‹ Essai sur l'histoire du théâtreChapitre 219 sur 322 · Favart, loc. cit., p · texte numérisé non relu

Favart, loc. cit., p

. . 6. Journal de Barbier, toc. cit.

LE THÉÂTRE AU XVIIIe SIÈCLE

Le jardin du Palais-Royal, rendez-vous journalier de la société élégante, était alors rempli de monde. On ferma les issues, et, sous la direction des troupes municipales et des gardes françaises, tous les promeneurs formèrent la chaîne. Les dames étaient d'un côté, se passant de main en main les seaux vides, que les hommes portaient pleins de l'autre côté. On puisait au grand bassin, et l'on emplissait ainsi continuellement les pompes. Le duc de Chartres, le premier, donna l'exemple; pendant deux heures, il ne cessa de travailler. Vers midi, le coup d'œil était effrayant. La flamme se communiquait au Palais-Royal, que l'on put heureusement préserver à temps : il y eut cependant un assez grand dommage, tel que la destruction de la calotte du grand escalier. Mais les appartements demeurèrent intacts.

Tout à coup, quand la salle du théâtre fut entièrement consumée, elle s'écroula avec un grand fracas. Alors, la flamme ne portant plus en haut, on parvint aisément à arrêter l'incendie.

On prétend que dans cette catastrophe un certain nombre de personnes périrent. « En fait, il n'y eut à déplorer que la mort d'un capucin et d'un récollet, qui furent ensevelis sous les décombres en travaillant au sauvetage1. »

Quoi qu'il en soit, l'Opéra était détruit et il fallait en construire un autre. En attendant, on chargea Soufflot, architecte du roi, d'approprier de suite la salle des machines aux Tuileries, et d'en faire un Opéra provisoire. Soufflot établit le nouvel Opéra en entier, salle, scène, corridors, dégagements, sur le seul espace consacré à la scène du théâtre de "Vigarani; reprenant les principes qu'il avait appliqués à Lyon, il donna à cet Opéra improvisé la forme d'un fer à cheval avec parties rentrantes ou avant-scènes. La salle avait trois rangs de loges, soutenues et divisées par des piliers rehaussés d'or5.

1. Favart. Mémoires et correspondance littéraire, 1808, t. II p. 88.

2. Mercure de France, février 1764. Description critique de la nouvélle salle d'opéra au Palais des Tuileries :

« i° La forme est entièrement pareille à celle de l'ancienne salle du Palais-Royal.... Comme le local procurait plus d'espace, on en a profité en donnant seulement plus de longueur, plus de largeur et d'élévation, principalement an théâtre. On a distribué le surplus d'étendue sur toutes les loges; en sorte que les spectateurs y sont beaucoup moins pressés que dans les anciennes.... Il y a quarante places de plus à l'amphithéâtre et un plus grand nombre au parterre. On a donné à cette salle 7 à 8 pieds de plus de hauteur, ce qui a servi à élever davantage toutes les loges.

« Trois rangs de loges, soutenues et divisées par'des pilliers rehaussés d'or et ornés de consoles, régnent au pourtour de cette salle. Les devantures bombées sont d'un vert très clair, avec des ornements en or d'un fort beau genre et assez artilicieusement exécutés pour rendre

LES SALLES DE SPECTACLE

Elle fut inaugurée le 24 janvier 17G4 par la représentation de l'opéra de Castor et Pollux. Les décorations avaient été dessinées par Boucher et exécutées par d'habiles artistes, Boudon, Canot et Lallèmand.

