LES THEATRES PUBLICS SOLS L'EMPIRE
parut à la scène le 10 juïllel [8o4i fournit à Bonnet de Treiches une première occasion de diriger ses efforts vers l'exécution de la mise en scène. L'ancien Conventionnel, ayant remarque la supériorité des peintres de l'Italie sur ceux de France en matière de théâtre, voulut avoir recours aux décorateurs italiens : « L'aspect des décorations italiennes, dit-il dans un mémoire, n'offre rien que des masses de couleur jetées au hasard, qui semblent, de près, avoir été mises là sans intention; mais, placées dans leur perspective, ces décorations deviennent des tableaux saisissants d'effet et de vérité. Au contraire, les décorations françaises ont trop de perfection : la peinture a un fini superflu, et au lieu de laisser voir les grandes masses, elle montre à l'œil une foule de détails qui forment confusion1. »
Aussi se proposait-il de créer une école de décoration à l'Opéra, et de donner aux élèves des peintures italiennes comme modèles, en même temps qu'il leur -ferait venir des professeurs de la Scala de Milan. Pour réaliser son but, il appela de Lombardie, en l'an IX, le peintre Fuentes, auquel il confia la décoration de l'opéra des Bardes. Mais, soit qu'il ne fût pas content de son travail, soit pour une autre raison, au dernier moment Protain fui chargé des décors des quatre derniers actes, et Hue exécuta ceux du premier. Quant à l'artiste italien, il ne cessa d'accabler le ministre de réclamations pour obtenir qu'au moins une de ses œuvres parût à l'Opéra et que le public en fût juge2.
Les costumes de l'opéra des Bardes étaient de pure fantaisie. Protain lui-même en fait l'aveu3. Mais la mise en scène parut merveilleuse aux contemporains. Elle dénotait non seulement un effort, mais un progrès sensible dans l'art théâtral. Au quatrième acte, Ossian s'endormait dans une caverne dont la profondeur se perdait dans des nuages de fumée. Cette fumée se dissipait peu à peu et laissait apparaître de loin au fameux barde une vision saisissante de cortèges de jeunes filles, de vieillards et de guerriers de toute sorte. Comme, par l'effet de la perspective, les hommes placés aux arrière-plans du théâtre auraient paru des géants, et les objets figurés sur la toile de fond de minuscules jouets d'enfants, les rôles des figurants du cortège furent remplis par des petits garçons et des petites filles, de telle façon que leur
1. Bonnet de Treiches, De l'Opéra en l'an .Y//, grand in-4, an XII.
2. Archives de V Opéra (Renseignement communiqué par M. Nuitter).
3. Journal de Paris, a8 messidor an XII. Les dessins de Protaiu sont conservés à l'Opéra.
LE THEATRE CONTEMPORAIN
troupe paraissait être une masse d'hommes de taille proportionnée à l'ensemble de la décoration1. Quand l'apparition cessait, les nuages et les flots de fumée se reformaient et cachaient les figurants des arrièreplans. Ces nuages se faisaient au moyen de grandes tentures de gaze que l'on descendait successivement les unes devant les autres2.
Le 16 décembre 1807, la première représentation de la Vestale, de Spontihi, dont le décor, au premier acte, représentait le Forum d'après des croquis pris à Rome par des peintres français, fut un nouveau succès pour bonnet de Treiches. Les critiques parlent ensuite « d'un champ d'exécration que les spectateurs ne se lassèrent pas d'admirer à cause de l'effet de clair de lune qui y était représenté avec une exactitude et une vérité qu'on n'avait jamais réalisées au théâtre3 ».
bonnet de Treiches avait donc fait de louables efforts en matière de mise en scène. Mais bien lot il fut remplacé, et depuis son départ jusqu'en 1828 l'Opéra paraît être resté stationnaire dans l'exécution et la plantation des décors, malgré le talent d'Isabey et de Ciceri, peintres attitrés de l'Académie de musique, qui succédèrent à Protain et à Degotti.
A la cour, on ne commença à s'occuper sérieusement des décors pour les théâtres impériaux que vers 18 10. A la Malmaison, les théâtres improvisés où jouaient les enfants de Joséphine étaient organisés avec beaucoup de simplicité4. Le gouvernement des Consuls n'avait point fait choix d'un décorateur en titre. Voici dans quelles circonstances Isabey fut, au commencement de l'Empire, nommé dessinateur du cabinet de l'Empereur, et comment il acquit rapidement, par ce fait, une influence considérable.
Quelques jours avant son sacre, Napoléon, ayant fait appeler cet artiste, lui ordonna d'exécuter sept grands dessins représentant les projets des cérémonies. Le travail étant très pressé, Isabey comprit de suite qu'il n'en viendrait pas â bout et qu'il fallait s'en tirer par un expédient. 11 eut vite pris son parti et arrêté son plan. H court chez un marchand de jouets d'enfants, lui commande une quantité de poupées de 10 centimètres
1. Grohert, De l'Exécution dramatique considérée dans ses rapports avec le matériel de la salle et de la scène. Paris, 1800, p. 100.