CHAPITRE IV
LA DISPOSITION DU THÉÂTRE
Les préparatifs de certains Mystères joués dans de grandes villes de province duraient souvent plus d'une année'. Ainsi en 1 53 1 eut lieu à Reims une représentation du Mystère de la Passion qui avait été préparée dès i5 17, et certains engins ou accessoires achetés d'avance étaient restés emmagasinés à l'hôtel de ville pendant treize ans2. On élevait les estrades sur une grande place, dans une plaine, ou même à l'extrémité d'une rue spacieuse, surtout si elle était en pente. Tous les endroits d'où l'on pouvait voir le théâtre étaient occupés par les spectateurs. Si l'on ne construisait pas de loges, il y avait au moins une enceinte réservée, avec hanquettes et sièges pour les seigneurs et les notabilités. Le peuple se tenait autour de cette enceinte sur des bancs, des bottes de paille ou des chaises qu'il apportait lui-même. Lorsque c'était une place publique, comme à Rouen en i4/4i toutes les maisons d'où l'on pouvait apercevoir le spectacle regorgeaient de monde; les fenêtres tapissées étaient occupées par les gens riches; les toits, les gargouilles et tous les autres endroits découverts, par les manants. Les représentations duraient quelquefois de dix à vingt-cinq jours; aussi apportait-on à la construction du théâtre un soin et un luxe qu'on n'eût pas consacrés à une représentation d'un jour3.
A Bourges, en 1 536, on se sert des arènes antiques qui subsistent encore; la scène est alors entourée de toutes parts par les spectateurs, comme une piste de cirque. On construit aussi quelquefois de grands amphithéâtres, â plusieurs étages, en charpente.
1. E. Morice, op. cit., p. 119. Le Mystère des trois Doms, à Romans, demanda dix mois de travail et coûta i yZj florins.
a. Louis Paris, le Théâtre à Reims depuis les Romains jusqu'à nos jours, Reims, i885, in-8, j>. iy.
3. Bibliothèque de l'Ecole, des chartes, 3° série, t. III, Chronique rimèe de Guillaume le Doyen, notaire à Laval, au xvc siècle, publiée par E. de Certain, p. 386.
LES MYSTÈRES DIALOGUES
Nous les trouvons pour la première fois, en 1^7, lors de la représentation de la Passion jouée à Metz. L'assistance était installée sur neuf rangs de sièges et degrés, au-dessus et en arrière desquels étaient « grands sièges et longs pour seigneurs et pour prestres »*. A Vienne, également pour la Passion, en ijio, furent faits « les plus beaux échaffauds qui estoient à deux étages, oultre le bas pour le commun peuple, et avoient quatre-vingt-seize chambres serrans à clé, chascune et louoient chascun quatre escus »; le dessus était couvert de tentures blanches et noires resplendissantes au soleil3. Ainsi n'avait-on à craindre ni la chaleur ni la pluie.
En i5iG, l'amphithéâtre d'Autun était en bois équarri et « contenait deux cent quarante chambres entièrement distinctes, de sorte que ceux qui étaient dans l'une ne pouvaient accéder à l'autre, et que ceux qui étaient dans les chambres supérieures ne pouvaient incommoder ceux qui étaient dans celles du basr> ». Toutes ces cellules étaient séparées au moyen de parois intermédiaires en bois et revêtues de lambris. Les loges étaient garnies de barrières « sur le regard du jeu pour garder de tumber avec une poste à travers à cause des petits enfans » ; on y parvenait par un escalier extérieur*. Là, prenaient place les gens d'Eglise, nobles, sénateurs, chevaliers, gentilshommes, patriciens de la cité. Dans la cavea ou partie inférieure, les degrés et les bancs étaient disposés de telle façon que le cercle allait toujours en s'élargissant à mesure qu'on s'élevait; le peuple pouvait s'y placer en foule, à l'abri de toiles de lin qui protégeaient contre la pluie les spectateurs assis ou debout et les acteurs. Ceux-ci couraient au milieu de la cavea ou scène théâtrale, et étaient séparés du peuple par un fossé plein d'eau et par d'autres obstacles. Dans cet ampbithéâtre, quatre-vingt mille hommes pouvaient se rassembler sans peine8.
1. C'est sur le texte des chroniques (le Metz relatant la mise eu scène de ce Mystère qu'a été bâtie l'hypothèse de la scène à étages. M. Paulin Paris et M. Petit de Julleville ont, avant nous, rétabli les faits. Voir Paulin Paris, la Mise en seine des Mystères, Paris, Dupont, i85o, et Petit de Julleville, op. cit., t. II, p. 12.