Bien que réunissant nombre d'avantages et réalisant de notables améliorations sur les salles précédentes, le nouveau théâtre fut en butte à de vives récriminations. Elles sont résumées assez fidèlement dans la Correspondance littéraire de Grimm et Diderot, pour qu'il nous suffise de les reproduire : « On a trouvé les loges trop élevées et alignées de manière que les spectateurs peuvent se regarder fort commodément, mais qu'ils ne peuvent voir le théâtre sans prendre une attitude gênée. Les balcons, qui sont les places les plus chères, sont si bien masqués, que la moitié du monde qu'ils pourraient contenir ne peut absolument pas voir le théâtre.... On nous dit depuis quinze ans que M. Soufflot

est le premier architecte du royaume et même de l'Europe Cependant

il a fait à Lyon une salle de comédie où l'on n'entend point; il vient d'en faire une à Paris où l'on n'y voit point1. »

Pourtant cette salle conserva l'Opéra jusqu'en 1770. Elle recueillit

tout l'effet du relief. Les intérieurs sont meublés d'étoffes dont la couleur est assortie à la peinture et très favorable à la parure ainsi qu'à l'éclat naturel des femmes qui les occupent. Les ornements des seconds et troisièmes balcons sont distingués par plus de richesse et par d'autres dessins de ceux des loges, mais le même fond règne dans toute la salle.

« a0 Les soubassements de l'amphithéâtre et des premiers balcons sont en marbre vert Campau de plusieurs nuances, avec des rehaussés d'or dans les moulures des panneaux.

« Le paradis forme une espèce de second amphithéâtre en retraite au-dessus des secondes loges, lequel s'enfonce dans l'extrémité cintrée de la salle. Des arcades décorées relativement au reste en terminent l'enceinte. Les places y sont disposées sur des banquettes en gradins au-dessus du dossier desquelles il reste encore des espaces pour voir et pour entendre debout.

« Le plafond est partagé eu plusieurs compai liments variés. Celui qui se trouve au-dessus de l'amphithéâtre, en mosaïque d'un très bon goût, ligure si bien une coupole que l'œil y est agréablement tiompé. La clef de cette feinte coupole s'enlève à volonté, pour renouveler l'air quand il en est besoin.

« Le théâtre est ouvert dans toute la largeur intérieure et presque dans toute la hauteur de la salle, dont il n'est séparé que par deux grands termes qui paraissent soutenir les parties d'un rideau ouvert, sous une pente d'étoffe festonnée qvii borde toute l'avant-scène.

« Le rideau est un fond damassé relatif au coloris général de la salle sur lequel est un chiffre royal en or, enlacé dans des ornements et encadré par une riche campane.

« 3" Cette salle est une des plus belles, des plus agréables et des plus nobles que l'on ait encore vues dans la capitale. La prévention la plus outrée ne peut contester que ce ne soit en même temps une des plus commodes par ses corridors spacieux, par le nombre, la facilité et l'ordre des escaliers de dégagement, ainsi que par ses issues.

« Le grand vestibule est d'un agrément infini; il est, ainsi que celui de l'intérieur, garni de boutiques, y compris celles du caffé. »

1. Correspondance littéraire, philosophique et critique, par Grimm, Diderot..., publiée par Maurice Tourueux. Paris, 1879, t. V, p. .{53.

LE THÉÂTRE AU XVIIIe SIÈCLE.

ensuite là Comédie-Française, et l'on possède une reproduction de la scène dans la jolie gravure qui représente Mlle Vestris, entourée de tous ses camarades, couronnant le buste de Voltaire le 3o mars 1778.

Pendant ce temps, la Ville faisait réédifier par son architecte Moreau1, sur l'ancien emplacement de la salle de Mirame, un nouvel Opéra dont l'architecture et les agencements eurent l'approbation de tout le monde. Les bâtiments s'étendaient depuis l'aile droite du Palais-Royal sur la place de ce nom jusqu'au numéro 200 actuel de la rue Saint- Ilonoré. « C'était la première salle monumentale qui eût été construite spécialement et définitivement pour l'Opéra. Le théâtre était vaste et bien machiné. La salle, d'une courbe élégante et décorée avec goût, avait quatre rangs de loges. Pour la première fois on avait réservé au publie un foyer avec balcon sur la rue Saint-IIonoré. Tous les décors changeaient à vue et, ainsi que cela eut lieu du reste jusqu'en 1829, le rideau ne baissait qu'à la fin d'un ouvrage2. »

