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CHAPITRE PREMIER

L'ESPRIT DU THEATRE AU XVIIIe SIÈCLE

Au xvmc siècle, l'influence de la France en Europe est encore plus considérable qu'au siècle précédent. Les idées nouvelles partent de notre pays pour se répandre dans le monde, et nos produits artistiques et industriels demeurent sans rivaux.

Tous les peuples les recherchent, à l'exclusion des autres.

Voltaire et Rousseau régnent sur l'opinion en véritables souverains; Watteau, Boucher et Fragonard sont les peintres favoris de toutes les cours européennes; Sèvres et les Gobelins deviennent des manufactures universelles, et nos ébénistes comme nos orfèvres, Riesener et Germain, fournissent les souverains, les princes et les financiers des deux mondes. Il en est de même pour le théâtre : partout on copie la scène française, surtout dans ses décorations et ses costumes; notre goût et notre style s'imposent : désormais c'est de Paris seul que viendra la mode pour les habits et pour la mise en scène.

Durant le xvine siècle, il s'opère au théâtre comme dans les idées une grande révolution philosophique et littéraire. Les sujets de pièces se modifient : l'aristocratie a peu à peu perdu de son prestige, elle est surtout ruinée, et la bourgeoisie gagne Le terrain que lui cède son aînée. Aussi le bourgeois parvenu et enrichi parait-il sur le théâtre et se substitue-t-il peu à peu au type idéal de la comédie du xvn' siècle, ou aux empereurs, aux rois et aux grands seigneurs qui jusque-là avaient

LE THEATRE Al XVJILC SIÈCLE

seuls l'honneur de figurer dans la tragédie'. La comédie entre dans les détails circonstanciés de la vie et particulièrement de la vie bourgeoise : on n'y parle plus de l'humanité en général et de ses vices ou de ses qualités, mais on y présente les défauts personnels d'un individu ou d'une classe d'individus déterminée4.

En même temps la tragédie sort de l'antiquité et s'inspire des grands faits de l'histoire de France avec Zaïre, Adélaïde Du Guesclin et le Siège de Calais : elle cherche ce qu'on appelle la couleur locale, c'est-à-dire à représenter des milieux correspondants au sujet de l'action qui se déroule sur le théâtre.

A la fin du siècle, Beaumarchais accentue encore ce mouvement. Contrairement aux habitudes reeues jusque-là, il se met lui-même sur la scène : sa vie, ses passions, ses sentiments sont ceux de ses personnages, dont le dialogue le fait connaître aussi intimement que les Confessions font connaître J.-J. Rousseau.

Pour des actions si spéciales, il faut un décor et des accessoires tout particuliers, appropriés au jeu des acteurs et aidant les spectateurs à comprendre.

De là l'importance qu'acquiert au xvme siècle la mise en scène, qui sous Louis XIV n'existait pas avec les pièces psychologiques, puisque le milieu où on les jouait ne s'y rapportait en rien.

Au contraire, à l'époque où nous sommes, l'action, de particulière qu'elle était, est devenue personnelle, et il faut, pour l'encadrer et la rendre vivante, disposer le théâtre suivant les circonstances précises que l'auteur indique au peintre décorateur. Ce dernier peint alors son décor de telle façon qu'il devient partie intégrante et nécessaire de la pièce.

Il existe aussi au même moment un mouvement de curiosité, un besoin de savoir qui fait que l'on cherche les origines des choses et qui commande la précision en tout. On représente à la scène un Chinois tel qu'il est, ou tel que les livres le décrivent; à la fin du siècle on se préoccupera de figurer de vrais Romains ou de vrais Grecs et l'on demandera aux bas-reliefs, aux médailles et aux monuments subsistants les renseignements pour arriver à ce but. C'est le commencement de l'archéologie, science toute moderne, qui règne partout aujourd'hui, à tel point qu'il est impossible de représenter au théâtre ou en peinture Auguste

i. V. Brunetière, conférence faite à l'Odëon et publiée dans la Revue politique et littéraire (Revue bleue) du i3 février 189a.

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