Ibidem, p
LE THEATRE AU XVIIe SIÈCLE.
l'époque. Polyeucte, d'après la gravure d'en-tète de la première édition, était vêtu, du temps même de Corneille, d'un pourpoint espagnol, d'un baut-de-chausses ; sa tête était coiffée d'une toque à plumes; il avait des gants blanes, qu'il ôtait d'ailleurs ainsi que son chapeau pour faire sa prière. « Une autre fois, ajoute encore Voltaire, les acteurs qui représentaient des Romains avaienl un chapeau et une cravate!1 »
Joas, dans Athalie, au commencement du xvnie siècle, avait, ainsi que les enfants de Médée, des gants à huit sous la paire5.
Les personnages de l'antiquité ou les Romains ont la grande perruque ou le casque couvert de plumes et le costume héroïque que les sculpteurs ont particulièrement donné à Louis XIV : une cuirasse ajustée en étoile descendant jusqu'aux hanches, avec des tonnelets tombants, c'est-à-dire des flots de lanières formant tunique à la façon des fustanelles albanaises, des brodequins, les jambes soi-disant nues, des manches jusqu'aux coudes et souvent des manchettes fort larges et llollantes.
Les casques tout empanachés, comme ceux dont Lebrun a coiffe Alexandre le Grand, étaient en carton, et les cuirasses en toile d'argent ou d'or, Ce n'est qu'à partir de ce siècle qu'on fit en métal les armes de théâtre.
Les Pauline, les Andromaque, les Phèdre, les Iphigénie, ne portaient pas les longues tuniques grecques que les figures de Tanagra ou de Myrina retrouvées par milliers à notre époque ont popularisées chez nous. La Champmeslé jouait le rôle d'Iphigénie, de Phèdre et de Mon i me dans le costume de Mme de Montespan ou de Mlle de Fontanges. Pour toutes modifications aux habits de ville, les actrices se contentaient de charger de broderies le manteau à taille et l'habit de cérémonie, et surtout de se mettre sur la tête d'immenses panaches formant une couronne haute de plus d'un pied. Longtemps encore après, Mlle Duclos et Mlle Lecouvreur jouaient Ariane ou la veuve de Pompée en costume de velours, poudrées et couvertes de diamants.
La Mort d'Ulysse, de l'abbé Pellegrin, nous fait voir la Grèce antique telle (pi on la mettait sur la scène3 : Ulysse meurt dans un fauteuil Louis XIV, soutenu par deux gardes en grande perruque. Il est vêtu de l'habit à la romaine, qui servait indistinctement dans toutes les tragédies,
I. Voltaire, Commentaires sur Corneille . Paris, l88f>, I. XXXI, p. 4 1 (>a. Monval, Préface des Costumes de la Comédie-Française, par Guillaumot. 3. Voir la gravure en tète de l'édition originale.
LE COSTUME
aussi bien dans Œdipe et dans Mêdée que dans Britannious 1 : justaucorps à larges manches ouvertes et pendantes, jupe ou tonnelet à fortes hanches tombant au-dessous du genou; il a des gants crispins à franges d'or, une espèce de rabat, des brodequins brodés montant jusqu'au mollet; sur la tête, un chapeau garni de six plumes énormes. Télémaque est à peu près vêtu de même; il n'a pas de chapeau, mais porte la grande perruque carrée à trois marteaux tombant presque jusqu'à la ceinture. Les femmes sont en robes longues à ramages ; elles ont la tète couverte de plumes et d'aigrettes, et la figure cachée par leur mouchoir. Le mouchoir jouait alors dans la tragédie le rôle de l'éventail dans la comédie.
Tomvris, reine des Massagètes(i7o6), se présente à la scène en jupe brodée avec une robe de dessus formant longue traîne. L'avant-bras est nu. La tête est surchargée de plumes.
Pour la représentation à'AthaUe à Saint- Cyr, Mme de Maintenon n'avait pas hésité à prendre, pour en habiller ses pensionnaires, des costumes des Menus Plaisirs du roi, tout couverts de perles et de diamants. La coiffure d'Athalie était à la mode de 1G99; les rôles d'hommes, on le sait, étaient joués par les jeunes filles habillées en hommes2.
t. Dans la Cléopdlre de la Chapelle (1681), Mlle Champmeslé jouait une reine d'Egypte en habit d'Espagnole.
■*. Théophile Lavallée, Histoire de la maison royale de Saint-Cyr. Paris, 1 856, p. 70.
