CHAPITRE VI
cours des lâches, la trahison et l'assassinat. Tels sont les éléments dont se composa l'un des plus grands drames de notre histoire, celui qui rend célèbre l'année 1588, qui s'ouvre à Paris par l'émeute des barricades, et se dénoue aux seconds états de Mois par le meurtre du duc et du cardinal de Guise.
La convocation des étals généraux de 1 388 fut un acte du roi contre lui-même. Cette assemblée, venue à la suite d'une émeute victorieuse, et représentant, non la France entière, mais la France exclusivement catholique, eut pour mission et pour but de fonder la prédominance des états sur le pouvoir royal (1). Il y a deux parts dans son histoire, l'une qui précède, l'autre qui suit l'assassinat des Guises et l'arrestation de plusieurs députés des trois ordres (%}. Dans la première deces deux époques, les étals, ayant le tiers à leur tête, soutiennent contre le roi une lutte de principes sur la question de la souveraineté; ils déclarent qu'ils veulent procéder par résolution et non par supplication; ils attribuent aux seuls édits faits avec leur concours le litre de lois fondamentales. Malgré la retenue de leurs paroles et leur apparente soumission à l'ancien ordre monarchique, ils menacent la royauté d'en constituer un tout nouveau, de la mettre en tutelle permanente sous la représentation nationale , et de déléguer pour le présent celte tutelle au chef de la Ligue. La seconde époque, où l'assemblée sedébat en-
roy, prester obéyssancc à prince quelconque qui soït hérétique ou fauteur d'hérésie. (Éilil de renouvellement de l'union du roi avec les princes et seigneurs catholiques du royaume, juillet iîiSR, ibid., p. 616.)
(1) C'est le 12 mai qu'eut lieu le soulèvement nommé Journée des barricades ,- l'ordonnance de convocation des états fut rendue le dernier jour du même mois. — Lettres furent de toutes parts expédiées par les provinces a ce que chacun s'avançât d'y envoyer ses députes, pourvu qu'ils fussent catholiques romains , car autrement il n'élu il permis ù aucun de lu religion, ou soupçonné de favoriser ceux de lu religion, de s'y trouver. (Des elaM généraux, etc., t. XIV, p. 279.)— L'assemblée s'ouvrit le 16 octobre: on y comptait 505 députés, savoir : 154 du clergé, 180 de la noblesse, et 191 du tiers étal. — Voyez les noms 'le ces derniers, cî-apres, Appendice II.
(2) Lu Chapelle-Jl;irtc:iu. [in-siilenl du tiers élal ; Compans et de NeuiHj, députés de Paris; Leroi, député d'Amiens ; le comte deBrissuc, présidenldc lu noblesse, et le sieur de Bois-Dauphin. Quatre députés du tiers état et trois du clergé, qui étaient sur la liste, s'échappèrent [23 décembre].
Ire la crainte et la colère, ne présenté, au lieu de cette hostilité agressive, qu'une opposition d'inertie sous laquelle couve, dans le cœur de chacun, l'impatience d'être congédié pour se rendre sur un terrain propice à la rébellion ouverte (1).
Ce fut le tiers état qui joua ici le premier rôle ; il était la puissance du jour; il prit l'initiative des propositions hardies envers la royauté, ou violentes contrôles huguenots. Son cahier renferme les demandes suivantes : que les ordonnances faîtes à la requête des étals soient déclarées immuables, et n'aient pas besoin d'être vérifiées en cour de parlement; que pour tout autre édil, les cours souveraines aient toute liberté de remontrances, et ne soient jamais forcées d'enregistrer (2) ; que les parlements ne puissent vérifier aucun édit, sans qu'auparavant il ait été communiqué aux procureurs-syndics des états, dans les pays d'étals, et que toutes les provinces du royaume puissent élire à cet effet des procureurs-syndics; qu'il n'y ait plus de levées d'argent, pour quelque cause et sous quelque forme que ce soit, sans le consentement des étals généraux (5) ; que les hérétiques soient punis selon les ordonnancesde François l" et de Henri II, et que des mesures rigoureuses soient prises contre les fauteurs d'hérésie; que le roi de Navarre soit déclaré incapable de succéder à la couronne, et que tous ses biens soient confisqués (4).
Parmi les demandes qui ne tenaient rien des passions du moment, on peut noter celles-ci, renouvelées pour la plupart du cahier de 1576 et de celui de 1560 : le rétablissement des
(1) Voy. le journal d'Éliennc Rernsrd, député du tiers élal de Bourgogne. Dts états généraux, etc. , 1. XIV, p. U0 et suiv. — La séance de clûture des claie «m lien le 16 janvier 1589.
12) Cahier général du tiers élal [1538]. Recueil des cahiers généraux des trois ordres, t. III, p. 186.
(3) Cahier général du tiers élat, en. 67 et 223.
fi) Plaira à Votre Majesté déclarer Henri de Bourbon, roi de Navarre, comme hérétique cl notoirement relaps, criminel de lèse-majesté divine et humaine au premier chef, inhabité et incapable de succéder à la couronne de France, privé de tous droits cl prérogalives de prince et de pair, tant lui que ses hoirs procréés et i procréer. [Ibid., arl. 2.) — Ibid., an. 3 Cl 4.
