CHAPITRE VII
COSTUMES, DIABLES, SOTS, FOUS, JEUX DE MISE EN SCÈNE
La recherche de l'exactitude du costume n'existant pas, les acteurs portaient celui de l'époque où ils vivaient. Ce n'est pas nous qui les blâmerons de ce que certains auteurs ont appelé un « anachronisme », Les Mystères, comme la plupart des pièces de théâtre historiques, représentent moins des faits et des personnages de l'histoire à laquelle leur sujet est emprunté, qu'un drame et des scènes de mœurs de l'époque où ils sont écrits. Le costume contemporain nous paraît donc, dans bien des cas, convenir mieux que celui que l'archéologie se déclare souvent impuissante à réaliser. Dans les Mystères, ce ne sont pas les mœurs du temps de Jésus-Christ ou celles du Vieux Testament qui sont représentées; ce sont les idées, la manière de voir et les costumes d'alors que l'on y trouve décrits : ce sont donc les personnages, les habitudes et les milieux du xve siècle qui sont mis sur le théâtre.
Les empereurs romains ou Hérode (celui des rois qui apparaît le plus souvent dans les Mystères) étaient vêtus comme les rois de France du xve siècle, avec le grand manteau et la couronne sur la tète; pour toute distinction, ils portent la barbe1; quelquefois, comme ce sont des princes païens, on leur donne des costumes d'infidèles ou de barbares du XVe siècle, c'est-à-dire de Turcs ou de Polonais, habillés à la façon dont Gentile Bellini peignait les Orientaux2. Le Christ et les apôtres allaient nu-pieds et portaient également la barbe. Le Christ devait figurer avec
i. Lors de l'entrée de Charles le Téméraire à Dijon en 1 474i le peintre Mounot Grindet reçut i franc pour le louage de XXIII barbes pour les prophètes, et en i49i, aux Mystères joués à Dijon lors de l'entrée de Charles VUE, le peintre Perronet Rousseau avait fourni « deux barbes pour prophètes » et la perruque de « Tomme pendu » [Mémoire de la commission des antiquités de la Côte-d'Or, t. XI, années i885 à 1888, p. a43. Article de M. Gouvenain, archiviste du département).
■).. Voir l'édition de Hrovista de Nuremberg, i5oo.
COSTUMES ET JEUX DE MISE EN SCÈNE
les habits que la tradition lui a donnés, tels, du reste, que nous le représentent les toiles peintes de l'hôpital de Reims ou toutes les figurations du xvc siècle. On lui peignait sur les mains et sur les pieds les stigmates. La Vierge et sainte Anne sont vêtues à La façon des religieuses du moyen âge, telles que le sont encore aujourd'hui les Carmélites. Les prêtres ou religieux, qui figuraient le Christ et les apôtres, obtenaient la permission de laisser pousser leur barbe, afin de mieux rentrer dans leur rôle1; car on eût trouvé trop profane pour eux de s'affubler de postiches. Dans la scène de la Passion, le Christ était complètement nu; du reste, Adam et Eve, dans le Mystère du Vieil Testament, étaient également nus dans les premières scènes. La pudique Angleterre montrait aussi, sur ses échafauds du xve siècle, nos premiers parents dans le plus simple appareil. Le texte de l'un des manuscrits des Mystères anglais de Coventry' prescrit pour les acteurs qui tiennent leur rôle la nudité complète; ils doivent pourtant prendre des feuilles d'arbre pour dissimuler certaines parties de leur corps7'.
La suite des rois était celle des seigneurs du temps; on les voyait souvent tenant le faucon sur le poing ou accompagnés de lévriers. Au Mystère de Jules César, joué à Amboise en i5oo, on fit venir du château <( des cuirasses, harnois, jambières, garde-bras et salades » pour représenter les légionnaires et les lieutenants de César4.
Dans le Mystère du Vieil Testament, on trouve cette mention, qui peut nous faire rire : « Ici se promène iNabuchodonosor, le maréchal, le premier maître et le deuxième de l'artillerie faisant manière de regarder l'ordonnance des gendarmes. »
Comme nous l'avons expliqué plus haut, le Nabuchodonosor des Mystères n'est pas le roi de l'Ecriture : c'est un prince du xv° siècle qui
1. .Mémoires de la Société des antiquaires de l'Ouest, année i8/|i, p. 2 47- Représentations dramatiques à Amboise aux xv" et xvie siècles, par M. Cartier : « On se servait de postiches, mais les prêtres, considérant ces barbes d'emprunt comme un déguisement trop profane, demandèrent à l'évêqué la dispense de raser leurs barbes, afin de mieux figurer les Apôtres et les Juifs. »
Mémoires de V Académie de Dijon, 3e série, t. X, année 1887, p. 3io. Article de M. Serrigny et Comptes du Mystère de Romans, déjà ci és.