Costume d'opéra dessiné par Bérain pour Louis XIV.
LE TIIEXTRE AU XVIIe SIECLE.
En 1716, on joue Athalie au théâtre; les lévites y sont poudrés, eliaussés de babouches, habillés de satin cramoisi, moire d'or et gaze blanche, ceints d'écharpes à glands1.
Si nous passons en province chez les troupes nomades, le costume devient tout à fait misérable. Scarrbn, dans le Roman comique, raconte avoir vu Apollon et Hercule paraître au théâtre en chausses et en pourpoint! <( Hercule avoit les bras retroussés comme un cuisinier qui est en faction; il tenoit une petite bûche sur son épaule en guise de massue, de telle sorte qu'en cet équipage on l'eût pris pour un gagne-denier qui demande à fendre du bois. Apollon avoit derrière la tète une grande plaque jaune prise de quelque armoirie pour contrefaire le soleil. » Il parle aussi de « comédiens avec des chausses trouées à bas d'attaches m qui représentaient des héros de l'antiquité.
Au commencement du xyif siècle, les comédiens de l'Hôtel de bourgogne n'avaient qu'une seule pièce pour s'habiller et conserver leurs bardes. Les anecdotes du temps sur le théâtre sont remplies de facéties et de curieux détails sur le mauvais état, la pauvreté et la malpropreté des costumes des troupes de comédie. Il en était autrement sous Louis XIV : Molière, sa femme et les principaux acteurs de sa troupe avaient chacun une loge oû ils s'habillaient; tous avaient alors une garde-robe, bien que très modeste parfois.
Les dons d'habits ne manquèrent pas, du reste, aux comédiens célèbres. Le cardinal de Richelieu, au moment où il s'occupe de théâtre, fait quelquefois des largesses aux acteurs qu'il applaudit. A Bellerose il offre un somptueux habit de cour, et à Mlle Petit de Beauchamps un riche costume â la romaine. En 1 G 4 3 , le duc de Guise gratifie les principaux acteurs de Paris de ses plus riches habits. En 1664, à l'occasion de la Bradamante ridicule, le due de Saint-Aignan donne aux comédiens du Palais-Royal 100 louis d'or pour la dépense de leur costume. A l'occasion du Sicilien, le roi envoie â Mlles Molière et de Brie deux costumes de jeune Grecque pour les rôles de Zaïde et d'Isidore. Baron reçoit du duc d'Aumont un habit de cour â paillettes d'une valeur de 8000 livres5.
L'habit était, on le voit par Je luxe de ces différents cadeaux, la partie la pins importante du vestiaire des comédiens. Aussi ne s'étonnera-t-ou pas de voir Floridor acheter la garde-robe de Bellerose 200000 livres.
I. Mon val, Préfacé des Costumes de la Comédie-Française, par (iuillauinot.
■>.. Voir Chappuzeau, Le Théâtre français, Paris, ifiji, |). iS, et Monval : Préface des Cost unies de la Comédie-Française, par Guillaumot.
LE COSTUME
Quand le roi fait représenter une pièce, il remet 4oo livres à chacun des acteurs qui jouent pour la première fois un rôle devant lui. Si un même acteur joue plusieurs personnages, il touche autant de fois i'allo-
Costume d'actrice tragique dessiné par Béraiu.
cation de 4oo livres. Mais les dons royaux sont relativement peu de chose à côté de la masse de costumes qu'il faut aux acteurs, et ceux-ci ne sont pas assez riches pour se procurer les costumes, qui souvent, comme dans [Ecole des maris, doivent avoir certaines particularités indiquées tout au long dans le dialogue même. Alors on a recours au fripier. De même que le tailleur ordinaire des comédiens est vers 1664
LE THEATRE AU XVIIe SIÈCLE.
un nomme Baraillon, de même longtemps le fripier attitré a été le sieur Lempereur, tenant une boutique à l'enseigne des Trois Etoiles. 1*1 us lard, en i (*)(')(), il y en a un autre, du nom de Bourgeois, qui s'intitule loueur d'habits pour les tragédies. A l'entrée du Pilier des Halles, il y a une triperie qui s'étend jusqu'au Pont-Neuf. On y loue des habits vieux ou neufs, des habits de deuil ou de théâtre, à tant par jour, et ee ne sont pas les habits les moins somptueux qu'on prend en location. Celui de la Renommée, pour le Timon de Brécourt, se loue o, livres par soirée en 1 (384 • Celui du Jupiter de Y Amphitryon se loue G livres en 1^77, un peu plus que le justaucorps et le buffle qu'endosse Champmeslé en 1700 dans les Fourberies de Scapin, et qui se loue 2 livres par soirée.