Quant au Théâtre-Français, il subsistait toujours dans la salle de la rue de l'Ancienne-Comédie, construit au xvne siècle, sans parterre assis, sans fover pour les spectateurs et sans aucun des perfectionnements si considérables que le bien-être et le confort apportaient chaque jour dans les usages de la vie. En 1762, on avait dû y faire certains remaniements qui consistaient principalement dans l'établissement de petites loges appelées depuis « baignoires ». Auparavant les rangs du parterre s'étendaient jusqu'aux murs du fond de la salle : on commença par construire près de la scène deux ou trois de ces loges : le succès qu'elles obtinrent fut énorme; les gens de la société s'en arrachaient la location, et l'on s'y rendait surtout quand on était en bonne fortune. Le duc de Lauzun v passait ses soirées avec Mme de Stain ville.5.

Depuis, les baignoires se sont étendues sur tout le parcours du mur circulaire, formant au rez-de-chaussée un rang de loges analogue à celui des étages supérieurs. On peut d'ailleurs se rendre compte de l'aspect que présentait la Comédie-Française quand elle n'avait que de petites loges de côté, en visitant les théâtres de Londres, dont la plupart sont encore construits d'après ce principe, entre autres le Saint-James' Théâtre, que dirige d'une si admirable façon M. Alexander.

1. Car, en vertu d'un arrêt du conseil du roi rendu le î5 août I74<J, 1» Ville avait été chargée de l'administration de l'Opéra. , 1. Nuitter, le Nouvel Opéra. Paris, 187J, p. 8.

3. Voir Gaston Maugras, le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis AT. Paris, i8ij3. p. i il.

LES SALLES DE SPECTACLE

Ce nouvel aménagement n'empêchait pas les bâtiments de la Comédie-Française de tomber en ruines. Aussi, Louis XV, sur le rapport des premiers gentilshommes de la cour, passait vers la fin de son règne un marché avec le prince de Condé en vertu duquel celui-ci livrait au roi l'emplacement de son ancien hôtel, situé en face des jardins du Luxembourg1. Ce terrain était destiné à la construction du nouveau Théâtre-Français.

Les pourparlers furent longs, et les architectes Peyre et de Wailly, désignés au concours2, ne se mirent à l'étude que longtemps après l'avènement de Louis XVL En attendant que leur monument fût élevé, la Comédie-Française, dont le local délabré menaçait tous les jours de s'écrouler, alla occuper la salle installée par Soufflot aux Tuileries et que l'Opéra venait de laisser libre3.

Le théâtre, construit par Peyre et

de Wailly, appelé L'Opéra construit par Morcau au Palais-Royal.

depuis Odéon, fut

élevé d'après les principes adoptés par Soufflot pour le théâtre de Lyon et par Moreau pour le nouvel Opéra, c'est-à-dire que la salle formait presque trois quarts de cercle avec avant-scènes décorées de cariatides, foyer pour les spectateurs, loges et dégagements divers pour les acteurs. Les décorations, surtout celles des sculptures, avaient été fort soignées. Caffieri en avait été chargé, et l'on remarquait surtout les cariatides de femmes ailées à queue de poisson qui soutenaient les deux loges d'avant-scène4.

i. Archives nationales, H'- 2127.

1. Il y eut pour la construction de l'Odéon un certain nombre de concours, entre autres entre Moreau et Peyre et de Wailly. Archives nationales, O' 1705. Voir aussi Porcl et Monval, l'Odéon, histoire administrative, anecdotiqueet littéraire. Paris, 1876, t. I, p. 3 et suiv.

3. Sur les divers projets et la construction de l'Odéon, voir Archives nationales, O1 843 à 845 et Rs 40.

4. « Le grand morceau du milieu représente une lire surmontée d'une couronne de laurier; d'un côté de la lire on voit la Tragédie prête à se poignarder..., de l'autre côté la Comédie couronnée de liere appuyée sur des livres, tenant d'une main un masque et de

/,5o LE THEATRE AU XVIIIe SIÈCLE.

