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CHAPITRE II

LE THEATRE A LA GOUK

Au moyen âge, les souverains et les grands seigneurs traînaient à leur suite des histrions et des bateleurs, qui les distrayaient par des farces et des représentations de toutes sortes. Durant la Renaissance, les rois eurent des comédiens français et italiens qui jouaient dans leurs châteaux à l'occasion de grandes fêtes. Telles étaient les premières bandes nomades venues d'Italie en France. Henri IV change ces habitudes, et au lieu d'avoir des comédiens attachés à sa personne il fait plusieurs fois paraître devant lui les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne. Cet usage a prévalu jusqu'à nos jours, où l'on a pu voir les souverains mander à Versailles, aux Tuileries, à Fontainebleau ou à Compiègne les comédiens appelés, suivant les circonstances, Comédiens ordinaires du Roi ou Comédiens de l'Empereur.

Sous Louis XIII comme sous la régence de Louis XIV, les visites des comédiens royaux furent peu fréquentes, parce que, à la cour, la mode était aux représentations de ballets dans lesquels figuraient le roi et les grands seigneurs. Cependant, à l'exemple de Henri IV, Gaston d'Orléans organisa la représentation de plusieurs pièces dans son palais, comme Richelieu au Palais-Cardinal.

Les princes et les gouverneurs de province eurent aussi des troupes, qu'ils entretenaient souvent médiocrement, mais qui, sur un ordre de leurs protecteurs, quittaient leurs tréteaux pour venir jouer dans les châteaux ou les palais. Ainsi Molière et sa troupe furent aux gages du duc d'Epernon à Agen, et à son arrivée à Paris il fut nominativement entretenu par le duc d'Orléans, avant qu'il eût reçu le brevet royal et la pension attachée à ce titre1.

i. Les princes de Coudé avaient aussi, au xvne siècle, une troupe attitrée dont les acteurs s'intitulaient Comédiens de S. A. S. le prince de Condé. Nous avons retrouvé un contrat daté

Durant les premières années de son adolescence, c'est-à-dire jusqu'en iG64, le roi vient quelquefois dans les théâtres publics'.

Mais, dès qu'il gouverne par lui-même, il abandonne sa capitale, et son séjour habituel est d'abord Saint-Germain, puis Versailles, Trianon et Ma ri y; il ne passe à Paris que bien rarement, n'y reste qu'une demijournée, et on ne le voit plus jamais dans aucun théâtre.

dépendant il adore les représentations; il s'en fait donner sans cesse, il en donne lui-même, en jouant divers rôles devant ses sujets et en organisant des fêtes splendides composées de réjouissances variées, dont le théâtre est un des principaux attraits.

Ce n'est pas à sa cour que la première de ces fêtes a lieu en France, mais dans le château de Vaux, chez Fouquet. Louis XIV en est le principal spectateur; il en fut même par la suite le principal acteur, puisque les splendeurs déployées en cette circonstance blessèrent à tel point l'orgueil du jeune monarque, qu'il décida sur l'heure la perte de son ministre.

À Vaux fut représentée pour la première fois la comédie des Fâcheux, de Molière, sur un théâtre mobile2. Au moment où la cour, après un divertissement, se trouvait rassemblée, ce théâtre, monté suides galets, fut amené du fond d'une allée jusqu'à un endroit favorable.

du 10 octobre 1680, concernant cette troupe, dans l'étude de M0 Fontana, notaire à Paris. Fn roici les principales clauses :

« Commission et association entre Marguerite Siret, veuve de Edme Raisin vivant organiste du Roy, sieur Jacques Raisin comédien de S. A. S. Monseigneur le Prince, sieur Michel du Rien huissier du cabinet de S. A. S., demoiselle Anne Pitelle sa femme, qu'il autorise — d'une part; sieur Bernard Vaultrier, sieur Deschamps, Pierre Besuard sieur de Bonneuil, Daniel Racot, demoiselle Marguerite Poirier sa femme, qu'il autorise, Jacques Crosnier, comédiens de Monseigneur le Dauphin establis et demeurant eu la ville de Rouen, de présent en cestc ville de Paris à l'hostel de Coudé, lesquels s'associent ensemble pendant le temps de sept années à commencer du Ier mars 1681 jusqu'au 1" mars i(>88 pour représenter la comédie devant L. A. S. mes dits seigneurs et ducs et S. A. S. Mme la Duchesse lorsqu'il plaira appeler lesdits associés et en la ville de Rouen où ils sont connus et establis — etc. »

1. Lorsque le roi va à la Comédic-Fançaise, comme sa loge donne directement sur le parterre, six des cent-suisses de la garde se rangent en cercle devant elle pour empêcher les spectateurs d'approcher trop près, tandis que des gardes du corps sont en faction à la porte d'entrée de la loge royale et que d'autres se placent sur la scène même. — Du reste, en i84<> encore, à Naples, où régnait un prince de la maison de Bourbon, quand le roi se rendait au théâtre San Carlo, deux suisses habillés de rouge se plaçaient de chaque coté de la scène. Nous devons ce dernier renseignement à l'obligeance de M. Ed. Le Blant, membre de l'Institut.

?.. Voir à ce sujet la lettre de La Fontaine à Maucroix, où est relatée la fête de Vaux (publiée en appendice dans le Molière de la Collection des Grands Écrivains, t. III, p. 97). Le poète admire surtout la partie de la décoration qui consiste à faire sortir les nymphes et les déesses des marbres qui les renferment. « C'est une fort plaisaute chose, dit-il, que de voir accoucher un Terme et danser l'enfant en venant au monde. »

LE THÉÂTRE A LA COUR

Il semble que dans ce parc magnifique de Vaux, la fête donnée par Fouquet ait été une réminiscence de celles que les rois d'Espagne organisaient dans leur palais du Buen Retiro, au commencement du siècle.