Du temps même de Molière, la casaque de Me Jacques dans l'Avare coûtait 2 livres de location chaque fois. Un même habit sert à plusieurs acteurs dans des pièces différentes. Dans l'Homme à bonnes fortunes, Quinault et Beaubour mettent alternativement la même robe de chambre dont Argan se pare dans le Malade imaginaire.
Le masque est en usage dans la comédie au commencement du siècle. Mais peu à peu son emploi cesse. Un certain nombre de rôles le conservent encore longtemps : les Crispins le portent durant tout le siècle; dans les Fourberies de Scapin, Géronte et Argant le mettent jusqu'en 173G. Molière lui-même joue sous le masque dans certaines pièces, comme dans la Critiqué de l'Ecole des femmes, où il tient le rôle du marquis. Mais à la fin de sa carrière il rompt complètement avec cette habitude : il se farde, exagère au moyen du rouge ses lèvres déjà assez fortes et se badigeonne de longues moustaches avec du noir. C'est ainsi qu'il est dans le portrait authentique de lui conservé à la Bibliothèque nationale en babil de Sganarelle, avec le costume du Mezzetin italien. Car le costume rouge rayé de blanc dont on se sert aujourd'hui semble ne dater que de l'époque de Gillot ou de Watteau.
Les costumes de l'opéra et ceux des ballets de la cour sont plus luxueux que ceux de la comédie et de la tragédie. Henri de Cissey1, l'auteur des vêtements empanachés des Persans, des Américains et des autres peuples exotiques des carrousels des premières années du règne de Louis XIV, s'installe à poste fixe à la salle des Machines des Tuileries et y dessine à l'année tantôt des habillements de théâtre pour
1. Voir Henri de. Gissey, dessinateur ordinaire dus Plaisirs et Ballets du roi, 1608-1673, par A. de Moutaiglon. Paris, 1834, in-8.
LE COSTUME
les fêtes royales, tantôt — et c'est la destinée de tous les décorateurs sous l'ancienne monarchie — des catafalques ou des ornements funéraires pour les obsèques des souverains et des princesses. Bérain lui succède dans sa charge et suit ses mêmes errements. Cependant, il s'occupe plus de costumes que de décorations, et sous l'inspiration de Lebrun exécute les dessins qui, dans l'art du vêtement et du mobilier, sont restés la caractéristique du style Louis XIV. Sous son pinceau, bergers et bergères, dieux de la fable ou de l'histoire, tous les personnages qui chantent ou qui dansent à l'Opéra, sont allégoriques; ils portent sur la tète une touffe énorme de plumes. Les hommes ont des vêtements appropriés aux rôles qu'ils jouent : les tritons sont couverts de coquillages, Neptune tient un trident et a un vêtement fait de plantes marines. Les femmes sont vêtues de la robe longue, car la jupe courte est d'invention moderne et italienne : au commencement de ce siècle, la Taglioni dansait encore à l'Opéra avec une jupe qui lui descendait jusqu'à la cheville.
La grande règle en matière de costumes à l'Opéra, sous Louis XIV, est de ramener indifféremment à une même formule de fantaisie féerique toutes les époques et tous les pays. C'est du reste un principe qu'on retrouve encore de nos jours dans l'habillement des actrices : toutes veulent se conformer à la mode du moment, et il est bien difficile d'empêcher une femme jeune et jolie de se montrer en scène avec tous les avantages qu'elle peut tirer de sa toilette, même quand son rôle ne le comporte pas'.
Les femmes portaient les habits de cour avec plus ou moins de volants et n'avaient jamais de masques, tandis que les danseurs en eurent jusque vers 1770. L'effet de ces masques devait être d'autant plus étrange, que dans un ballet les personnages de chaque caractère avaient le même visage et les mêmes habits : les têtes des tritons étaient vert et argent; celles des démons, argent et couleur feu; celles des faunes, brunes.