C'est à l'Odéon pour la première fois qu'on installe des bancs au parterre1 et qu'on aménage un foyer ou salle de réunion ornée de bustes et de statues, pour les sociétaires. Déjà la Comédie-Française possédait l'admirable marbre de Houdon qui reproduit les traits de Voltaire, et Çaffieri avait fait pour elle les bustes de Corneille, de Racine et de Rotrou*. On les met en valeur et ils servent d'ornement aux salles de réunion des sociétaires ou au foyer du public. Depuis, la collection des portraits s'est accrue, et aujourd'hui le Théâtre-Français possède une série splendide de statues, de bustes et de portraits dus aux plus grands maîtres de l'école française.

Dans ce théâtre, également, les artistes commencent à avoir chacun une loge. Et les actrices transforment ces loges en véritables bonbonnières. Mlle Contât, entre autres, fait décorer la sienne de glaces, de fresques représentant des Amours soutenant des guirlandes, d'armoiries et de différentes étoffes tendues5.

Malgré les plans bien établis par Peyre et de Wailly, l'administration des bâtiments rogna sans cesse sur les crédits, et force fut aux architectes de négliger les derniers travaux d'ornementation de la salle. La peinture surtout eut à souffrir de cette économie : sa teinte trop blafarde et trop uniforme fit dire à quelques critiques qu'en entrant on avait l'impression de se trouver dans un monument taillé dans une carrière de sucre blanc. Aussi, quelque temps après, les comédiens

l'autre levant le rideau.... Les cariatides représentent des sirenues tenant des flûtes et des guirlandes de fleurs. » (Archives nationales, O1 1705 et 1706.) Voir aussi Kotzebue, Souvenirs de Paris en 180 \. Paris, i8o5, t. II, p. 235.

1. Voir Coup cTœil sur le Théâtre- Français, depuis son émigration à la nouvelle salle, aux dépens de MM. les Comédiens fiançais. Paris, 1783, p. 3g.

a. Archives nationales, Ol 1705. La statue de Voltaire fut un instant déplacée. A ce sujet le comte d'Argental réclama. Voici le texte de la -lettre de M. d'Argental au Directeur des Bâtiments :

« Vous connaissez, Monsieur, l'amitié qui m'attachait à M. de Voltaire et vous n'ignorez pas la tendresse et la vénération que je conserve à sa mémoire. Ainsi vous ne serez pas surpris de l'intérêt que je prends à ce qui l'honore : il s'agit de faire placer sa statue assise qu'on a été obligé d'ôter pour le nouveau jour des comédiens; il dépend de vous, Monsieur, de donner des ordres à ce sujet; c'est une grâce que je vous demande et celle d'être persuadé des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être plus que personne votre très humble et très obéissant serviteur.

« Le comte d' Argent ai.. »

Voir aussi Porel et Monval, op. cit., t. I, p. î5 et suiv.

3. Les dépenses qu'elle fit furent telles qu'elle ne put solder' ses fournisseurs. Ceux-ci réclamèrent à la direction du théâtre, qui répondit que la décoration des loges particulières relevait de commandes personnelles au titulaire de la loge, qui seul en était responsable. (Archives nationales, O1 1705.)

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durent-ils, à leurs frais, faire peindre tous les fonds en couleur bleue1. L'Odéon fut inauguré le 9 avril 1782.

Mais auparavant l'Opéra avait brûlé une deuxième fois. Le vendredi 8 juin 1 78 1 , à huit heures et demie du soir, au moment où la représentation allait finir, le feu prit à une des toiles du cintre. Le maître de ballets, Dauberval, s'en aperçut; il fit baisser le rideau, et le public se retira, trouvant que le divertissement était un peu court, mais ignorant ce qui se passait sur la scène. « Les progrès de l'incendie né purent être arrêtés. Les réservoirs étaient pleins, mais il n'y avait ni pompes ni pompiers. Vers neuf heures et demie la charpente s'écroula. Il ne restait plus rien de la salle de Moreau. Parmi les danseurs et les machinistes, quelques personnes ne purent se sauver à temps et périrent au milieu des flammes2. » On mit huit jours à retrouver leurs cadavres dans les décombres. Ils étaient tellement calcinés et réduits qu'on ne les reconnut, même approximativement, que longtemps après l'événement, et ce n'est que, grâce aux déclarations de leur absence faites à la police, que des commissaires du Châtelet parvinrent à établir leur identité5.

