CHAPITRE VI II
Richelieu, conservée par un ministre moins grand que luf, put, des mains de ce dernier, passer intacte aux mains d'un roi. Le jour où Louis XIV déclara en conseil qu'il voulait gouverner par lui-même (i), on comptait cinquante et un ans depuis la mort de Henri IV, et, dans cet intervalle, grâce à l'ordre puissamment créé ou habilement maintenu par la dictature ministérielle, l'état social et inoral de la France avait Tait d'immenses progrès. Au sortir des guerres civiles du xvr siècle, la nation, retirée désormais du double courant de passions religieuses qui l'avait entraînée en sens contraire dans le grand débat européen, ramena sa pensée sur elle-même, et se mil à chercher sa place originale dans l'ordre poli lique et dans l'ordre intellectuel. De là naquirent, pour le xvu* siècle, deux tendances simultanées qui consistaient : l'une, à rendre libre et personnelle l'action de la France an dehors; l'autre, à développer l'esprit français dans son individualité propre et son caractère natif.
Au siècle précédent, la renaissance des lettres avait été un mouvement d'idées commun à toute l'Europe civilisée; elle nous plongea, comme les peuples voisins, dans l'étude et l'imitation de l'antiquité, elle ne nous créa point une littérature nationale; ce travail devait venir plus lard. 11 commença dès que le pays eut marqué son rôle comme puissance européenne; notre langue se fixa en même temps que se fondait notre politique, et la réforme de Malherbe fut contemporaine des projets de Henri IV. Pendant que ces projets s'accomplissaient par Richelieu et par Mazarin, l'intelligence française trouvait ses véritables voies et y marchait a pas de géant; elle atteignait à la plus haute des méthodes philosophiques, au sublime en poésie et à la perfection de la prose ; elle livrait à l'admiration des hommes trois noms d'une grandeur impérissable, Descartes, Corneille et Pascal.
préjudice de ces présentes, et voulons qu'en ce eus nos autres sujets n'y :iient aucnn égard. (Déclaration du 21 octobre 1652. Htcutil dei aneirnncê luit /Vonfofau, t. XVII, p. 300.) \i> U 9 marsiGUI.
A la révolution d'idées qui, en France, mil l'empreinte nationale sur la philosophie, la liitéraiure et l'art (1), se joignit une révolution de mœurs. On vit, dans la chaleur de ce nouveau mouvement de vie intellectuelle, la haute société polie s'organiser sur un pied tout nouveau. L'esprit y compia désormais pour une distinction égale à toutes les autres, les hommes de lettres sans naissance y entrèrent, non plus comme domestiques ou protégés des princes et des grands, mais à litre personnel. La conversation entre les deux scies, étendue par la mode elle-même aux sujets les plus élevés et les plus graves, fonda eu pouvoir des salons, qui devait s'exercer chez nous de concert avec le pouvoir des livres (2). En un mot, la bourgeoisie lettrée gagna dans le monde du loisir l'influence dont elle jouissait déjà dans le monde des affairas ; elle fut mêlée à tout, ei cul en quelque sorte des postes avancés partout,
C'est d'elle que vinrent a ia fois, au xvn c siècle, l'agilation polilique par la Fronde, et l'agitation religieuse par le jansénisme, tentative de réforme intérieure du dogme et de la discipline catholiques, doctrine plus rigide pour la croyance et plus libre envers l'autorité, qui fui l'un des ressorts moraux de la révolte des corps judiciaires conlre le pouvoir absolu. Celle doctrine sans portée sociale, mais illustrée par les grands caractères et les grands esprits qui la soutinrent, tient une place considérable, quoique indécise, dans l'histoire du tiers état (5). Liée aux efforts successifs de l'opposition parlementai re, elle .servit d'aliment à l'esprit de discussion jusqu'au milieu du xvm e siècle, jusqu'au temps où cet esprit fut transporté, avec une audace et une puissance inouïes, dans la sphère philosophique, où, au-dessus de toute tradition, il alla chercher, pour les l'aire descendre dans la loi, (es principes éternels de raison, de justice et d'humanité.
(1) Il finit joindre le nom de Poussin am trois grands, noms déjà cités.
(2) Voy. t'Écrit de Rœderer intitulé : Mémoire pour tervir à t'hiitoire lie la lociélé polie en France.
(3) Voy. l'ouvrage de M. Sointe-Beuve, intitulé : PoTt-Boj/ul.