçon suprême, celle de la nécessité. Jamais la cause de la liberté de conscience u'avaii paru si complètement perdue; elle se soutint par l'héroïsme que le désespoir inspira aux bandes protestantes. Leur chef, Henri de Navarre, contraint de combattre pour son droit en même temps que pour sa religion, iit des prodiges décourage el d'habileté dans celle œuvre double qui semblait ne pouvoir aboutir qu'à des situations incompatibles. Modéré autant qu'intrépide, il avait toujours le mot de paix à la bouche et dans le cœur; après la victoire la
(1} Mémoires de la Ligue, t. I, p. 226 el 22". — Dans ce passage eldans les cltaUoi» précédenles, la langue du siècle a été ci el la un peu
plus complète (1), il ne demandait rien que le rétablissement des anciens ëdits de tolérance. De son côté, le chef de la Ligue, aidé de la faveur populaire, poursuivait rapidement l'exécution du plan hardi qu'il avait conçu : s'emparer des conseils du roi et avoir la main sur sa personne, le garrotter par l'intervention des étals généraux, être une sorte de maire du palais jusqu'au moment d'usurper le trône sous ombre de volonté nationale. Henri III, tenu en échec par cette fortune grandissant toujours, ne savait qu'hésiter ou plier; le sentiment de sa dignité perdue le torturait parfois, mais ne le relevait pas ; incapable de faire un noble effort, il cédait sans fin (2), se réservant le dernier re-
(1) Bataille de Coulrns, le 20 octobre 1587.
(2) Nostre volonté et intention est de commencer à lenir les cslats libres et généraux des trois ordres Je noslredil royaume, au Vj aoust prochain en noslre ville de Blojs, où non» enliiidoiis que se trouvent aucun des plus notables personnages de chacune province, îniillinHc el sé n esc haussée pour eu pleine assemblée... proposer librement... ce qui sera plus propre et convenable pour du loul esteindre et abolir les divisions qui sont entre nos subjecls, incsmcmcut eiilrr le* catholiques, il parvenir il un bon et asseuré repos, avec lequel noslre salncte religion catholique soit si bienrcsliililie, et toutes hérésies repurgées cl extirpées de nostre royaume, que nos subjecls n'ayent plus d'occasion d'y craindre changement tant de nostre vivant qu'après nostre décci. (Mandement au prévôt de Taris, dernier mai i5îi8, Seeuett dis anciennes lois françaises, t. XIV, p. 614.) — El premièrement nous jurons et renouvelions le serment par nous faiet, en nostre sacre , de vivre el mourir eu la religion catholique , apostolique et romaine, promouvoir i';idvanccmeiit el conservation d'icelle, employer de bonne foy toutes nos forées el moyens, sans espargner nostre propre vie, pour extirper de nostre royaume, pays et terres de noslre obéyssapcc, tous schismes et hérésies condamnées par les saincls conciles el prin cipalement par celuy de Trente, sans faire jamais aucune paix ou trefvc avec les hérétiques, ny aucun édict en leur faveur.
Art. 2. Voulons el ordonnons que Ions nos subjecls, princes, seigneurs, tant ecclésiastiques, gentilshommes, habitais des villes et plat pays, qu'autres, de quelque qualité et condition qu'ils aoyent, s'unissent et joignent eu eeste cause avec nous, et facent pareil serment d'employer avec nous toutes leurs forces et moyens jusques à leurs propres vies, pour l'extermina lion desdicts hérétiques.
Art. 3. Jurons aussi et promettons de ne les favoriser ny advancer do nostre vivant^ ordonnons et voulons que tous nos subjects unis jnrent et promettent dès b présent et pour jamais, après qu'ii aura pieu à Dieu disposer de noslre vie sans nous donner des cnfonls, de ne recepvoir a estro