L'Opéra se contenta pour un moment de la salle des Menus-Plaisirs du roi, rue Bergère, qui fut modifiée sous l'Empire, et où, depuis, se donnent les concerts du Conservatoire. Puis, à la fin d'octobre 1781, l'Opéra se transportait boulevard Saint-Martin, sur l'emplacement de ses anciens magasins. Lenoir y avait agencé une salle en l'espace de quatre-vingt-six jours. Dans ces magasins, il avait trouvé des bois, des fers, des machines, dont il avait fait usage, conservant les gros murs du magasin lui-même. La façade était décorée de colonnes posées sur un soubassement et surmontant un grand bas-relief, œuvre de Bocquet fils. Entre les colonnes se trouvaient les bustes de Quinault, Lulli, Rameau et Gluck.

Dans la salle, plus petite que celle du Palais-Royal, à laquelle elle succédait, les premières et les secondes loges n'avaient point de séparation apparente; elles formaient un balcon circulaire à plan incliné s'abaissant du côté de la scène. Lenoir avait voulu, par cette dispo-

1. Mémoires de Fleury. Paris, 1844, p. 290. Métra, Correspondance secrète, politique et littéraire, t. XIV, p. 44, et La Mésengère, le Voyageur à Paris, t. III, p. 187.

2. Nuitter, le Nouvel Opéra. Paris, 1875, p. 9, et Archives nationales, O1 844 et 845.

3. Procès-verbal de l'incendie de l'Opéra, dressé par Pierre C/iinon, avocat au Parlement (pièce fort curieuse). (Archives nationales, O1 84 )

LE THÉÂTRE AU XVIIIe SIÈCLE.

sition, faciliter la jouissance du spectacle aux personnes placées clans le fond, en les mettant plus haut que celles de devant. Le rebord des loges était recouvert de draperies bleues et blanches retroussées de distance en distance par des cordons à glands. Les rangs de loges étaient en retraite au fur et à mesure qu'ils s'élevaient, suivant le principe introduit par Gabriel dans le théâtre de Versailles en 1753. Le rang des troisièmes loges était coupé à un tiers du fond de la salle par des colonnes faites de faisceaux de piques et surmontées de casques avec panaches. Enfin, au-dessus des troisièmes loges, le bas de la voussure était décoré d'aigles d'or en relief tenant dans leurs serres les drapeaux de la France. Entre chacun d'eux un coq en or soutenait sur ses ailes des écharpes formant festons. La scène était bordée par deux grands faisceaux de piques formant colonnes, et possédait des baignoires qui donnaient sur sa partie avancée1. Ces baignoires ou petites loges avaient eu un tel succès à la Comédie-Française qu'on les développa le plus qu'on put à l'Opéra. Tous les emplacements libres furent utilisés : ainsi, de chaque côté du trou du souffleur et disposées comme lui sur la scène, on. créa deux loges dites crachoirs; d'autres, en raison de leur forme, placées tout contre la scène, prirent le nom de chétises de poste; enfin, celles qui étaient contre l'orchestre s'appelaient, à cause de leur emplacement, des timbales.

Dans ses devis, Lenoir avait garanti pour sa construction une durée de trente ans. Il nous suffira de rappeler qu'un incendie volontaire, dans les derniers jours du mois de mai 1871, détruisit, seulement quatre-vingt-dix ans après sa construction, cette salle d'une destinée si provisoire. L'Opéra y séjourna jusqu'en 1794- Nous verrons plus tard comment il vint s'installer à cette date au centre de. Paris2.