CHAPITRE VI. 129 élections ecclésiastiques, malgré le concordai de François I* r , le maintien scrupuleux de l'élection pour les emplois de judicature, la poursuite d'office contre les seigneurs coupables d'exactions sur les habitants de leurs domaines, la restitution du droit de justice civile aux corps municipaux, l'égalité des poids et mesures It). En général, les propositions du tiers état se distinguent moins fortement qu'autrefois de celles des deux autres ordres; on voit qu'il y a, sur beaucoup de points, parité de sentiments et d'idées. De plus, le cahier de 1538 n'offre pas, en ce qui regarde le droit et l'administration, la même abondance d'objets que les cahiers de 1560 et 1576 (2), soit que deux réunions d'états, si près l'une de l'autre, eussent laissé peu de choses nouvelles à voir et à conseiller, soit que les élus du tiers état ligueur aient été, par cela même, plus remplis du besoin d'action immédiate que du sens réfléchi d'où procède le travail d'analyse en matière de législation.
Après le meurtre du due de Guise, Henri III, délivré en idée, s'était écrié : Maintenant je suis roi! Il croyait avoir frappé de mort toute la Ligue; il fut bientôt détrompé. Pendant qu'il perdait le temps à faire devant les étals des haran gues et des apologies, l'insurrection provoquée par son crime éclatait à Paris, et se propageait d'une ville à l'autre. Bientôt des provinces entières furent entraînées dans ce mouvement, et, de la Picardie à la Bretagne, de la Bretagne a la Provence, une fédération municipale s'organisa contre la royauté. Le projet de gouvernement révolutionnaire conçu par les comilés de la Ligue fut exécuté sous l'empire de passions ardentes jusqu'à la frénésie, exaltées jusqu'au dévouement (3). On tournait les yeux vers les cantons suisses, et l'on parlait de se constituer en république à leur exemple (i); la démocratie pari-
(1) Cahier général du liera éiat, «ri. 14, 77, 195, 193 cl 269.
(2) ]tneeonlienli[ue272arlic]es. Le cahier de 1S60 en avait eu 351, et celui de 1576, 148.
(3) Voy. plus haut, chap. v, p. 119-190.
(4) M. de Moyenne s'achemine a Paris, non pour contesier, mais seulement pour recevoir et donner ordre h lant de peuples et villes qui, comme
sienne, maîtresse du parlement par un coup d'État, supprimait le nom du roi dans les actes judiciaires, et nommait de sa propre autorité un lieutenant général du royaume (1). Cependant, au lieu d'agir el de monter à cheval, Henri III, retombé dans sa mollesse, expédiait du château de Blois des proclamalions inutiles et des ordres qui ne parvenaient pas ; entouré par la révolte, comme par un cercle de fer qni se resserrait de plus en plus, il se trouva enfin réduit à n'avoir en sa puissance que les deux rives de la Loire, entre Tours et Beaugency. Alors H prit une résolution qui donnait la mesure de sa détresse; il fil, sous le nom de trêve, un pacte d'alliance avec le prince qu'il avait déshérité et proscrit, et il mit sa couronne sous la garde des religionnaires dont il s'était fait gloire de poursuivre l'extermination (2).
Quatre mois après le meurtre du chef de la Ligue, Henri de Valois et Henri île Bourbon eurent, au Plessis-lez-Tours, une
a l'envy les uns des autres, se mettaient du party île l'union, aucuns sous les bonnes espérances qu'ils s'estaient imaginez cle vivre a l'advcuir a la manière des Suisses, el d'est rc- i \i mpi- du titilles el de payer ies cens cl devoirs à leurs seigneurs, d'autres d'an iruos lté, de courrduiL et Je despil à cause de la bonne opinion qu'ils a voient de feu AI. de Guise, et pavmy ceuxlà quelques-uns affectionnez a la religion calbulique romaine (Palma Cayct, Chronologie navennaire, coUeot. Uiehaud, I. XII, p. 102). — Si d'un autre costé l'on propose de réduire ce royaume en république, connoissant qu'il est impossible de chasser le roy et en eslablir un autre, j'advoue que ce sera une chose plus aisée ù faire, jnivci' qu'il ut: faut que luy ili-sniur l'idiùyssance el se gouverner sous l'aulhorité des quarante conseillers et des maires cl esclieviits des villes sans plus parler de roy, et se tenir bien alliez et confédérée les uns avec les autres pour se supporter et pour se deffendre contre luy. (Mémoire* de Nepert, t. I", p. 919.)
(1) Le litre donné au duc de Mayenne était celui de lieutenant général de l'état royal et couronne de France.
(2) Les témoignages sonl assez notoires... de quel zèle et bon pied j'ai toujours marché a l'extirpation de l'hérésie cl des hérétiques, a quoi j'exposerai plus que jamais ma vie, jusqn.es a une mort certaine, s'il en est besoin, pour la défense et protection de notre sainte foi catholique, apostolique et romaine, comme le plus superbe tombeau où je me pourrais ensevelir que dans la ruine de l'hérésie. (Harangue du roi, 16 octobre 1588, Des était généraux, etc., I. XIV, p. 336.) — Voy. les le tires d'armislice avec le roi de Navarre données à Tours, le 2U avril t!>89. Accueil des anciennes loti français, t. XlV.p. 645.