A Saint-Germain, à Fontainebleau, à Versailles, le roi fait venir tantôt la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, tantôt celle des Italiens, tantôt celle de Molière. Chacune d'elles joue une pièce déjà connue de son répertoire ou bien une œuvre encore inédite. Molière donne successivement à Fontainebleau P Ecole des maris et les Fâcheux *; au Louvre et à Versailles la Critique de l'Ecole des femmes, V Impromptu de Versailles, et le Mariage force. Le roi assiste à la première partie de la représentation de cette dernière comédie qui a lieu dans l'appartement d'Anne d'Autriche au Louvre, le 29 janvier 1664, et figure ensuite dans le ballet en costume d'Egyptien.

Pour la première fois, à cette date, Molière reçoit la commande d'une pièce qui doit tenir sa place dans la série des « Fêles des plaisirs de l'Ile enchantée », données en L'honneur de Mlle de la Vallière. Il compose la Princesse d'Elide, qu'on joua au milieu des divertissements de danses, de carrousels, de banquets et de feux d'artifice. On avait construit à celte occasion, dans un des parterres du parc de Versailles, un théâtre qui paraît avoir été à ciel ouvert, dans un cirque de verdure, c'est-à-dire fait en charpentés, mais imitant les charmilles; le tout était recouvert de toiles; cinq lustres pendaient de la corniche sur le devant de la scène2, tandis que de chaque côté de l'ouverture était suspendu un chapelet de lustres attachés l'un au-dessus de l'autre à une même corde. Tout le devant de la scène était, comme de nos jours, occupé par l'orchestre. Le roi avait pris place sur une estrade, au centre du parterre. De chaque côté de la salle il y avait des gradins en amphithéâtre, mais pas de loges.

Quelques jours après, les fêles continuant, le i 1 mai « le roi fil représenter, sur l'un des théâtres doubles de son salon que son esprit universel a lui-même inventés, la comédie des Fâcheux, faite par le sieur Molière de ballets et d'entrées3 », et, le lendemain, on joua pour la

1. Voir sur les représentations données à Fontainebleau : Bibliothèque nationale, manuscrits, Mélanges tic Colbert, vol. 26 j, f° n, et Charles Constant, Molière à Fontainebleau. Meaux, 1873, in-8.

2. Voir les gravure de la Fêle de Vile enchantée., par Israël Sylvestre, Bibliothèque nationale. Estampes, collection de l'Histoire de France, Qb 43.

3. Gazette de France, 11 mai iG(jj. Voir aussi le marché du 20 février 1664 signé par Colbert et Denis lluret, maistre menuisier, par laquelle B tiret promet de « faire et rendre parfaicts dans buict jours prochains deux théâtres portatifs dans le sallon de Versailles, chacun desquels

LE THEATRE AU XVIIe SIÈCLE.

première fois (levant lui les trois premiers aetes encore inédits de Tartufe.

Les spectacles se renouvellent sans cesse. A l'un d'eux, le 12 juin i665, où Molière joue le Favori, de M. de ViUedieu1, il invente un prologue dans lequel il remplit le rôle d'un marquis ridicule, qui veut être sur le théâtre malgré les gardes, et qui a une conversation des plus amusantes avec une actrice faisant une marquise ridicule placée au milieu de l'assemblée. On voit que le jeu commun entre la scène et un compère placé dans la salle, que nous avions déjà signalé dans les « Mystères » du moyen âge, se continuait au xvne siècle, à la cour de Louis XIV.

Citons encore, parmi les nombreuses pièces inédites jouées à Versailles devant le roi en 1667, Y Attila du vieux Corneille, la Veuve à la mode et l Embarras de Godard.

En 1668, George Dandin de Molière et un ballet de Quinault et de Lulli avec le Triomphe de l'Amour et de Bacchus constituent la partie théâtrale d'une grande fête. Vigarani avait construit un véritable théâtre en planches près de l'allée du Roi. Tout l'intérieur de la salle, de forme rectangulaire, était tendu de tapisseries, et trente-deux chandeliers de cristal de dix bougies chacun l'éclairaient « comme en plein jour ». La scène s'ouvrait sur un des grands côtés, qu'elle n'occupait pas complètement. La corniche supérieure, ornée des armoiries royales, était soutenue par deux colonnes torses2. Comme en 1664, pour la Princesse d'Elide, le roi était au centre du parterre; des gradins s'élevaient de chaque côté de la salle3.

En 1674, à la suite de la conquête de la Franche-Comté, il y a encore une série de réjouissances à Versailles. Le premier jour* on donne la tragédie en musique dAlceste. Le théâtre occupait toute la petite cour du château. Des deux côtés étaient placées douze caisses de grands orangers entre chacune desquelles était un piédestal de marbre portant un vase de porcelaine rempli de petits orangers. Devant chaque piédestal il y avait un guéridon d'or et d'azur chargé de girandoles de cristal et d'argent,

aura dix-neuf piedz d'un sens et vingt piedz de l'autre, ou environ, portez sur siz tréteaux de deux pieds de hault ou environ chacun, tous de bois de chesne bien assemblez ». 1. Registre de La Grange, publié par Ed. Thierry, p. "]\.

•x. Bibliothèque nationale, cabinet des Estampes, gravures de Lepautre, 1 678, collection lien nin.

3. Bibliothèque nationale, cabinet des Estampes, gravures de Lepautre, 1676, collection Hennin.

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