On voit que sous Louis XIV il était facile de faire illusion au public, puisque durant presque tout son règne des hommes masqués et encotillonnés figurèrent des femmes. Du reste, quand on voulait représenter des négresses, on leur faisait seulement mettre des gants et des bas
1. Voir pour tout ce qui concerne le costume à l'Opéra la notice si spirituelle et si pleine de documents qu'a publiée M. Nuitter eu tête des Costumes d'Opéra par M. Guillaumot et à laquelle nous empruntons la plus grande partie des détails que nous donnons.
noirs, sans que leur cou et leur visage fussent teiuls eu brun chocolat ou en noir d'ébène. Que dirait-on aujourd'hui si l'on voyait des habits de femme sur des formes masculines dans un exercice où la grâce et l'élégance sont l'attrait principal? On serait encore moins choqué que de voir des négresses moitié blanches et moitié noires, ressemblant en quelque sorte à celles qu'exhibent les réclames pour la teinture des cheveux et de la barbe.
Dans les mascarades, on met aussi des masques : les matassins, dans le ballet de M. de Pourceaug/tac, en avaient de grotesques, faits de cuir et munis d une longue barbe.
Dès le commencement du xvne siècle, Daniel Rabel parait être le successeur de Jacques Patin comme dessinateur de costumes; il fait entre autres les dessins de la Douairière de Bilbao, sous Louis XIII.
Après lui vient Henri de Gissey, qui fut, sans doute, d'abord garde' du corps et ensuite dessinateur du cabinet du roi. Il fait les costumes pour les carrousels et pour les ballets. On sait que pour le Bourgeois gentilhomme M. d'Harvieu travailla avec le tailleur Baraillon à la confection des costumes des dervis1. A l'Opéra, Bérain est le dessinateur des costumes depuis sa création, et en 1G73, à la mort de Gissey, il lui succède aussi dans ses fonctions à la cour.
Si l'on cherche dans l'œuvre gravé de Bérain des renseignements sur les dessins qu'il composa pour des costumes, on constate que les premiers dans l'ordre chronologique sont assez singuliers. Us appartiennent au genre que nous avons appelé allégorique, c'est-à-dire que chaque personnage qui représente un métier en revêt tous les attributs. Dès [680, au contraire, à partir du Triomphe de l'Amour, les dessins de costumes correspondent bien au style Louis XIV. Les accessoires et les délails alourdissent la ligne générale, mais l'ensemble est pompeux et décoratif, comme tout ce qui émane de la cour de Versailles. Pour toutes les pièces de Lulli qui se succèdent ensuite, il exécute les costumes et même les décors. Par suite du mariage de sa fille avec le musicien Pascal Golasse, il resserre ses liens avec l'Académie de musique. Mais à celle date il a déjà pris dans les arts une situation
1. Baraillon était un personnage fort important : employé par Molière depuis 1664, il lit successivement les costumes «le Tile et Bérénice, de Psyché, de lu Pastorale sans litre, du Mariage force et du Malade imaginaire, et il contribua pour sa j>;nt à l'éclat des représentations du Palais-Royal et de la cour. A ce titre, il touchait une part d'auteur, et te Mercure ainsi que lu Gazette lui faisaient, comme à une célébrité, les honneurs de leur publicité.
LE COSTUME
considérable ; il dessine à la fois les costumes des ballets de la cour et ceux de 1 Opéra; il est en outre dessinateur du cabinet et des jardins
Costume d'actrice lyrique dessiné par Bérain.
du roi et chargé des décors de l'Opéra comme de ceux de Versailles. 11 succède à Lenotre et parfois à Lebrun dans les grandes décorations funèbres de Notre-Dame1, comme celle du grand Coudé, qu'il dirige et dont il lègue à la postérité un souvenir ineffaçable dans ses
i. Autony Valabrègue, les Peintres décorateurs [Revue des arts décoratifs, 6e année, ]>. 70),
LE THÉÂTRE AU XVIIe SIÈCLE.
gravures du Camp de la douleur, qui sont comme l'illustration de l'admirable oraison funèbre de Bossuet.
Sous Louis XIV, les genres s'étaient très nettement définis : l'opéra s'était crée, la comédie se distinguait de la tragédie, le drame était né avec la Devineresse, et la féerie avec Psyché et Andromède avait de suite pris un grand développement : l'opéra-comique seul manquait encore.
L'architecture théâtrale s'était aussi constituée, et nous ne saurions dire si, à part quelques améliorations mobilières, ses dispositions générales en forme de demi-ellipse n'étaient pas préférables, au moins poulies spectateurs, à celle en fer à cheval ou en trois quarts de cercle que nous avons copiée de l'Italie sous Louis XV.
La décoration et le costume, dirigés d'abord par des Italiens, ont pris sous l'impulsion de Louis XIV et de Lebrun le caractère pompeux que le monde entier lui a emprunté depuis. C'est à partir de cette époque que l'art, le style, le goût français, s'imposent partout.