La province devait encore donner l'exemple à Paris en matière de construction de théâtre. La ville de Bordeaux confia en 1773, à l'architecte Louis, la construction du Grand-Théâtre, s'étendant entre les <mais et la fameuse promenade des fossés du Chapeau-Rouge. Interrompu plusieurs fois, le théâtre fut prêt en 1780. C'est un des plus beaux monuments que nous possédions en France. La façade est

j. Thiery, Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris. Paris, i ^7 86, t. I, p. 534.

a. M'algré l'admiration que les étrangers témoignaient pour le nouvel Opéra, beaucoup d'entre eux se plaignaient dè son éloignement du centre de Paris et redoutaient la « solitude de> déserts qu'il fallait traverser le soir pour en revenir ». (Reichardt, Souvenirs d'un Prussien à Pans, publiés dans la Revue politique et littéraire^ juin 1891.)

LES SALLES DE SPECTACLE

formée de douze colonnes corinthiennes, et douze statues colossales décorent la balustrade supportant la frise; sur les côtés s'étendent de longues galeries couvertes. On pénètre par le péristyle dans un grand vestibule orné de seize colonnes ioniques soutenant une voûte audessus de laquelle est une salle de concert. Au delà du vestibule se trouve le grand escalier d'honneur à double évolution éclairé par la coupole et conduisant aux premières loges, au foyer et au balcon. Cet

Le Grand-Théâtre de Bordeaux,

escalier, imité depuis par M. Carnier dans la construction du nouvel Opéra, est le premier de ce genre qu'on trouve dans un théâtre. Il est, du reste, par sa simplicité, par la pureté de ses lignes, un chef-d'œuvre d'architecture. La salle du théâtre est de forme ronde, en cercle parfait, coupé aux trois quarts par la scène. Le pourtour est décoré de douze colonnes adossées à la cloison, partant des premières loges et comprenant dans leur entre-colon nement les secondes et troisièmes loges, qui forment de petits balcons en saillie. La scène est un peu trop étroite; elle est bordée de chaque côté de colonnes corinthiennes qui en cachent une partie aux spectateurs placés de côté. Le trop grand nombre de colonnes de la salle nuit aussi à la décoration générale. Ces

LE THÉÂTRE AU XVIIIe SIÈCLE

deux défauts, que l'architecte Louis comprit mieux que personne, disparurent dans les deux théâtres qu'il éleva bientôt à Paris, celui des Variétés-Amusantes, rue Saint-Nicaise1, et celui du Théâtre-National de la rue de Richelieu, depuis l'Opéra jusqu'à la mort du duc de Berry, en 1820.

Dans ces deux théâtres, il rectifia les courbures de la salle, et au lieu de faire un demi-cercle exact, il redressa les deux extrémités qui touchent la scène de manière à donner une forme plus évasée à l'embouehure de la salle. Il supprima la masse des colonnes de l'intérieur et n'en laissa plus que quatre, placées deux à deux, au fond, à l'endroit où les loges de côté se transforment en loges de face. Entre les deux colonnes accotées se trouve une loge dite « loge d'entre-colonnes ». Cette disposition a été souvent adoptée depuis. Debret l'a copiée dans l'Opéra de la rue Le Peletier, et M. Garnier en a admis le principe dans la salle actuelle de l'Opéra2.

Primitivement, le plafond du théâtre de Bordeaux fut peint par Robin (il a été gravé par Lemire). Les peintures et dorures étaient d'un artiste spécial de Paris, Taconnet, et les sculptures ornementales de Désiré. Le théâtre de Bordeaux, comme celui de Versailles plus tard, servit à la réunion de l'Assemblée nationale en 18713.

Le château de Versailles ne possédait, en 174^, qu'un théâtre aujourd'hui disparu et si peu commode que, lors du mariage du dauphin, fils de Louis XV, avec Marie-Thérèse d'Espagne, on n'avait pu s'en servir pour la grande représentation de gala donnée â cette occasion. Le due de Richelieu — le prince de Sagan du xvme siècle — fit élever un théâtre de 56 pieds de profondeur dans la salle du Manège4, avec des loges superposées et soutenues les unes au-dessus des autres au moyen de supports multiples et contournés. Le tout était exécuté avec une magnificence qui nous paraît bien invraisemblable pour une représentation éphémère, mais dont le souvenir heureusement n'est pas perdu pour nous, puisque Cochin en a laissé une admirable gravure.

1. La vue perspective et la coupe en ont été gravées par Prieur en 1791.

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